CHAPITRE XXIV
Du jeu des échecs.
Jean de Mehun, en son roman de la Rose , discourant et la fuite et la prise de Corradin, qui se prétendait roi de Naples, et de Henri , fils du roi d'Espagne, dit ainsi :
Ces deux , comme fols garçonnets, Et lois et rocs J et pionnets , Et chevaliers , au jeu perdirent , Et hors de l'échiquier saillirent :
Telle peur eurent d'être pris , Au jeu qu'ils s'eurent entrepris.
Mais qui la vérité regarde, D'être pris ils n'avaient pas garde , Puisque sans roi ils combattaient :
Échec et mat point ne doutaient ï.
C'est une continue métaphore, tirée du jeu des échecs, par laquelle cet auteur voulant dire que Corradin ayant été déconfit par Charles, comte d'Anjou, il avait été contraint de s'enfuir, et néanmoins qu'il n'avait pu avoir échec et mat, parce qu'il n'était point roi : je rendrai ci-après raison de cette conclusion. Nous pouvons, à la suite de ces deux derniers vers , ajouter la belle rencontre de l'un de nos rois ■* , lequel , étant «pressé et sommé de se rendre par son ennemi en une bataille, répondit qu'un roi n'était jamais pris seul 5 au jeu des échecs.
• C'est le cbap. xxxi du liv. IV. 3 Ne craignaient
2 « lîocs, au jeu des échecs, dit Nicot,ce ( Louis VI dit le Gros, dans la plaine de
sont deux pièces qui tiennent les cornes lirehneville, près du château de Noj on.
ailes, coins) de la bataille où le roi est à peu de distance des \ndelys, en 1118.
rangé, et marchent en carré : » les tours. ■'• Que le roi seul n'était jamais pris.. .
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il faut donc dire que lors cette règle était observée ; toutefois aujourd'hui j'ai vu plusieurs bons joueurs tenir le contraire, qui soutiennent qu'un roi se peut non prendre , ains r mater, ores 2 qu'il soit dépouillé de toutes ses pièces.
Et certes, quiconcpie fut inventeur de ce jeu, je le vous pleuvirai pour très-grand philosophe, je veux dire pour un personnage lequel, sous cet ébat d'esprit, a représenté la vraie image et pourtraiture 3 de la conduite des rois. Il y a un roi et une dame, assistés de deux fous, qui font leur route de travers; et après eux deux chevaliers; et au bout de leur rang, deux roes, que l'on appelle autrement tours : car aussi entre tour, roque et roquette, il n'y a pas grande différence. Devant eux il y a huit pions , qui sont pour aplanir la voie , comme enfants perdus. Que voulut nous représenter ce philosophe ? premièrement, quant aux fous, que ceux qui approchent le plus près des rois ne sont pas ordinairement les plus sages, ains cbux qui savent mieux plaisanter. Et néanmoins, combien que les chevaliers ne soient pas quelquefois les plus proches des rois, si est-ce que, tout ainsi que les chevaliers, au jeu des échecs, donnant par leur saut échec au roi, il est contraint de changer de place ( ce dont il se peut exempter, en tous les autres échecs , en se couvrant de quelques pièces ), aussi n'y a-il lien qu'un roi doive tant craindre, en son État, que la révolte de sa noblesse : d'autant que celle du menu peuple se peut aisément étouffer; mais en l'autre il y va ordinairement du changement de l'État. Quant aux tours, ce sont les villes fortes qui servent, àunbesoin,dedernière retraite pour la conservation du ■ royaume. Il vous représente un roi qui ne se démarche que d'un pas , pendant que toutes les autres pièces se mettent tant sur l'offensive que défensive pour lui, afin de nous enseigner que ce n'est point à un roi, de la vie duquel dépend le repos de tous ses sujets, de s'exposer à toutes heures aux hasards des coups,,, comme un capitaine ou simple soldat, voire que sa conservation lui permet de faire un saut extraordinaire de sa cellule en
1 (,'est , comme le reinanjue " la 2A la condition, pourvu... lîi-iiyeie, au chap. xiv des Caractères . 3 Peinture : on àisaitpourhraire, d'où L'anagramme de mais. portrait.
