CHAPITRE XXXI
Sommaire delà vie de Pierre Abélard, et des amours de lui etcKHéloïse.
L'université de Paris n'était encore formée, mais bien commençait de poindre sous le règne de Louis le Jeune , qui régna quarante-trois ans depuis le décès du roi Louis le Gros, son père. Ce temps-là produisit plusieurs grands maîtres qui
1 C'est le chap. xvn du Ht. VI. lira pas aTec moins de plaisir le mnr-
Tout le monde sait que l'on peut eean où Pasquier réveille au seizième
consulter maintenant sur ce même su- siècle le souvenir presque éteint de
jet un travail définitif : Abélard, par deux personnages dont le dix-huitième
M. Ch. de Rémusat, 2 vol. in-8°, chez devait renouveler avec tant d'éclat la
Ladrange; M. Jules Simon l'a finement célébrité. — Rapprochez également de
apprécié dans la Revue des deux mon- ce chapitre Félibien, Histoire de Pal is,
des, n" du 1" janvier 1841). On n'en III, 71; IV, 1 et 2.
DE LA PEANCÈ. '20.',
en jetèrent les premiers fondements, et entre autres le Pierre Abélard auquel j'ai voué ce chapitre. Jamais homme de sa qualité ne fut d'un esprit plus aigu et plus remuant : aussi n'y eutil jamais homme de sa qualité d'une fortune plus traversée que lui. Jean de Mehun en fit un placard ■ dedans son romande (a Rose. Il est tombé entre mes mains un livre de ses épîtres manuscrit, et entre icelles y en a une , par laquelle il fait un discours général de sa vie à un sien ami , dont je vous veux faire part : car il me semble que cette pièce mérite d'être'mise en œuvre, non-seulement en considération de lui , mais aussi parce que l'on peut recueillir en quel état étaient lors les écoles de Paris 3.
Pierre Abélard naquit au pays de Bretagne, au village de Palais , distant de Nantes de quatre lieues , fils aîné de Béranger et Luce, ses père et mère, dont celui-là, après avoir fait profession des armes, se rendit moine, et sa femme nonnain voilée. Quelque temps après , leur fils , par une autre dévotion, quitta à ses frères son droit d'aînesse , pour s'adonner du tout aux lettres; et sur ce propos vint à Paris, qui commençait d'être en crédit pour les sciences. Il y avait lors deux grands personnages qui enseignaient en la maison de l'évêque : maître Aseaulme en la théologie, et maître Guillaume de Champeaux, autrement Campelense, en la philosophie , qui avait été disciple de l'autre. Je dis nommément en la maison de l'évêque, parce que , comme j'ai déduit ailleurs 3, elle fut l'un des premiers fondements de notre université. Abélard , arrivé à Paris, voua toutes ses pensées à Campelense; mais il ne l'eut pas longtemps suivi, qu'il commença de le contredire en la plupart de ses propositions , acquérant par ce moyen grande réputation parmi les jeunes écoliers, mais mauvais nom eu la bouche
1 Un chapitre, l'objet d'un chapitre : On peut voir encore de le Bœuf un Garasse, dans ses Recherches des Recher- bon travail « Sur l'état des sciences en ches , critique souvent Pasquier sur France depuis la mort du roi Robert l'emploi de ce terme assez vague , qu'il jusqu'à celle de Philippe le Bel , » t. li , affectionne en effet un peu trop. pag. 1 et suivantes de ses Dissertations
2 Cf. à ce sujet une notice de le Bœuf sur l'histoire ecclésiastique et civile de sur « les différentes sectes de la philo- Paris, 1739 — 43.
soptiie qui étaient à Paris au douzième r> Recherches, III , 29; voy. plus haut, siècle, » que l'on trouvera dans le vo- pag. 118. lume XV du recueil cité de M. l.cber.
