‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 170 sur 176 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

De la mort de Marie Stuart, reine d'Ecosse, veuve en premières noces de François, second de ce nom , roi de France.

Combien que par le présent discours je ferai une saillie de notre France en Angleterre, toutefois je ne pense faire chose éloignée de mon but, si je parle de cette princesse, qui avait en premières noces épousé l'un de nos rois. L'histoire du connétable de Saint-Pol3 a engendré dedans mon âme un pêlemêle de dépit et compassion : dépit, le voyant en sa bonne fortune trop oublieux de son devoir; compassion, quand, après tant de grandeurs dont il était comblé, je vois sa fin être aboutie à un malheureux échafaud. Semblables effets a produit en moi l'histoire tragique du duc de Bourbon 4. Mais, en celle que je discourai maintenant, il me semble n'y avoir que pleurs; et paraventure se trouvera-il homme qui en la lisant ne pardonnera à ses yeux.

Après que cette pauvre princesse eut été détenue prisonnière en Angleterre l'espace de dix-neuf ans (si sous bon ou mauvais titre, je m'en rapporte à ce qui en est), elle fut accusée en l'assemblée des états (qu'ils appellent parlement) d'avoir

1 Dans le recueil des Lettres de Pas- aussi eu France à l'époque de sa mort : (|iiier, il y en a uue adressée à ce du on en trouvera l'indication dans la 1:1- Lys XXI, 4), où il le félicite du livre bliothèque del.clong, t. Il, pag. 652. Du que celui-ci avait composé sur sa gé- Vaira déploréaussi sesmalheurs. Gilles néalogie, et revient encore à l'histoire Durand lui a consacré un discours en de Jeanne d'Arc : par une autre lettre vers, où il exhorte avec feu les Frau- (c'est la dernière du deuxième livre), il cais à venger son trépas. Auparavant promet à une demoiselle du Lys toute Ronsard avait gémi sur sou départ : espèce de bons offices. la cour était, suivant lui, après l'élôi-

2 C'est le chap. xv du liv. VI. On guement de cette princesse,

peut rapprocher de ce chapitre l'éloge Comme le ciel, s'il perdait ses étoiles,

de Marie Stuart par Brantôme, dans ses fc» mer ses eaux, la navire ses voiles..

liâmes illustres, pag. 112 de l'édit * Klle est racontée dans le chap. v

in-12 de Leyde, 1666. Plusieurs orai- du liv. VI.

sons funèbres en son honneur parurent ' Chap. xu, t'Mrf.

voulu attenter, par personnes interposées , contre la vie de la reine d'Angleterre. Sur cette querelle son procès lui ayant été fait et parfait, par arrêt elle est condamnée à mort : lequel lui fut dès lors signifié , et toutefois l'exécution sursise par le commandement de la reine. Cette pauvre princesse avait été (comme un roc au milieu des vagues et flots) constante, pendant ses malheurs, en notre religion catholique, apostolique, romaine : qui rendait les seigneurs d'Angleterre étonnés », lesquels, pour faire profession, les uns du luthéranisme , les autres du calvinisme , craignaient que, s'il mésadvenait à leur reine, et que si celle-ci, comme plus proche par droit de sang, arrivât à la couronne , elle troublerait tout d'une main et le repos de leurs consciences et celui généralement de l'État. Ils sollicitèrent à toute bride leur reine de vouloir, sans plus délayer 2, faire sortir effet à l'arrêt : laquelle, vaincue de leurs importunités, fit décerner sa commission le premier jour de février 1587, qui fut mise es mains de Robert Beesle, l'un des secrétaires du conseil , avec commandement très-exprès aux comtes de Scherosbery, Kent, Arby, Comberlan, Pambrox, d'y prêter confort et aide , tous seigneurs voisins du lieu de Foteringay , où elle avait été, depuis l'arrêt, confinée et gardée plus étroitement qu'auparavant par le sieur Amias Poolet. Beesle arrive le quatrième du mois, et présente la commission au comte de Kent ; le sixième, va trouver le comte de Scherosbery, grand maréchal d'Angleterre ; le mardi septième, ces milords, arrivés au château, envoyèrent dire à la reine d'Ecosse, sur les trois heures de relevée, qu'ils désiraient parler à elle pour une affaire de grande importance. Adonc cette dame, assurée que c'étaient nouvelles de sa proche mort, s'armant d'une magnanimité de courage, leur mande qu'ils seraient les très-bien venus, et, pour donner audience aux ambassadeurs de sa mort, s'assied dedans une chaire: où le comte de Scherosbery, nue tête avec ses compagnons, lui fit récit du commandement exprès qu'ils avaient reçu de la reine, leur dame et maîtresse, la

