CHAPITRE XXVIII
Contre la sotte opinion de Dante, poêle italien , qui estima que Capet était issu d'un bouclier.
Dante, poète italien , dit3 que notre Hugues Capet avait été fils d'un boucher : laquelle parole , ores que par lui écrite à la traverse , et comme faisant autre chose , si s'est-elle tellement insinuée en la tête de quelques sots , que plusieurs, qui ne sondèrent jamais les anciennetés de notre France, sont tombés en cette même hérésie. François de Villon , plus soucieux des tavernes et cabarets que des bons livres, dit en quelque endroit de ses œuvres :
Si fusse des hoirs1 de Capet, Qui fut extrait de boucherie.
Et depuis, Agrippa, Allemand, en son livre de la Vanité des sciences, chapitre de la Noblesse, sur cette première ignorance déclame impudemment contre la généalogie de notre Capet. Si Dante estima Hugues le Grand, duquel Capet était fils, avoir été un boucher, il était un malhabile homme. Que s'il usa de ce mot par métaphore, ainsi que je le veux croire, ceux qui se sont attachés à l'écorce de cette parole sont encore plus grands lourdauds. C'est lui qui donna tant d'algarades à Charles le Simple et aux siens, et mêla tellement les cartes à sou profit, qu'enfin Hugues Capet, son fils, demeura maître du tapis.
1 Les éditions précédentes s'accordent des Recherches de Garasse, 1. XI; et le
dans cette leçon : on préférerait en nos Vict. hist. et crit. de Itayle, Rotterdam,
enfants. in-f, 1715, t. l, p. 810.
' C'est la plus grande partie du ' Dans le Purgd(oire.
ebap. l du liv. vi. cf. les Recherches * Quand je serais un des héritiers...
Conjoignez ce chapitre avec celui de nos pairs ', vous trouverez que jamais prince ne fut plus propre pour remuer un Ktat que lui : parce que je le vois en toutes ses actions avoir été accompagné d'une prudence» vaillance et heur, autant que seigneur fut oncques. Pour le regard de la prudence, combien qu'il fût jeune et fils de roi, conséquemment que par un bouillon 2 de son âge il dut affectionner la couronne , toutefois il fut tant retenu, après la mort du roi Robert, son père 3, que Raoul , duc de Bourgogne , son beau-frère , ayant été élu roi, il ne fit jamais contenance de s'y opposer, prévoyant que, par ce contraste qui pourrait être entre eux, nouveaux usurpateurs de la couronne, ce serait assurer les affaires de Charles le Simple, vrai et légitime héritier du royaume. Héribert, comte de Vermandois, seigneur d'un esprit remuant, tenait grand rang entre ceux de leur parti , pour se faire proclamer roi après le décès de Raoul. Or, Hugues le Grand, son beau-frère, étant criî d'âge et d'autorité tout ensemble, jacoit qu'auparavant il eût passé par connivence la royauté de Raoul, si se donna-il lors bien garde de la laisser tomber es mains de Héribert ou autre de leurs partisans : parquoi, par un sage conseil, il donna ordre que les vrais héritiers de la couronne fussent couronnés; mais avec telle condition qu'il les tenait toujours en bride , pour l'autorité que le temps et sa sage conduite lui avaient acquise. Enfin Héribert, son corrival, étant décédé, il commença de lever le masque ; et, au lieu du titre de comte de Paris qu'il portait , il fut appelé duc de France, dont il fit la foi et hommage au roi Lothaire, comme d'un grand fief: ne lui restant à avoirque le nom de roi, dont les effets résidaient en lui.
Quant à sa vaillance, non-seulement il ne reboucha jamais aux coups, mais, qui plus est, il en vint à chef. En la bataille qui fut baillée entre le roi Robert, son père, et le roi Charles le Simple , Robert y mourut et demeura sur la place , près de Soissons ; mais la victoire demeura par devers Hugues le
1 C'est le chapitre s du li\. Il des c'ssl ;i dire transport. . Recherches. ' Celui-ci avait été sacré ;i Reiras
-' Même sens ijui bouillonnement, en 'i2"J.
