CHAPITRE XXI
Des harangues qui se font par les gens du roi, en la ville de Paris, à l'ouverture des parlements.
Bien veux-je vous discourir dont sont venues les harangues que les avocats du roi font deux fois l'an, aux ouvertures générales de plaidoyers en la cour de parlement de Paris3 : car c'est une chose dont j'ai vu la naissance et accroissement de mon temps. Lorsque je vins au palais ( qui fut au mois de novembre 1549), cette façon de haranguer n'était en usage; mais, en ouvrant le pas aux octaves de la Saint-Martin et de Pâques, si entre les deux parlements les gens du roi avaient observé
1 Un de ces nombreux substantifs «lui étaient primitivement prononcés
qui ont changé de genre : il est aujour- le mercredi, ainsi que les assemblées
d'hni féminin. dans lesquelles ils avaient lieu ; et ce
- C'est une partie du cliap. XXVII du mot ne tarda pas à recevoir l'accep-
liv. IV, et, ceme semble, l'un des moi- tinn de réprimandes, parce que, dans ce»
ceaux qui attestent le mieux la distiuc- solennités, les censeurs publics , sui-
tion de Pasquier comme écrivain. vaut l'expression de M. Henrion de
3 Ou nomma mercuriales ces discours Pansey, se censuraient eux-mêmes.
DE LA FBANCE. 139
quelques fautes aux avocats , procureurs , ou solliciteurs * , en l'exercice de leurs charges , le premier avocat du roi , après la lecture des ordonnances , remontrait sommairement tout ce qu'il pensait être de ce sujet, prenant conclusions convenables. Alors le président se levait pour prendre l'avis des conseillers, et, après avoir fait quelque remontrance, prononçait l'arrêt sur la réformation requise. Ce fait, les autres avocats venaient aux prises, et plaidaient tout ainsi qu'aux autres jours ordinaires; car cette cérémonie était courte , de laquelle encore nous retenons une remarque : d'autant que, combien que l'avocat du roi contente quelquefois plus ses opinions que celles du barreau , siest-ce que le président se lève, tout ainsi qu'anciennement, pour recueillir les voix des couseillers, comme s'il était question de faire un arrêt; et néanmoins son projet n'est que de répondre aux discours faits par l'avocat du roi.
Le premier qui y apporta de la façon fut maître Baptiste du Mesnil, en l'an 1557, personnage de singulière recommandation. Il me souvient qu'il nous entretint une demi-matinée de quelques passages d'Asconius Pedianus, pour montrer la différence qu'il y avait, dedans Rome, entre l'avocat et le procureur. Quelque temps après, décéda maître Aimond Boucberat , son compagnon ; et, par son décès, fut pourvu de son état maître Guy du Faur, seigneur de Pibrac, dont le nom depuis a été en grande vogue par la France. Cettui ayant obtenu de monsieur du Mesnil, par forme de courtoisie , de faire l'ouverture du parlement, le lendemain d'une Quasimodo, se voulut donner plus ample carrière que n'avait fait son compagnon. Et lors ces deux beaux esprits commencèrent de haranguer à l'envi l'un de l'autre à qui mieux mieux ; du Mesnil , à la Saint-Martin, et Pibrac après Pâques : chose depuis tournée en coutume en leurs successeurs. Au sieur de Pibrac, par sa démission, maître Barnabe Brisson, homme de profonde lecture, succéda, qui le voulut renvier sur son résignant 2, mais d'une éloquence
1 Ainsi appelait-on les hommes ou Argi.t
agents d'affaires : c'est ce que nous ap- - Qui voulut faire plus que son prr-
prend le passage suivant de Nicot : décesseur, que celui qui lui avait ré-
« Solliciteurs de procès, cwisarumcu- signé, cédé ses fonctions.. .
vatores, custodes, institores, et tauquam
plus sombre et moins relevée. Il résigna son état à maître Jacques Faye, seigneur d'Espesse, lequel, bien qu'il manquât aucunement en l'action « , si ne devait-il rien aux autres; il était d'un cerveau solide , et avait beaucoup vu , lu et retenu , et les passait en belles similitudes , esquelles il était inimitable. Tous ces braves esprits furent diversement conviés à cette nouvelle éloquence par messire Christofle deTbou, premier président, qui prenait une infinité de plaisir à les écouter et leur répondre ; symbolisant tous en un point , qui était de remplir leurs harangues d'échantillons de divers auteurs : chose du tout 2 inconnue aux anciens orateurs, tant grecs que romains; et dont me plaignant un jour à monsieur d'Espesse ( duquel j'étais voisin et ami) , il en fit une à l'antique, en l'an 1586 , qui est la neuvième des siennes, sur la louange et recommandation de l'éloquence ; et me dit après que cette seule lui avait plus coûté à faire que trois des autres précédentes , qu'il avait rapiécées de plusieurs passages. Le sieur de Pibrac fit imprimer, de son vivant, deux des siennes ; et, après le décès du sieur d'Espesse, ses amis firent imprimer toutes les siennes, qui sont dix en nombre, plus belles paraventure à lire qu'elles n'avaient été à prononcer.