1 liffrayés : cet adjectif avait alors racine (tonilrit). une signification beaucoup plus forte - Différer,, qu'aujourd'hui, et plus conforme à sa

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suppliant ne vouloir trouver mauvais qu'on lui en fît la lecture ; requête qu'elle leur entérina d'une grande franchise d'esprit.

La commission ayant été lue : « Je n'eusse jamais pensé ( dit-elle ) que la reine, ma sœur, eût voulu acquiescer à un acte tant impiteux « que cetui , contre celle qui n'est en aucune façon sa justiciable : toutefois je la remercie, et prends à trèsgrande obligation l'injustice que l'on exerce en ma personne , par le moyen de laquelle je ferai un bris de prison2 à tous mes malheurs, pour entrer en une béatitude éternelle. » Et, après plusieurs propos, mettant la main sur les Évangiles , elle jura n'avoir jamais pourchassé la mort de la reine d'Angleterre, et de ce appelait Dieu à témoin. Le comte de Kent lui voulut bailler un ministre pour la consoler; mais elle, d'un œil sourcilleux, le rejeta. Et comme leurs discours se promenaient d'une bouche à autre, advint à ce même milord, qui seul d'entre ses compagnons la voulait catéchiser, de dire qu'elle avait mal reconnu les honneurs par elle reçus de la reine , sa maîtresse ; et que sa vie était la mort de leur religion , comme au contraire sa mort en était la vie. A ce mot, ayant mis fin à son pourparler, la reine lui demanda quand elle devait mourir : à quoi lui fut répondu par le seigneur de Scherosbery que ce serait le lendemain matin, sur les huit heures. Elle les pria, avant que de partir, de lui rendre son aumônier pour la confesser, et Melvin , son maître d'hôtel, pour communiquer de ses affaires. Du premier on lui en fait refus tout à plat; du second , on lui fit promesse de le lui présenter avant que de mourir.

Etant donc demeurée avec le peu qui lui était resté de ses gens, l'heure de souper venue : « Or sus, dit-elle, il faut qu'on hâte mon souper, afin que je donne ordre à mes affaires. » Elle se mit peu après à table , et soupa sobrement , selon son ordinaire coutume. Et voyant ses serviteurs et damoiselles plongés en larmes, elle, d'une chère 3 hardie, leur dit : « Mes enfants, il n'est plus temps de me pleurer. Ces larmes devaient être épan-

1 Impitoyable , comme on le disait d'une chose fermée, ou de ce qui en

aussi dès lors. fait la clôture. » Bris de prison désigne

' J'échapperai : métaphoreemprun- aussi une simple évasion,

tée au palais. Drisest, en style de pro- 3 Mine, contenance... cédure, «la rupture faite avec violence

DE LA FRANCE. l')7

dues lors de ma misère et longue prison ; mais maintenant que me voyez sur le point de sortir de ce labyrinthe, vous devez vous tous éjouir et louer Dieu.» Et, après les avoir consolés, elle adressa particulièrement sa parole à Bourgoin, son médecin , en cette façon : « Avez-vous pris garde combien la force de la vérité est grande? Ils me font, disent-ils, mourir pour avoir voulu attenter sur la vie de leur reine ; et néanmoins ce milord Kent ne s'est pu retenir qu'il ne m'ait assez donné à entendre qu'ils n'ont autre sujet de ma mort que la crainte de leur religion : montrant assez par cela qu'il est un très-malhabile homme ; mais plus encore d'estimer qu'en ce dernier acte de ma vie je veuille avec le corps perdre mon âme, par un changement de ma foi. » Elle but sur la fin du souper à tous ses gens, leur commandant de la piéger • : à quoi obéissant ils se mirent à genoux, et, mêlant leurs larmes avec leur vin, burent à leur maîtresse , lui demandant humblement pardon de ce qu'ils la pouvaient avoir offensée; ce qu'elle leur accorda de bon cœur, les priant de lui rendre le contre-échange. Il serait malaisé de dire qui étaient les plus empêchés , ou eux à se lamenter, ou elle à les consoler. La nappe levée, elle repassa sur son testament , l'augmentant et diminuant selon le plus ou moins du service des siens, et tout d'une suite se fit rapporter l'inventaire de ses meubles , bagues et joyaux , l'apostillant en la marge des noms de ceux auxquels elle les destinait ; distribua quelques deniers manuellement à uns et autres; pria par lettres son aumônier de vouloir prier Dieu pour elle ; commença d'écrire une lettre au roi Henri , son beau-frère , qu'elle acheva le lendemain matin, lui recommandant par divers articles ses serviteurs et damoisejles. L'heure de coucher arrivée, elle se mit dans son lit, et , après avoir dormi d'un court somme, employa le reste de la nuit en prières et oraisons.