«les anciens, qui blasonnaient > en tous lieux son impatience : au moyen de quoi il fut contraint de quitter la ville et se venir camper à Corbeil, où il exerça quelque temps ses lectures s , suivi d'une bonne troupe de jeunes garçons. Cependant Campelense se fait moine : qui fut cause qif Abélard retourne à Paris, où , reprenant son ancienne route, il fait derecbef tête à son premier maître; en quoi il gagna tant de pied, que celui auquel Campelense avait résigné sa chaire la lui céda , et devint son auditeur : chose qui apprêta à ses ennemis nouveau sujet de l'affliger, de façon qu'il abandonna derechef la ville, et se retira à Melun avec une grande suite de ses partisans 3. Campelense est élu évêque de Châlons, où il alla demeurer : retraite qui donna occasion de retour à Abélard. Mais ayant trouvé sa place prise par un autre, il se retira aux faubourgs, où il lut publiquement ; et pour vous montrer en quel état la ville de Paris était lors . Extra civitatem, dit-il, in monte Sanc/œ Genocefx, scholarum nostrarum castra posui, quasi eum obsessurus, qui nostrum occupaverat. locum. Campelense, averti, rebrousse chemin , pour lui faire lever le siège. Nouvelles escarmoucbes d'une part et d'autre , l'un combattant d'autorité et ancienneté de son âge, et l'autre de subtilité et d'une gaie jeunesse. Toutefois il fut enfin contraint de quitter la partie, et de choisir autre parti. Il se fait écolier d'Aseauhne qui lisait en théologie, mais avec un vœu et ferme propos de le contrôler comme l'autre. Tout ainsi qu'il ne pouvait être oiseux , aussi était-il naturellement noiseux ■*. Après l'avoir quelque temps oui, il s'installe en la chaire de théologie, en laquelle il n'épargna aucunement son précepteur : estimé en cela de plusieurs, mais aussi s'exposant à la médisance des autres. Lui, qui flattait ses opinions , les appelait calomniateurs. Aseaulme eut deux grands
1 Blâmaient, dénonçaient : blasonner, - Fit ses leçons, professa...
se prenait aussi pour louer; c'était, en -1 De ce récit on peut rapprocher
général, apprécier quelque ebose eu quelques observations de Bayle, qui,
bien ou en mal . On appelait blason une après avoir, comme il le dit , « comparé
pièce de poésie le plus ordinairement la relation d' Abélard avec l'abrégé que
satirique, mais quelquefois aussi louan- Pasquier en donne, » reproche à celui-
geuse, sur une personne ou sur une ci diverses inexactitudes, peu impor-
chose. M. Méon a réuni, dans une pu- tantes du reste : voy. Dictionnaire his-
btication faite en 1809, cent cinquante torique et critique, Rotterdam, in'-f,
blasons environ, tirés de recueils d'an- 1715, t. I, p. 13, note H, et p. 21, not. '/.
ciens poètes. 'Oui cherche noise, querelle.
écoliers, Albérie , né de la ville de Reims , et Lutulfe , de Lombardie, qui se vengèrent puis après à point nommé d' Abélard, ainsi que je discourrai en son lieu.
Or, voyez , je vous supplie , comme Dieu se voulut moquer de ce grand philosophe et théologien. Il enseignait la théologie avec un grand théâtre et applaudissement d'écoliers , dont il s'orgueillit de façon qu'il ne pensait avoir son pareil au monde : ce que lui-même reconnaît franchement , parlant de soi. Comme il lisait en l'évêché, un chanoine, nommé Foulbert, qui avait chez soi une sienne nièce fort bien nourrie en la langue latine, le prie de lui vouloir donner tous les jours une heure de leçon : ce qu'il accepta volontiers. Après avoir quelque temps continué ce métier, Amour se mit de la partie entre eux : en quoi les choses arrivèrent en tel point qu'il engrossa Héloïse ( tel était son nom ); et l'ayant nuitamment enlevée de la maison de son oncle, il l'envoya en Bretagne chez une sienne sœur, où elle accoucha d'un fils qui fut nommé Astralabe. Abélard, voyant l'oncle infiniment courroucé, se présente , le suppliant de lui vouloir pardonner cette faute, laquelle il réparerait par un futur mariage , à la charge toutefois qu'il ne viendrait à la connaissance du peuple : ce que le chanoine prit en payement , lui promettant le même silence qu'il désirait de lui.
