CHAPITRE XX
Invention de l'artillerie et imprimerie'".
Encore que l'invention de ces deux manufactures ne soit nôtre, si est-ce que leur usage nous étant familier et commun, de l'une pour le fait de la guerre, et de l'autre pour la paix , je crois que l'on ne trouvera point mauvais si je vous toucbe ici deux mots de ceux qui en furent les inventeurs , et en quel temps. En quoi je vous puis dire cela être advenu de même façon que j'ai vu advenir en la France sous le règne de Henri deuxième, quand il envoya à Rome Malras, autrefois marchand tholozan, et depuis maître d'hôtel de la reine sa femme, et l'évêqued'Aix àConstantinople,celui là pour être ambassadeur près de notre saint-père le pape, et cestui-ci près du Grand Turc. Vous jugerez par cette première démarche que je me moque : non fais certes. Le semblable est-il advenu sur le sujet qui se présente : d'autant que l'inventeur de l:artillerie fut un moine, et de l'imprimerie un cbevalier, l'un et l'autre Allemands. ]\'est-ce pas en ceci vraiment l'histoire d'un monde renversé? Le moine se nommait Bertold Scuvards3, de l'ordre de Saint-François, qui vivait en l'an 1354 ; et pense , en ma conscience, qu'il était issu de ce malheureux Salmonée, lequel,
1 C'est le cbap. xxiv du liv. IV. de ses Recherches, où il parle de la
- Cf. Bonaventure des Périers, ehapi- boussole, et montre, par une citation
tre xvm des Discours nonplus métanco- de Hugues de Bercy dans sa Bible-
Hqvesgue divers. Dans le présent ebapi- Guyot, qu'elle était déjà connue au
tre, Pasquier a évidemment mis à pro- temps de saint I nuis.
fit ce passage, ainsi que dans le suivant 3 Berthold Schwartz, né à I'iibourg.
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pour avoir voulu représenter les foudres de Jupiter, est dépeint par les poètes anciens très-mal traité, en leurs enfers « . Eh ' vraiment, il ne fut pas dit sans raison, par un grand philosophe, qu'il fallait que celui qui se vouait à la solitude fût ou u:i dieu ou un diable* ; ni parles nôtres, en commun proverhe, que l'hahit ne fait pas le moine.
Au regard de l'impression, si vous parlez à celui qui a fait Y Histoire du royaume de Chine es Indes orientales3, il vous dira que , de toute ancienneté, l'impression y était en usage , et longtemps auparavant qu'elle prît pied en l'Europe : ce que l'on ne peut dire de tout le demeurant de l'univers. Et par spécial, en notre christianisme, nous n'avions ( si ainsi voulez que je le die ) autres imprimeurs que les monastères , aux librairies 4 desquels avions recours, comme magasins des livres manuscrits, qui plus, qui moins, selon le zèle et dévotion que les religieux avaient apporté à l'étude des bonnes lettres. Le premier qui nous garantit de cette nécessité fut Jean Guttemberg, gentilhomme demeurant en la ville de Mayence, faisant profession des armes : ainsi nous l'enseigne Polydore Virgile en son second livre Des inventeurs des choses5. Munster, en sa Cosmographie, y ajoute cette particularité, qu'ayant inventé la manière d'imprimer, il ne la voulut tout aussitôt éventer, ains demeura plusieurs ans l'étouffant de toutes façons, afin que son invention voyant l'air ne s'évanouît point en fumée; et dit le même auteur qu'il la divulgua l'an 1457. Notre docte Veigner, au second tome de sa Bibliothèque historicité, est de même opinion, etnéanmoinsdit que quelques-unsen attribuaient l'invention à un Joannes Faustius. Je veux croire qu'il y a faute en l'impression, et qu'au lieu de Faustius il faut lire Fustius : qui ne serait pas sans propos , parce qu'il est autrefois tombé entre
' Voy. Virgile, Enéide, VI, v. 585- carum libri XT'I, dont le livre VI est
595 : vers traduits par la Boétie, dans consacré à la Chine. Le passage men-
son Discours de la servitude volontaire, tionné se trouve pag. 243 de l'édition
Voy. p. 58 de mon édition. de Caen, in-8°, 1614 : « Litteras ima-
'■* Cf., pour cette pensée, Charron, 5a- ginesque subjectis prselo typis excu-
nesse, I, 50 ; et la Solitude, par Zimmer- dere (quibus commentis Europa recen-
mann, traduct. de Jourdan, 1825, tibus adeo gloriatur) vetustissimo usu
pag. 113 et suiv. apud Sinas esse compertum est. »
3 Par cette indication vague l'auteur » Bibliothèques...
désigne l'ouvrage du jésuite J. P. Maf- S De inventoribus. rerum, libri VIII,
fei, publié en 1570, llistoriarvm indi- compilation alors fort accréditée.
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mes mains un livre des Ojfœes de Cicéron, imprimé sur du parchemin, à la fin duquel livre était ce placard : Prwsens Marci Tulllj clarissimum opus, Joannes Fust. Moguntinus civis, non airamento, non plumali canna, negne serea, sed arte guadam pulchra, manu Pétri Genriseni pueri meifœliciter effeci. Finition anno mill. iiiic. txvj, guarta die februarij. Éloge duquel vous pouvez recueillir qu'en ce livre fut fait le premier coup d'essai de l'impression , lors fraîchement inventée : autrement il eût été un grand sot d'en faire un si grand fanfare1. Et à tant, pour ne me détraquer de l'opinion commune , je me fais accroire qu'à .1 ean Guttemberg est due la première invention de l'imprimerie, et que Jean Fust est celui qui en fit la première épreuve, sur la leçon qu'il avait apprise de l'auteur. Ces deux inventions sont en tout et par tout l'une à l'autre contraires : l'artillerie étant inventée pour la guerre , l'imprimerie pour la paix ; celle-là faisant mourir les hommes illustres qui vivent ; et cette-ci leur redonnant la vie après qu'ils sont morts.