Le lendemain , huitième du mois , jour de son supplice , voici l'ordre qu'elle voulut tenir. Elle avait un mal de pieds ordinaire, pour lequel on y appliquait des onguents. Sachant qu'après son décès il la faudrait dépouiller, pour n'oublier rien de sa

1 Pleiger,*pléger, (unie de pratique : cette dernière acception, que ne iluncautionner quelqu'un, répondre de lui; mut pas nos lexiques, les neclu par sujtc, dans le langage familier, ré- Vil], 61-

pondre à une saule portée : voyr, pool

bienséance , elle se les fit laver le matin. De là , comme si elle fût allée aux noces, se fait bailler les habillements dont elle avait accoutumé se vêtir , recevant quelques seigneurs de marque par la permission de la reine, ou pour se mettre en son bon point aux fêtes solennelles, et se fit apporter un mouchoir brodé d'ouvrages d'or pour se faire bander les yeux. Et, après avoir dépêché quelques menues affaires à part soi, appela tous ses serviteurs, officiers et damoiselles, fit lire son testament devant eux , les priant de se contenter, étant très-marrie de n'avoir meilleur moyen de les gratifier ; toutefois espérait qu'en sa faveur ils trouveraient après sa mort des amis. Cela fait, elle tourne tout son esprit à Dieu, s'agenouille dans son oratoire, fait ses oraisons et prières. Mais ne pouvant longuement se tenir à genoux pour la faiblesse de son corps, son médecin la pria de prendre un peu de pain et de vin pour la soutenir ; ce qu'elle fit, le remerciant de ce dernier repas, et dès lors même retourna à ses prières : où étant , on vint heurter à la porte pour la semondre de sortir. « Qu'ils se donnent quelque peu de patience , fit-elle ; je satisferai bientôt à leur opinion. » Ils ne demeurèrent pas longtemps sans nouvelle recharge, tant le peu de vie qui lui restait leur semblait long. « Ouvrez-leur, dit-elle, la porte; il est meshui temps que je sorte de cette terrestre prison. »

Adonc le prévôt, qu'ils appellent schérif, la trouva encore à genoux , laquelle se levant prend entre ses mains une petite croix, garnie d'un crucifix d'ivoire, qui était sur l'autel , qu'elle baise, puis la baille à un sien valet de chambre pour la porter devant elle. Son médecin Bourgoin la prend sous un bras pour la conduire ; mais aussitôt lui vint un remords de ce qu'il faisait, la conduisant pour la mettre es mains de ses ennemis. Pour cette cause la supplia, les larmes aux yeux, qu'il lui plût le dispenser de ce dernier service ; ce qu'elle eut pour très-agréable : et dès lors la prirent deux servi leurs de Poolet pour la soulager; descend au moins mal qu'elle peut ; entrant en la salle, trouva au bas son maître d'hôtel tout éploré : « Encore est-ce un trait de courtoisie, dit-elle, queje reçois inespércment de mes ennemis; et à la mienne volonté qu'ils

