CHAPITRE XVIII
Des bonnets qu'on prend aux licencesetmaîtrises des écoliers; étrennes ; banquets que l'on fait à la fête des Rois.
Les franchises et libertés, dont j'ai parlé ci-dessus », me feront maintenant discourir de celles que les écoliers acquièrent, en nos universités, par leurs maîtrises et degrés de licences. Par les deux précédents chapitres 3 j'ai été homme du palais , je serai maintenant écolier. Quand un jeune homme a été longuement sous la verge de son pédagogue, après avoir passé sa jeunesse sous l'alambic d'une grammaire, rhétorique et philosophie, à quoi certains temps sont préfix 4 dans l'université de Paris, par la réformation du cardinal de Touteville, il n'y a écolier qui ne désire de passer maître, pour être de là eu avant à soi. Cette cérémonie se fait tous les ans en carême, après la
diocèse de Cliâlons), plus connu sous jurée, et bourgeoisie du roi ; l'autre :
le nom de Clémangis. Des ordonnances de Charl&magne , pour
1 C'est le chap. IX du liv. IV. obvier aux fraudes que l'on pratiquait
'' l'oy. les chap. v, VI, VII, VIII du en France sous le prétexte des cléri*
liv. IV. ça turcs.
3 L'un a pour titre : Des droits de * Assignés...
fête de Saint-Grégoire. l'ai vu en mon jeune âge qu'il n'y avait collège où il n'en passât vingt ou trente; maintenant il y en a beaucoup moins, parce que soudain que nos enfants ont été quelques ans à l'étude d'humanité, nous les envoyons aux universités des lois, pour leur faire puis après suivre le barreau, dont on attend plus de profit. Or en ces maîtrises on baille à chacun le bonnet aux grandes écoles, avec quelques autres solennités ; et ce fait, on a acquis toute liberté, c'est-à-dire que l'écolier n'est plus sujet à la verge de ses supérieurs , qui était une espèce de servitude par laquelle on dépendait en tout et par tout de leur volonté ; et commencent d'être appelés maîtres, tout ainsi que ceux de la puissance et autorité desquels ils dépendaient auparavant ; tellement que, par le commun mot de l'université, quand on dit, Il a pris le bonnet, c'est autant comme si l'on disait, Il est passé maître : chose que nous avons empruntée des Romains, lesquels entre autres manières d'affranchir leurs serfs, en avaient une particulière, qui était de donner le bonnet. Ainsi l'apprenons-nous de Sénèque au sixième de ses Épîtres, où, parlant de plusieurs bons et recommandables services que les maîtres avaient reçus de leurs serfs, après avoir hautloué leur fidélité : Ditet aliquis ( fait-il ) me vocare ad pileum servos. Le semblable fait Macrobe au premier de ses Saturnales, où, après avoir dérobé tout le discours de Sénèque, il finit par même conclusion que lui : Dicet aliquis nunc me dominos de fastigio suo dejicere, et quodammodo ad pileum servos vocare; comme si l'un et l'autre eussent voulu dire : On dira que je veux donner le bonnet aux serfs au préjudice de leurs maîtres , qui est à dire la liberté.
Or en cette ancienneté il n'y a rien qui ne soit louable ; je crains que le semblable ne soit à ce que je veux maintenant déduire : car toutes et quantes fois que nous empruntons quelques coutumes de païens, et les adjoignons à nos jours de fêtes, je ne le puis trouver bon1. Nous penserions faire tort au premier jour de l'an, auquel nous célébrons la circoncision de
1 C'est ce qui est néanmoins arrivé liillon surtout l'a trés-liien établi dans souvent, comme Pasquier le remarque son savant et hardi traité du Culte '/s lui-même, Rech., IV, 4, et comme Ma- suints inconnus.