Suivant cet arrêté fait entre eux, Abélard va trouver sa mieux aimée, en délibération expresse de la ramener à Paris pour l'épouser. Mais elle , d'un esprit plus solide que lui , n'y voulait aucunement entendre, pour une infinité de raisons fondées sur le danger qu'elle prévoyait , nonobstant quelque promesse de son oncle : joint que le mariage étant découvert, ce serait la clôture et de ses leçons et de sa fortune. Je ne vous représenterai toutes les raisons dont elle le voulut gagner; bien vous dirai-je que je ne lus jamais en orateur tant de belles paroles et sentences persuasives pour parvenir à son intention , que celles qu'elle y apporta : nonobstant lesquelles Abélard se fit croire ; et , étant de retour à Paris , l'épousa en la présence de l'oncle et de quelques siens amis, sous la promesse qu'ils ne divulgueraient le mariage. Toutefois il ne fut sitôt consommé en face de sainte Église, qu'ils le trompetèrent par la ville, pour
268 KECHtRCHES
couvrir la honte et pudeur de la fille. Mais elle , par une amitié extrême qu'elle portait à son époux, voyant combien le titre de mariage désarroierait • ses affaires, le déniait fort et ferme : qui aigrit tellement son oncle, qu'il exerça plusieurs grandes rigueurs et indignités contre elle; au moyen de quoi, pour l'en garantir de tout point, fut entre eux pris un nouveau conseil. Il y avait un monastère de nonnains au bourg d'Argenteuil, auquel Héloïse avait pris sa première nourriture; il l'ut avisé qu'elle y retournerait , et prendrait tous les habits de religieuse, hormis le voile : quoi faisant, ils se promettaient bannir d'eux toutes les opinions qui couraient de leur mariage., sous espérance toutefois d'en reprendre les premiers arrhements quand les occasions s'en présenteraient.
Ainsi qu'ils le projetèrent , fut-il exécuté. Mais le chanoiue, estimant recevoir par ce nouveau conseil nouvelle écorne * , délibéra de s'en venger à outrance ; et, pour y parvenir, corrompt un valet d'Abélard , qui lui ouvre de nuit la porte de sa chambre, comme il dormait. Étant de cette façon entré, lui fait couper la partie par laquelle il avait péché : cela fait, il s'enfuit. Mais la justice, non endormie , en fit prompte punition : car le serviteur d'Abélard et celui du cbanoine perdirent et les yeux et les génitoires. Abélard est visité par une grande procession de gens, et par spécial de ses écoliers, qui en firent les hauts cris. Mais lui, plus combattu dedans son âme de la honte que de sa plaie extérieure, s'avisa d'un nouveau conseil. Il avait auparavant fait prendre l'habit de nonnain à sa femme, sans faire vœu, en attendant, comme j'ai dit, que la commodité de ses affaires portât pleine ouverture de leur mariage; mais, se voyant frustré de cette espérance, il estima qu'il fallait tout à fait franchir le pas. Et pour cette cause se rendit moine proies en l'abbaye de Saint-Denis, et Hélcïse, religieuse voilée au prioré d'Argenteuil , où, pour sa suffisance', elle fut quelques ans après élue prieure. Mais surtout la confession 3 de ce grand personnage mérite d'être ici insérée : lu tam misera
1 Ruinerait... sion : erreur qui provient smus doute
-' Nouvelle injure, nouveau préju- de ce que la phrase latine renferme 1k
dicc... unit confusio.
' VJusieurs éditions portent coirffi-
DE LA FHàNCE. 209
<conlritione position, confusio {Jateor)pudoris potius, quam devotio convevsionis, ad monasticorum latibula elaustroritm compulit. Ainsi, en prend-il à plusieurs qui se rendent moines, ou par dépit, ou par désespoir.
Nonobstant ce nouveau changement de vie , il fut prié par quelques-uns de ses disciples de vouloir continuer ses leçons : à quoi il condescendit ; et, se retirant en un arrière-coin du monastère, lisait tantôt en philosophie, tantôt en théologie, ayant un grand auditoire. Toutefois, par ce que de sa vie « on peut recueillir2 des anciens instituts de notre université de Paris, voici 3 qu'il dit sur cet article : « Cum autem in divina Scriptura ?ion minorem milii gratiam, quam insxculari, Dominas contulisse videretur, cœperunt admodum ex utraque lectiom scholx nostrx multiplicari, et cxterx omîtes vehementer attenuari; mule maxime magistrorum invidiam atque odium mihiconcitavi. Qui, in omnibus qux poterant mihi derogan* tes, duo prxcipue absenti mihi semper objiciebant, quod scilicet proposito monachi valde sit contrarium sx-cularium librorum studio detineri, et quod sine magistro ad magislerium divinx lectionis accedere prxsumpsissem : ut sic ind<>. omne mihi doctrinx scholaris exercitium interdiceretur. » Passage dont vous pouvez voir que déjà on commençait à mettre distinction entre les lectures qui se faisaient par les séculiers et les réguliers, et que pareillement, avant que d'être reçu à lire en théologie, il fallait avoir été reçu par un supérieur, et passé par quelque degré : qui sont deux particularités que j'objectai aux jésuites, au plaidoyer que je lis contre eux pour l'université de Paris , de vouloir lire les lettres humaines et la philosophie à tous venants, et encore d'enseigner la théologie sans en avoir subi l'examen ainsi qu'on avait accoutume de faire. Que si j'eusse eu lors le passage en main, il m'eût grandement servi...