eussent fait le semblable de mon aumônier, pour lui confesser mes péchés et recevoir de lui sa bénédiction. » Alors elle parla assez longtemps à ce pauvre gentilhomme , auquel la parole était morte en la bouche, lui commandant d'aller trouver le roi son fils pour lui faire service, comme elle s'assurait qu'il ferait avec pareille fidélité qu'il lui avait fait ; que ce serait celui qui le récompenserait, puisqu'elle ne l'avait pu faire de son vivant : qui était l'un des principaux regrets qu'elle emportait quant et soi en l'autre monde , l'enchargeant de lui porter sa bénédiction , qu'elle fit à l'heure même, faisant le. signe de la croix ; l'assurer de sa part que, quelque jugement qui eût été donné, elle n'avait jamais rien fait qui dût déplaire à la reine d'Angleterre, sa sœur ; que le semblable devait-il faire, et ne se départir de son amitié; et, pour conclusion, que jamais elle n'avait rien tant désiré, depuis sa prison, que le repos des royaumes d'Angleterre et Ecosse, et que quelque jour ils fussent unis ensemble; que cetui était le général refrain de toutes ses prières à Dieu. A cette parole elle se tut ; et ce pauvre gentilhomme, portant la queue de sa robe, la conduisit jusques à l'écbafaud, où étant montée, elle s'assied sur une petite selle couverte de drap noir ; et lors, l'arrêt et la commission étant lus, elle se lève sur pieds, et en présence des comtes, etdeuxou trois cents personnes qui étaient dedans la salle, d'une voix forte et hardie elle fit en ces termes le procès à ceux qui avaient fait le sien :

« Milordsjesuis reine née, non sujette à vos lois, douairière de France, présomptive héritière d'Angleterre, qui, après avoir étédétenue dix-neuf ans prisonnière, contre tout droit divin et humain, parcelle vers laquelle je m'étais réfugiée comme à l'ancre de ma sûreté, sans avoir aucune juridiction sur moi , et sans que l'on m'ait reçue en mes justifications , l'on m'a condamnée à mort pour avoir voulu entreprendre sur sa vie : chose à quoi je ne pourpensai jamais ; et de ce je ne demanderai pardon à Dieu, devant lequel je vais rendre raison de mes actions. Et quand je l'aurais fait , dites-moi , je vous supplie, si je n'avais sujet de le faire? Je suivrai l'ordre des temps , et commencerai par ma prison. Sous quel titre me déteoiez-voii^

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prisonnière? Était-ce comme votre sujette? Il n'y a homme des vôtres qui fut si osé de le dire. Cette prison était-elle de bonne guerre? Vrai D.ieu , quand est-ce que jamais je fis prendre les armes aux miens contre vous ? Quand est-ce que je ne vous ai respectés dedans ma bonne fortune, je veux dire votre reine , comme celle à laquelle j'étais plus proche à succéder? Donnons quej'eusse prisles armes, et que, par undésastrede guerre, je fusse tombée en vos mains, que dépendait-il de cette prise ? A prendre les choses à leur pis , j'en devais être quitte pour une rançon, à laquelle vous ne me voulûtes jamais mettre. Je n'étais ni votre sujette , ni prisonnière de bonne guerre : pourquoi me voulùtes-vous confiner en une perpétuelle prison? Si j'avais commis quelque faute , étais-je votre justiciable, pour vous en rendre compte? Ce n'est point cela, ce n'est point cela (je parle à vous, puritains, qui d'un cœur dévot et contrit, plus sages que tous vos ancêtres, alambiquez une quintessence de notre religion chrétienne); il y eut quelque autre anguille sous roche qui me causa cette prison. Et quand quelque faute y eût eue, dont je n'étais responsable qu'à Dieu, certainement la prison de dix-neuf ans était un temps trop plus que suffisant pour expier par une longue pénitence le péché envers Dieu , et mériter quelque pardon envers les hommes, qui considérera le rang que j'ai soutenu, et qu'un seul jour de prison m'a été plus pénible que la mort extraordinaire que je vais souffrir. Et, non assouvis de cette prison, vous m'avez pourchassé cette mort, qu'estimiez m'être honteuse; et moi, je la prends à gloire : si tant est qu'en ce piteux état où je suis réduite, cette vanité se doive loger dans mon âme. Et puisque de toutes mes grandeurs il ne me reste maintenant que la parole , je vous aurai malgré vous cette obligation de m'ouïr. J'ai conjuré, dites-vous, contre votre reine. Je vous ai dit qu'il n'en est rien, et le confirme derechef sur ma part de paradis. TNIais je veux l'avoir entrepris : premièrement, où trouvez-vous que ce mot de conjuration puisse être dit et approprié de souverain à souverain? Cela s'adapte seulement à un sujet, lorsqu'il entreprend quelque faction contre son prince. Davantage, qu'estce dont vous m'avez accusée , sinon qu'en me défendant je