Notre-Seigneur, si nous ne l'accompagnions d'étrennes , c'està-dire, de dons que nous envoyons les uns aux autres : ce qui fut observé avec telle dévotion par nos ancêtres, que nous reconnaissons ' plus le premier jour de l'an sous le nom d'étrennes, qu'autrement. Nous tenons cette coutume en foi et hommage du païen Suétone, en la Vie de Tibère : Prohibuit strenarum usum,ne ultra calendas Januarias exercerentur. Or que cela se fût depuis perpétué en l'État de Rome , nous le recueillons de Tbéodoret en son Histoire ecclésiastique, quand il dit que l'empereur Julian, voulant discernerle soldat chrétien d'avec le païen, il les étrennait parfois le premier jour de l'an, parfois le jour de sa nativité 2 ; et en recevant étrenne de lui, il voulait que les soldats incensum (c'était ce que nous appelons encens) ei offerrent. Erat enim ante eum position thus. Symmaque, au sixième de ses épîtres, nous dit que les étrennes se baillaient dans Rome le premier jour de l'an, et qu'elles furent ainsi appelées, quia viris si 'renuis dubantur. Au demeurant3, que telles étrennes fussent mises entre les actes d'idolâtrie, nous en avons un grand maître ; c'est Tertulian, lequel, au livre qu'il a fait De l'idolâtrie, dit que le précepteur chrétien qui enseigne aux écoles ethniques est idolâtre : ajoutant ce mot, Etiam strenœcaptandicsunt, voulant dire qu'à l'imitation des païens, il faudrait qu'il prît des étrennes. C'était, comme il est vraisemblable, une coutume familière, aux païens qui enseignaient la jeunesse , de prendre tous les ans des étrennes, comme nous voyons maintenant les régents des collèges prendre tous les ans des dons et présents de leurs disciples, sous le nom de lendis 4. Encore y a-t-il plus d'excuse en cette coutume qu'en celle des Rois5, laquelle nous solennisons avec une infinité de débauches de bouche, qui emportent ordinairement quant et soi plusieurs autres sortes de hontes et pudeurs. Et faut néanmoins
1 On lit reconnaissions dans plu- 3 Si l'on voulait prouver sons-entendu. sieurs éditions des Berherrhes : celle de 4 I.endi ou landi, de l'endict (indic- 1596 donne reconnaissons, qui semble tum), primitivement la foire de Saintpi us juste. Dehys: c'était l'époque je l'année où,
- L'édition des Tiecherches, in-4° (de comme le dit liorel, p. 296, « on payait
1611), porte seulement le premier jour les sages aux régents. » Lendi désigna
de sa nativité: faute qui a été copiée ensuite divertissement,
avec soin par les éditions suivantes. ' De eélébr«r le jour des Rois..
que ceux qui en furent les premiers introducteurs fussent gens <le lettres, par toutes les rencontres qui se trouvent en ce déduit. Nous commençons dès la veille non de prier Dieu, mais de faire bonne chère. Celui qui est le maître du banquet a un grand gâteau , dans lequel y a une fève cachée ; gâteau, dis-je, que Ton coupe en autant de parts qu'il y a de gens conviés au festin. Cela fait, on met un petit enfant sous la table, lequel le maître interroge sous ce nom de Phébé , comme si ce fut un qui, en l'innocence de son âge, représentât une forme d'oracle d'Apollon. A cet interrogatoire l'enfant répond d'un mot latin : Domine. Sur cela, le maître l'adjure de dire à qui il distribuera la portion du gâteau qu'il tient en sa main. L'enfant le nomme ainsi qu'il lui tombe en la pensée, sans acception de la dignité des personnes, jusqu'à ce que la part est donnée à celui où est la fève: et par ce moyen il est réputé roi de la compagnie, encore qu'il fût le moindre en autorité. Et ce fait, chacun se déborde à boire, manger et danser; il n'y a respect des personnes : la festivité de la journée le veut ainsi.
Qu'il n'y ait en ceci beaucoup de l'ancien paganisme, je n'en fais doute. Ce que nous représentons ce jour-là est la fête des Saturnales, que l'on célébrait dedans Rome sur la fin du mois de décembre et commencement de janvier. Les anciens Romains eurent cette ferme opinion, que, sous le règne du roi Saturne, tous biens étaient en commun, et qu'il n'y avait ni mien ni tien entre les vivants, et moins encore étaient ces qualités de maîtres et serfs en usage. C'est pourquoi on appelait son siècle âge d'or; et en commémoration de ce, en solennisant sa fête tous les ans, toutes choses semblaient communes dans les maisons entre les maîtres et les valets. Ce n'étaient que festins et allégresses : les maîtres dépouillaient leur grandeur, et les serviteurs leurs bassesses ; voire commandaient lois à leurs maîtres, si le sort de ce faire avait rencontré sur eux. Sénèque , au sixième de ses Êpîtres, en la quarante-septième épître, disait : Nec illud quidem videtis, quant omnem invidiam majores nostri dominis, omnem conlumeliam servis detraxerint : dominum patremfamilix appellarunt , servos { quod etiam in mimis adhitc durât), familiares. Inslilurrunt diem
festum, non qno solum domîni ctmi servis vescerentur, sed quo etiam honores Mis in domo gerere ,jus dicere permisenuit, et domum pusillam rempublicam esse indicaverunt. C'était en la fête des Saturnales , de laquelle Tacite disait au treizième livre de ses Annales : Festis Saturno diebus, inter alia œqualium ludicra regnum lusu sortienfium, evenerat ea sors Neroni. Cela montre qu'en rendant tout le monde égal dans les maisons, encore faisaient-ils lors un roi; chose que Ton voit au doigt et à l'œil s'être transplantée chez nous, nou vraiment au mois de décembre , ains en celui de janvier, son plus proche, et en la fête des Rois, sur la rencontre du nom : car quant à ce que nous y employons la fève , nous l'avons emprunté de la Grèce. Xénophon, au livre des Dits et actes de Socrate, nous enseigne que dans la ville d'Athènes les magistrats étaient créés au sort de la fève. Paraventure leur servait-elle de ballotte '; et c'est pourquoi quand Pythagore nous enseignait a fabis esse abstinendum, il entendait parler des magistrats 2. Ainsi l'explique Erasme en ses Chiliades, comme s'il eût voulu dire qu'il y avait plus d'assurance en une vie privée qu'en celle qui était exposée aux flots et tempêtes publiques.