Mais, pour reprendre le (il de cette présente histoire, Abclard , se voyant suivi de plusieurs écoliers, commença de semer une opinion très-méchante et très-erronée : cor il cotn-
' Des-événements, du récit de fa vie.,. 3 Je rappellerai ce, \<>ici rc : ce était ' Quelque notion, sous-entendu, ilors omis dans ces sortes de tournures.
2 In RECHERCHES
posa un livre de la Trinité , laquelle il voulait prouver par raisous humaines, soutenant qu'on ne devait croire une chose dont on ne pouvait rendre raison; qui était, en bon langage, détruire le fondement général de notrefoi : « Nihilposse cfedi, disait-il, nisi primitus intettectum, et ridiculositm esse ali- (jnem prxdicare aliis , qnod nec ipse , nec illi quos doceret, intellect u eapere possent , domino ipso arguente qttod cœci essent ductores cxcoram.» Comme ordinairement toutes nouveautés plaisent , aussi ne déplut ce livre aux âmes faibles. Toutefois il fut condamné par un concile tenu en la ville de Soissons : le tout à la poursuite d' Albéric et Lutulfe, disciples d'Aseaulme ; et même fut ordonné que le livre serait publiquement jeté dans le feu par Abélard, et lui confiné en Pabbave de Saint-Médard, comme en prison clause : auquel lieu », nonobstant cette condamnation , il fut reçu d'un bon accueil , tant il avait de grandes parties qui attrayaient 2 à soi uns et autres. 11 n'est pas que quelques cardinaux et évêques de Home ne l'excusassent : dont notre grand saint Bernard se plaignait fort aigrement en ses 190, 191 et 194 épîtres 3. Les choses toutefois se passèrent de telle sorte , qu'après avoir fait quelque séjour à Saint-Médard, l'évêque de Préneste, légat en France , le renvoya en son monastère : où il ne fut pas sitôt arrivé, qu'il apprêta sujet de nouvelle querelle qui mérite d'être tout au long récitée, comme appartenant aucunement a l'ancienneté de notre France.
Nous tenons de main en main que le chef de saint Denis est le chef de Denis l'Aréopagite. Et de fait, de Luc ■*, dedans son recueil des Arrêté., récite que comme les doyen, chanoines et cbapitre de Paris prétendissent que chez eux reposait le chef de l'Aréopagite , soutenu le contraire par les religieux, abbé et couvent de Saint-Denis , pour les accorder il fut dit , par arrêt
• Auquel luy portent les éditions Bernard soutint contre lui. précédentes»: leçon irai m'a paru ré- ( Ou plutôt Du Luc (Joannes I.u-
elamer pour le sens une rectification cius ), né dans les premières années du
nécessaire. seizième siècle, et procureur général de
2 On disait encore alors traire et la reine Catherine de Médicis : V. sur
ire; même sens que tirer et attirer, lui le Supplément de la Biographie uni-
3 Cf. Catéchisme des Jésuites, 11,7, verselle, t. l.WII. p. 200. Sbitlivrea où Pasquier revient longuement sur pour titre PlacitoruMSumme apudGal* l'hérésie d'Abi lard, et la lutte que saint losCiiriœ, '»'</»:•: IJ; l.utet., in l1, lôôî*.