celle de la tour, comme en une place forte et tenante contre les assauts de son ennemi. Mais surtout faut ici peser le privilège qu'il donna à la dame de pouvoir prendre tantôt la voie des fous, tantôt celte des tours : car, pour bien dire , il n'y a rien qui ait tant d'autorité sur les rois que les dames , dont ils ne sont honteux de se publier serviteurs ( je n'entends pas de celles qui leur sont conjointes par mariage, mais des autres dont ils s'énamourent). Et pour cette cause, je suis d'avis que celui qui appelle cette pièce dame, et non reine, dit te mieux. Finalement tout ce jeu se termine au mat du roi. Si toutes tes autres pièces ne se tiennent sur leurs gardes, elles peuvent être prises, et par même moven on les ôtede dessus le tablier, comme mortes, ni pour cela le roi n'a pas perdu la victoire; il peut quelquefois la rapporter avec le moindre nombre de pièces, selon que son armée est bien conduite. Au demeurant, on ne fait au roi ce déshonneur de penser seulement qu'il soit pris; ains le réduit-on en tel désarroi, qu'étant dénué de tout support, il ne peut se démarcher ni cà ni là : quoi faisant, on dit qu'il est mat, pour nous montrer que, quelque désastre qui advienne à un roi, nous ne devons attenter contre sa personne. Et c'est pourquoi Jean de Mehun , voulant excuser l'indignité que Charles d'Anjou avait exercée, faisant mourir Corradin , il dénie fort bien la qualité de roi en ce jeune prince, ores qu'il ' la prétendit ; et à tant soutient qu'il n'y pouvait avoir en lui échec et mat. Quant au surplus, le mat du roi est la clôture du tablier 2, encore qu'il fût au milieu de toutes ses pièces : qui est à dire, que de la conservation ou ruine de notre roi dépend la conservation ou ruine de notre État. Une chose ne veux-je oublier, qui est la récompense des pions, quand ils peuvent gagner l'extrémité de l'échiquier, du côté de notre adversaire, comme s'ils eussent les premiers franchi le saut d'une brèche : car en ce cas on les surroge au lieu des pièces d'honneur, qui, pour avoir été prises, sont jetées hors le tablier. Car 3 c'est en effet représenter tant tes guer-
1 Quoiqu'il... 3 Car employé deux fois de suite, et
- La fin du jeu : on disait alors, pour commencer deux membres de
comme l'atteste Ni cot, un tablier ( ta- phrase, c'est trop : Pasqnier et soi»
bleau.i à jouer nu\ dés, \<>y. p. 015. temps le prodiguent. 11 y eut réaction
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dons ■ que peines, qui doivent être, en une république, aux bien ou mal faisant. Hiérosme Vida représenta en vers latins, par forme de bataille, ce beau jeu, vers qui semblent être vrais et légitimes enfants de Virgile; et Louis des Masures les rendit en vers français : chose que l'on eût pensé ne pouvoir être faite. Mais plus émerveillable est ce que l'on dit, qu'il y a quelques Espagnols si duits et nourris à ce jeu, qu'ils y jouent sur leurs chevaux, n'y employant autre échiquier pour la conduite, que leur mémoire et jugement, avec la parole. Je ne sais que la grammaire et non la rhétorique de ce jeu. Bien vous dirai -je avoir vu un Lyonnais ôter toutes les pièces d'honneur, et ne retenir que le roi avec ses pions, desquels jouant deux fois contre une, il rapportait la victoire contre de très-bons joueurs. Je lui ai vu mettre un anneau sur un pion , sous cette stipulation qu'il ne pourrait mater le roi qu'avec ce pion ; une autre fois, passer plus outre, et mettre encore un anneau autour d'un pion de son adversaire, à la charge qu'il le forcerait de le mater avec cette pièce; et en l'un et l'autre jeu rapporter victoire de son opinion, contre un homme qui n'était point mis au rang des petits joueurs.