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vous aie voulu assaillir? Vous vouliez non-seulemeut me tenir captive , mais aussi, par uue cruauté barbaresque, captiver en moi et tenir en prison un naturel instinct de la liberté, qui nous est commun avec tous les autres animaux. J'avais plusieurs fois fait prier votre reine sur la délivrance de ma personne. A toutes mes prières, sourde oreille. Et vraiment je ne pense point qu'ayez eu autre information pour me condamner, sinon une présomption violente qu'il était impossible, de toute impossibilité, que le désir de vengeance ne fut entré en ma tête contre le tort déréglé qui m'était fait. Quoi ! si, étant en pleine liberté , j'eusse tramé à face ouverte quelque entreprise contre votre royaume, et qu'en icelle il me fut advenu autrement qu'appoint ', voire que je fusse tombée entre vos mains, m'eussiez-vous pu pour cela faire mon procès ou mourir? Ma condition était-elle empirée, pour être tombée par votre perfidie dedans vos prisons? Mais je suis recidivée, dites-vous, depuis l'arrêt contre moi donné. Quelques miennes lettres , depuis surprises, ont accéléré ma mort, contre la volonté de votre reine. O impudence émerveillable ! Peut-il tomber en tête d'bomme que moi qui étais plus étroitement et gardée et regardée qu'auparavant , à laquelle on avait oté plume , papier et encre, veillée jour et nuit, environnée des plus fidèles créatures de la reine , j'eusse eu moyen ou d'écrire, ou de rien conspirer de nouveau contre elle ? Tout cela est un jeu fait à poste, pour donner feuille à 2 une cruauté qu'avez voulu exécuter contre une princesse innocente. Vous, messieurs les puritains, qui ménagez les affaires de votre pays , vous êtes faits sages par la calamité des catholiques anglais : car, voyant qu'après la mort de la reine Marie , votre reine Elisabeth , ayant été tirée d'une misérable prison , planta dès son avènement l'hérésie de Martin Luther, et que, pour l'assurer, elle fit voler les têtes à une infinité de pauvres catholiques qui n'y pouvaient condescendre, et les autres exiler, avez pensé qu'autant en pendait-il sur vos chefs3, advenant la mort de votre reine. Vous avez vu que la longueur * d'une traitreuse prison n'avait

1 Un mauvais succès... •"• Têtes...

'* \ dessein, exprès, pour donner un > D'autres édit. des Rccli., notamment

prétexte plausible à, pour autoriser... celle de Paris, 1621, portent langueur.

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de rien altéré en moi ni l'effort de mon courage envers Dieu , ni de ma religion catholique; que, selon le cours de la nature et de la loi , le royaume me devait quelque jour échoir. C'est pourquoi, estimant qu'il me serait lors plus aisé de remettre sus notre religion en la possession ancienne qu'il n'aurait été de l'exterminer pour y en étahlir une nouvelle, et qu'en ce rétablissement il y aurait lors du danger de vos vies , vous les avez voulu assurer aux dépens de la mienne ; et à tant, pour y parvenir, avez du commencement apporté le masque d'une première conjuration , et depuis renvié d'une l seconde, pour ne faillir à vos desseins, ne vous étudiant point tant au repos général de votre royaume qu'au particulier de vous autres. Aussi n'avez-vous pensé si dextrement couvrir votre jeu , que par le second article des remontrances qu'avez faites à votre reine ne lui ayez mis devant les yeux le fait de la religion, et que deviez craindre qu'une princesse, nourrie en la religion papistique ( ainsi appelez-vous la nôtre ) , fut à l'avenir appelée au gouvernement absolu de l'État : et vous, milord de Kent, vomîtes hier ce même venin contre moi. Ma mort donc a été pourchassée, non par la voie ordinaire de la justice, quelques états que l'on ait fait assembler à cette fin, mais d'autant qu'estimiez cette mort être vraiment une mort d'État 2 : car cette malheureuse et damnable proposition est empreinte en l'opinion des plus grands, qu'en telles affaires toutes choses doivent passer, dont pensons rapporter profit, encore qu'elles soient injustes. Oravez-vous maintenant ce que désirez, immolant mon innocence aux pieds de Dieu tout-puissant , que je supplie, par sa clémence, rétribuer à mon cher fils le tort qui m'est fait par vous autres , auxquels je pardonne d'aussi bon cœur que je prie mon Créateur me vouloir pardonner mes péchés. »

