‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 161 sur 176 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

De quelques secrets de nature dont il est malaisé de rendre la raison.

Saint Augustin, au vingt et unième livre de la Cité de Dieu, nous raconte quelques miracles de nature, dont il est impossible aux philosophes de rendre la raison 2 : et dit 3 qu'es salines de la ville d'Agrigente en Sicile, si le sel qui en provenait était mis devant le feu, il se résolvait en eau : mais si on le mettait dans l'eau, il pétait, comme si c'eût été du feu. Du premier il ne se faut pas trop émerveiller : caria neige, qui semblait un corps solide, se liquéfie devant le feu; mais le second porte son irrésolution quant et soi *-. Il ajoute qu'aux Garamantes, il y avait une fontaine dont l'eau était si chaude de nuit, que l'on ne l'eût osé toucher, et de jour si froide, que l'on n'en pouvait boire ; qu'en Cappadoce, certaines juments concevaient du vent 5 , dont les poulains vivaient trois ans ; qu'en Épire , une fontaine éteignait une torche allumée en l'approchant d'elle, puis l'allumait, étant éteinte. Et ajoute, au septième chapitre , avoir appris de quelques-uns que près de Grenoble, es Gaules. y avait une autre fontaine de pareille vertu. Puisque ce grand personnage et saint évêque voulut donner 6 jusques à nous, je ne douterai d'entrer en pareille lice que lui. Entre la ville de Paris et le château de Saint-Germain en Lave, nous avons un bois taillis, au milieu duquel y a un chemin passant, dont d'un côté prenez une branche, elle flottera sur l'eau, ainsi que tout autre bois; de l'autre prenez une autre branche, elle ira audessous de l'eau comme une pierre ; et l'appelle le commun , pour cette cause, le bois de la trahison , disant que pour une trahison qui y avait été autrefois commise, Dieu l'avait voulu châtier de cette façon. Allez à Poitiers, à deux lieues près , joignant l'abbaye de Saint-Benoît : il y a un arpent tout semé de pierres (car il ne produit autre fruit ) qui sont pêle-mêle ensem-

1 C'est le cbap. xxix du liv. IV. 3 Au chap. Y.

2 Plusieurs éditions donnent à rai- 4Avec soi :1a seconde question est par sa son : tour que je ne vois pas avoir été nature même embarrassante à résoudre, usité au seizième siècle. Nicot n'en 5 Cf. Virgile, Georg., 111,271,270. donne aucun exemple : Voy. aux mots '' Torterses regards, étendre ses iuvtv liaison e\ Rendre. tigations...

ŒUV. li'tî. PASQl-'IER. — T. I. 13

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l>le ; prenez-en les aucunes , encore que bien petites , elles enfoncent dans l'eau , ainsi qu'est la nature de la pierre : au contraire, vous en trouverez de bien grosses , qui flottent ainsi que le bois dessus l'eau. Tel qui pensera être bien grand philosophe , me dira que la raison de cette diversité de pierres et bois provient de ce qu'en ces pierres flottantes y a des pores tout ainsi qu'au bois , et au bois qui va dessous l'eau il n'y a point de pores. Mais je demanderais volontiers comment nature, larronnesse de ce qui est propre en chacune de ces espèces, ait permis qu'un même terroir produisît et bois et pierres contraires à leurs naturels. Au pays d'Auge, en Normandie , bailliage de Caen % y a une terre appelée Bieuxville et Sainte- Barbe, où l'herbe de certains prés croît à vue d'œil du jour au lendemain, tellement que si le soir l'herbe se trouve broutée, et que vous y couchiez un bâton , le matin il se trouvera demi couvert d'herbe; et spécialement au printemps. Pour cette cause, on y fait très-grande nourriture de bœufs et bêtes à corne, que l'on débite par toute la France. Au village de Colombiers, a deux lieues de Tours , y a de grandes caves obscures dans le roc, où l'eau perpétuellement distille du haut en bas, et se congelé, voire aux plus chauds jours de l'été, produisant une inimité de diverses formes transparentes, comme le sucre candi. L'Angoulmoisin se glorifie de sa rivière de Touvre, contenant deux lieues de long, profonde de quatre pieds seulement, où les comtes d'Angoulême faisaient nourrir anciennement des cygnes pour leur plaisir. Et disait-on que cette rivière était tapissée de cygnes, pavée de truites, et bordée d'écrevisses. Mais c'est une chose émerveillable qu'elle ne peut porter un bateau de diverses pièces, qu'il ne soit en peu de temps rognonné et perdu par des vers qui s'y engendrent ; et faut nécessairement qu'il soit composé d'une seule pièce de bois, petit véritablement, mais tel que l'on y peut héberger sans danger. Le long des murailles de Véron, petite bourgade, non grandement éloi-

1 L'édition de 1596 donne : Bailliage, mandie, avait pour siège de son petit hx, erreur justement rectifiée: bailliage Pont-1'Évêque , et de .«m Caux était un bailliage de la liante grand bailliage royal , Caen : Voy. le Normandie, Voy. Dict. de, Woréri, édit. Otct. itniv. géogr. et hisi de Hi. Corde 1704, t. IV, p. 61 ; or, le pays d'Auge, neille, Paris, 1708. lit compris dans la basse Nor-

DE LA FRASCE. ! <~

guée de la ville de Sens, est assise une fontaine dune source vive très-plaisante à voir, dont Peau belle et claire, s'écoulant ça et là avec le gravier qu'elle entraîne, se conglutinant avec du bourbier et de la mousse , se transforme en pierre ; de sorte que l'on voit quelquefois une partie pétrifiée ; et l'autre, aucunement verdoyante, berbue et bourbeuse, prête de recevoir pareille forme que l'autre. Ce chapitre peut être sans fin et clôture : je veux qu'il serve de jeu à ceux qui le voudront remplir d'autres exemples.

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