CHAPITRE XXII
De quelques maladies qui ont. eu seulement une fois cours par la disposition de l'air.
Procope, au deuxième livre de la Guerre Persique, nous raconte qu'une année entre autres, sous l'empire de Justinian, commença dedans la ville de Péleuse, en Egypte, une maladie qui depuis s'espandit par tout l'univers; sur le commencement de laquelle celui qui en était touché pensait voir certains fantômes , voire lui semblait avoir 2 été par eux frappé : qui était cause que plusieurs , pensant être molestés des malins esprits , faisaient user sur eux de prières et paroles saintes, comme si on eut voulu conjurer les diables. Toutefois peu leur profilait ce remède, parce qu'ils se trouvaient incontinent surpris d'une fièvre très-véhémente : et qui est chose de grand' merveille , combien qu'il semble que les fièvres ne soient en nous causées que par intempérance d'une chaleur qui surabonde en nous, toutefois, lors de ce grand accès, le patient ne sentait aucun changement en soi, m" de chaleur naturelle, ni même de sa couleur, mais au lieu de cela était affligé d'une toux extrême, qui le tenait depuis le matin jusqu'au soir. Et ce jour même, ou le lendemain, commençait à se découvrir sur lui une apostume3; et incontinent après entrait en une fureur, se tourmentant infiniment , comme celui qui était en une perpétuelle
1 C'est la plus grande partie du 2 11 lui semblait même qu'il avait... clia]) xxvin du liv. IV. 3 Substantif aujourd'hui masculin.
rêverie, lui étant avis qu'on le venait assaillir de tontes parts ; et en cet état trépassait tout furieux. Laquelle maladie courut L'espace de trois mois dedans la ville de Constantinople, causant telle mortalité que, si cet historiographe dit vrai, pour un jour moururent cinq ou six mille citoyens, étant lesConstantinopolitains réduits en telle calamité, qu'à la parfin ' la plus grande partie d'entre eux mouraient sans être ensevelis. Depuis , cette maladie s'est évanouie, et nul de nous ne sait que c'est.
Ce que je veux ici raconter de notre France n'a pas été si dangereux. Es registres de parlement, on trouve que le vingtsixième jour d'avril l'an 1403 y eut une maladie de tête et de toux , qui courut universellement si grande , que ce jour-là le greffier ne put rien enregistrer, et fut-on contraint d'abandonner le plaidoyer : tout ainsi que nous vîmes en l'an 1557, en plein été, s'élever par quatre jours entiers un rhume qui fut presque commun à tous , par le moyen duquel le nez distillait sans cesse comme une fontaine, avec un grand mal de tête, et une fièvre qui durait aux uns douze et aux autres quinze heures , que plus , que moins ; puis soudain , sans œuvre de médecin, on était guéri : laquelle maladie fut depuis, par un nouveau terme, appelée par nous coqueluche. Il me souvient, et est vrai, que lors messieurs Mangot , de Montelon, Béchet, avocats , et moi , ayant sous divers personnages à plaider une cause aux généraux des aides , concernant le diocèse d'Autun, nous fumes inopinément surpris de cette fluxion et toux, de telle façon que , pour ce jour et deux ensuivants, nous eûmes surséance d'armes.
Eu l'an 1411, y eut une autre sorte de maladie dont une infinité de personnes furent touchées, par laquelle l'on perdait le hoire, le manger et le dormir; et toutes fois et quantes que le malade mangeait, il avait une forte lièvre; ce qu'il mangeait lui semblait amer ou puant; toujours tremblait, et, avec ce, était si las et rompu de ses membres, que l'on ne l'osait toucher en quelque part que ce fût. Aussi était ce mal accompagné d'une
1 On sait que par ajoutait, en corn- M. Génin, Variations du langagefranposition, un degré de force au mot çais, p. 235 et suivantes, auquel il était joint. Voy. à ce sujet
forte toux qui tourmentait son homme jour et nuit : laquelle maladie dura trois semaines entières, sans qu'aucune personne en mourut. Bien est vrai que, par la véhémence de la toux, plusieurs hommes se rompirent par les géuitoires, et plusieurs femmes grosses accouchèrent avant le terme. Et quand venait au guérir , ils jetaient grande effusion de sang parla bouche, le n^z et le fondement, sans qu'aucun médecin pût juger dont procédait ce mal, sinon d'une générale contagion de l'air, dont la cause leur était cachée. Cette maladie fut appelée le tac ; et tel autrefois a souhaité, par risée ou imprécation, le mal du tac à son compagnon , qui ne savait pas que c'était.
L'an 1427, vers la Saint-Remi, chut un autre air corrompu qui engendra une très-mauvaise maladie, que l'on appelait ladendo ( dit un auteur de ce temps-là ) ; et n'y avait homme ou femme qui presque ne s'en sentît durant le temps qu'elle dura. « Elle commençait aux reins, comme si on eût eu une forte gravelle ; en après venaient les frissons, et était-on bien huit ou dix jours qu'on ne pouvait bonnement boire, ne manger, ne dormir. Après ce, venait une toux si mauvaise, que quand on était au sermon, on ne pouvait entendre ce que le sermonneur disait , par la grande noise ■ des tousseurs. Item % elle eut une très-forte durée, jusqu'après la Toussaint, bien quinze jours ou plus; et n'eussiez guère vu homme ou femme qui n'eût la bouche ou le nez tout élevé de grosse rogne ; et s' entremoquait le peuple l'un de l'autre, disant : As-tu point eu ladendo? » A tant 3 l'auteur. Au demeurant, telles maladies qui ne surviennent ainsi, par manière de dire, que d'un mauvais vent, et qui se rendent presque communes à tout un peuple, sont appelées, par les médecins, populaires, sans les spécilier d'autre nom, du peuple ordinairement baptisées de divers sobriquets, sur lesquels on ne peut asseoir non plus de raison que sur le motif de la maladie.
1 ( Noxa) importunité... transition, était, de son temps, « réser-
2 On voit d lus les lettres dePasquier, vé spécialement à la pratique.» XMll, 1, que ce mot item, si prodigué ■> Ainsi dit...
autrefois , et qui tenait lieu de toute