Grand, et fut le Simple contraint de fuira vauderoute1, et se retirer hors la France. Et ne trouverez bataille par lui donnée, où il ne fit plusieurs grands exploits de chevalerie par-dessus les autres : toutes lesquelles particularités lui firent acquérir le surnom de Grand. Or, si la prudence et la vaillance lui lirent perpétuelle compagnie, encore ne fut-il pas moins accompagné de bonheur, mais bonheur qui prenait fonds de sa prudence, parce qu'après que llotilde , sa première femme, fut morte, il épousa eu secondes noces la fille du roi d'Angleterre, belle-sœur de Charles le Simple, et en troisièmes, Emmode, fille puînée de l'empereur Othon I"", dont le roi Louis d'Outre-mer avait épousé l'aînée : tellement que, s'il ne porta le titre de roi, si fut-il beau-frère de deux rois ; et soit ou que par heur, ou par discours 2 , ces deux mariages eussent été par lui procurés, tant y a que telles alliances empêchaient ces princes étrangers de venir au secours des vrais rois contre lui. Ajoutez que par la longueur de son âge ayant survécu tous ses partisans, il empiéta tel crédit, que, combien qu'il ne fût roi , si était-il faiseur et défaiseur des rois. Bref, vous ne voyez rien avoir été pratiqué par Charles Martel contre la lignée de Clovis, que Hugues le Graud n'ait pratiqué contre celle de Martel. Charles Martel ne se disait roi , ains seulement maire du palais , et sous cette qualité donnait telle loi qu'il voulait aux vrais rois. Le semblable fit Hugues le Grand, sous le titre premièrement de comte de Paris, puis de duc de France. Martel, mourant, délaissa son fils Pépin maire du palais, puis roi : Hugues aussi, allant de vie à trépas, laissa Hugues Capet, son fils? qui fit la foi et hommage au roi Lothaire en celle même qualité de duc de France, et enfin se fit déclarer roi de France. Pépin confina en une religion Childéric, dernier roi de la race de Clovis; et Hugues Capet en une prison Charles, dernier roi de la lignée de Martel, auquel par droit successif appartenait notre couronne : de manière que l'on peut dire que ce fut un vrai jugement de Dieu ; et en effet voilà le boucher dont Hugues Capet est extrait. Le passage du Dante lu et expliqué par Louis Allemau3, Ita-
1 \.n jilcine iliroiir.. ' Voy. sur le poète Uamanni, réfagii
'Calcul.., en France, la JSiogr. univ., i. I, p.OTL'.
DR LA FBANCE. I/o
lien , devant le roi François, premier de ce nom, il fut indigné de cette imposture , et commanda qif on le lui ôtât ; voire fut en émoi d'en interdire la lecture dedans son royaume. Mais de ma part, pour excuser cet auteur, je voudrais dire que sous ce nom de boucher, il entendait que Capet était fds d'un grand et vaillant guerrier : car à vrai dire, en matière de guerre, quand on a fait en une bataille un grand carnage, nous disons d'un autre mot boucherie, et appelons aussi un grand meurdrier et carnassier, grand boucher ; et de cette même façon ai-je lu ' qu'Olivier de Clisson était ordinairement nommé boucher par les nôtres, parce que tous les Anglais qui tombaient entre ses mains, il n'en prenait aucun à merci , ains les faisait tous passer au iil de l'épée. Et de notre temps François de Lorraine , duc de Guise , l'un des plus redoutés capitaines de notre siècle, était ainsi appelé par les buguenots ses ennemis, quand par une contumélie ils tachaient d'obscurcir sa gloire. Si ainsi Dante l'entendit , je lui pardonne; si autrement, il était un poète fort ignorant.