En l'an 1.585, maître Jacques Mangot lui fut baillé pour compagnon, par la promotion de maître Augustin de Thou en l'état de président. Cettui, au sortir de son enfance, avait été mis par ses père et mère en la garde de maître Pierre Picheret, docteur en théologie , grand personnage tant en mœurs qu'érudition : lequel, pour bannir de soi toute ambition, s'était confiné en un arrière-coin delà Champagne. Là ce jeune enfant, ayant eu pour miroir ce saint objet, eut depuis, pour précepteurs aux lettres grecques et latines, maître Denys Lambin, professeur du roi en l'université de Paris, et en jurisprudence, le grand Cujas. Il était fils de maître Claude Mangot, l'un des premiers avocats de notre temps; sous lequel, après son retour des universités, il voua un silence quatre ans entiers, assidu en
1 Quoique pour l'action, le débit ora- - Entièrement., toire, il laissât quelque peu à désirer,.
toutes ses consultations sans mot dire; et depuis, se jetant au barreau, fit reluire en lui une jeunesse admirable entre les avocats1. Quelque peu après, il fut maître des requêtes de l'hôtel du roi , et en même temps procureur général de la chambre des comptes de Paris : par le moyen desquels deux états il eut entrée au conseil privé du roi, cour de parlement et chambre des comptes. C'est pourquoi, lui qui avait beau jugement, grande mémoire , les inventions en main , la lecture des auteurs grecs, latins et français, même des mémoriaux2 les plus signalés de la chambre des comptes, dont il avait fait fidèles extraits, il se rendit universel, et se forma une habitude des affaires d'État, de la justice et bonnes lettres tout ensemble; de manière que les vertus qui reluisaient particulièrement en chacun des autres se trouvèrent généralement accomplies eu lui : n'y ayant qu'un vice dont on le pouvait reprendre, de ne se pouvoir estancher 3; mais vice qui provenait de l'abondance de son esprit. Parler trois heures continues ne lui était rien : aussi frais au partir de là qu'au commencement. A l'ouverture d'un parlement, il fit une longue harangue ( première et dernière des siennes, car il fut depuis prévenu de mort ), laquelle bien ménagée par un autre, il en ferait, à bonne mesure, trois et quatre : c'était, pour bien dire, un grand via dedans un frêle vaisseau , qui ne pouvait être de durée. Tout ainsi que je le vous pleuvis* pour tel, aussi soudain, après son décès, ce grand et judicieux d'Espesse, qui l'avait, comme son compagnon d'armes, halené 5 vingt mois au parquet, ne douta de faire l'ouverture du parlement à la Saint-Martin ensuivant, l'an 1 587, sur la seule commémoration des vertus de cette belle âme; ce qui n'avait jamais été fait pour nul autre, estimant ne pouvoir proposer plus beau miroir aux avocats que celui-là. A quoi messire Achille de Harlay, premier président, sut fort bien répartir par une belle contre-batterie °.
1 Cf. surMangot les Lettres de Nicolas 3 Arrêter, restreindre...
Pasquier, VI, 14. Cet orateur et les pré- * Donne, garantis...
cédentssont aussi appréciés par du Vair 5 Fréquenté , pratiqué étroitement...
daus sou Traité de l'éloquence française, 6 Expression énergique, qui semble
- Du latin memorialis (liber): livre particulière à Pasquier; cela veutdire:
de notes, journal ofiiciel. en ripostant par le même éloge.
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.le ne vous parlerai de ceux qui ont survécu ces seigneurs; leur présence me recommande d'en plus penser et moins dire, me contentant de vous avoir montré au doigt comme cette coutume s'est plantée. Peut-être adviendra il que, tout ainsi qu'elle s'insinua inespérément entre nous, aussi se défera-t-elle de soi-même. Quoi que soit, je sais par la bouche de feu M. l'avocat Marion, personnage de grand esprit, et admirable eu belles pointes, qu'il désirait, pour son regard, reprendre les anciens arrhements du parquet.