Elle ne se pouvait étancher, poussée d'une juste douleur : qui fut cause que le comte de Kent l'interrompit, lui disant qu'il n'était plus temps de se souvenir du passé, ains devait seule-

1 Redoublé de .., ajouté une : Renvier, l'asquier, pag. 22, « est tin vieux mot

comme le remarque M. Cl). Giraud, qui signifie : mettre par-dessus l'enjeu au

dans son excellenle édition de X'inter- brelau. » prétalion des InslituksdeJustinienpaT ' Qui importait au salut de l'Etat...

ment jeter ses yeux sur la vie future. Partant , lui présenta au bas de l'échafaud le doyen dePréterbourgth, ministre, pour la conseiller et consoler : mais elle tout aussitôt tourna visage d'un autre côté, priant ces messieursde ne la vouloir, au peu de vie qui lui restait, induement importuner contre sa conscience, laquelle lui était un inexpugnable rempart encontre toutes leurs embûches; et lors, joignant les mains et levant les yeux au ciel , fit plusieurs prières à Dieu , tantôt en français, tantôt en latin. Enfin commanda à l'une de ses filles (cela était sur les neuf à dix heures du matin) de lui bander les yeux du mouchoir qu'elle avait expressément dédié pour cet effet. Bandée, elle s'agenouille, s'accoudoyant sur un billot, estimant devoir être exécutée avec une épée à la française ; mais le bourreau , assisté de ses satellites, lui fit mettre la tête sur ce billot, et la lui coupa avec une doloire l. Le jour même, fut envoyé Henri Talbot, fils du comte de Scherosbery, porter nouvelle à la reine de tout ce qui s'était passé , lequel arriva le lendemain à Piicbemont, où elle était. Ces nouvelles ne furent longtemps celées : car, dès les trois heures de relevée, toutes les cloches de Londres commencèrent de sonner, et furent faits feux de joie par toutes les rues et banquets publics, en signe de réjouissance.

Je ne lus jamaistantde rigueur (je ne dirai cruauté) comme celle qui fut exercée contre cette dame, ni de constance comme celle qui se trouva en elle : rigueur, qu'une pauvre reine , affligée d'une prison de dix-neuf ans, eut été exposée à mort parle jugement d'une autre reine, en laquelle, selon le commun cours dénature, devait résider plus de miséricorde, et que, pour la faire mourir tous les jours de mille morts, on lui eut prononcésa sentence trois mois devant, la resserrant en une prison plus étroite : constance durant sa vie, et 2 que, pendant sa prison, elle eût vécu avec une liberté de sa conscience en la religion de ses père et mère (sachant que, si elle l'eût voulu tourner à gauche 3, les prisons lui eussent été ouvertes ) ; plus

1 Espèce de hache. meut supprimée pour le sens.

2 La particule et, qui se trouve dans '■ Si elle eût voulu > renoncer... toutes les éditions , serait convenable-

grande constance en sa mort , qne l'exécution de sa sentence lui ayant été signifiée pour le lendemain, non-seulement elle n'eut besoin de consolation des siens, au contraire les consola. Quoi faisant, elle triompha non-seulement de la mort, ains de la reine même d'Angleterre, et ensevelit d'une même main tous les bruits sinistres dont les malveillants s'étaient prévalus encontre elle.

De moi, comme nos pensées sont libres, je ne fais aucune doute que ce qu'on mit en la bouche de cette dame avant son décès ne soit véritable ; et pour cette cause', voyant ces durs traitements exercés sur elle , je croyais que le son de de ces cloches serait un tocsin , et les feux , un flambeau de guerre qui s'épandrait quelque jour par toute l'Angleterre. Toutefois le temps m'a depuis enseigné que j'étais un très-mauvais faiseur d'almanachs , car et elle et eux ont eu l'accomplissement de leurs désirs. La reine désirait en mourant que les deux royaumes fussent unis en la personne de son cher fils, après le décès de la reine d'Angleterre ; et les autres n'aspiraient qu'à un repos futur du royaume, et assurance de leurs vies en l'exercice libre de leur religion : tous deux leur sont advenus ; et qui sans passion approfondira cette affaire, il connaîtra qu'ils ne pouvaient arriver ensemble que par cette mort.

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