du parlement de Paris, que le chef de l'Aréopagite reposait en l'église de Saint-Denis, et celui du Corinthien en l'église de Paris ». Advint qu'Abélard, expliquant un passage de Béda sur les Actes des apôtres, où il soutient que saint Denis fut plutôt évêque de Corinthe que d'Athènes , les religieux commencèrent de lui en faire la guerre, comme introduisant une nouvelle hérésie en leur église; et que Béda, soutenant cette opinion, était un vrai imposteur : aimant mieux croire Huldouin, leur abbé, qui de propos délibéré avait voyagé jusquesen la Grèce pour s'en éclaircir , et ayant trouvé le contraire , en avait fait un livre exprès. Sur quoi Abélard, interrogé auquel des deux il voulait ajouter plus de foi , répondit que c'était au vénérable Béda, tant honoré par notre Église. Adonc les religieux , d'une commune voix , s'écrient qu'il était un hérétique qui perdait non-seulement l'honneur de leur abbaye, ains de toute la France, révoquant en doute que le chef de saint Denis l'Aréopagite fût en leur église. Abélard leur ayant répliqué que ce lui était chose indifférente que ce fut l'Aréopagite ou le Corinthien , moyennant que saint Denis eut été exposé au martyre pour le nom de notre Sauveur Jésus-Christ, les religieux en firent plainte à leur abbé : lequel le fait appeler en plein chapitre, où il le bafoue avec plusieurs paroles d'aigreur , et lui dénonce qu'il en avertirait le roi , afin qu'il fût châtié , non comme était l'ordinaire des autres religieux malgisants 2 , ains d'une punition exemplaire , connue perturbateur de l'honneur général de la France. Sur cette menace, Abélard , craignant l'indignation du roi et de son abbé tout ensemble , se retire vers Thibault , comte de Champagne, se mettant sous sa protection en un prioré de Troyes ; et quelque peu après, fait prier son abbé de lui vouloir pardonner sa faute, et permettre de se retirer en tout monastère autre que celui de Saint-Denis , pour les rancunes et inimitiés que les religieux avaient contre lui conçues : ce qu'il ne put obtenir ; au contraire, lui commanda
1 Sur cette distinction desdeux saints a exploité ces doutes avec l'esprit scep-
du nom de Denis, et la querelle d'Abé- tique qui trop souvent atténue l'au-
lard à ce sujet, voy. les Recherches, torité de son livre.
III , 6. Dulaure, dans son Histoire de - Tombés en faute... Par»/yBautiouin,182S,t. l,p 231-268,
<le retourner proniptement , sur peine d'excommunication. Sur ces entrefaites , l'abbé meurt ; et après son décès l'évêque de jVfeaux fait pareille requête pour Abélard envers le nouveau successeur, mais il le trouva plus roide que l'autre. Au moyen de quoi il fut contraint d'avoir recours au roi , qui lui permit de demeurer en tel lieu solitaire qu'il voudrait, à la cbarge de se reconnaître toujours religieux de Saint-Denis.
De cette permission vint la première fondation de l'abbaye du Paraclit de ISogent-sur-Seine : car lui ayant été près de ce lieu quelques terres aumônées , il y bâtit du commencement un petit oratoire ( si ainsi voulez que je le die) de boue etcrachard , en délibération d'y mener une vie solitaire , avec un petit clergeau « qui l'aidait à faire le service divin, pour s'affrancbir par ce moyen des rancunes et inimitiés que les anciens lui portaient. Toutefois, ses écoliers, avertis de sa nouvelle demeure, quittèrent les leurs pour se venir babituer près de lui ; et dès lors, sur le modèle de son oratoire, s'accommodèrent de petites cellules , et à son imitation, « pro delicatis cibis ( portele texte de l'épître dont j'ai extrait cette bistoire ), herbis agrestibus, et pane cibario victitare , et pro mollibus stratis, culmum et stramen comparare , et pro mensis glebas erigere cœperunt, ut vere priores philosophas imitari credcres. » Admirable dévotion de jeunesse envers son maître et précepteur! Vrai que le nombre croissant peu à peu, aussi commencèrent-ils d'accroître et l'oratoire et leurs cellules, et le bâtir de meilleures étoffes, et par même moyen de cbanger l'austérité de leur vie en une plus douce, administrant vivres et vêtements à celui qui leur faisait leçon tous les jours. En tout cela il n'y allait rien que de la piété de sa part. Mais comme il ne pouvait démordre ses opinions, aussi se ressouvenant de son livre de la Trinité, qui avait été condamné à Soissons , il eu voulut renouveler la mémoire par son oratoire, qu'il lit appeler Trinité, paraventure non tant par dévotion que vengeante contre ses juges. Mais depuis , reconnaissant que ce lieu avait été le premier répit de sa consolation, il le lit nommer Paraclet; c'est ce qu'il dit dans sa lettre : » Quia ibi projugùs, ac
1 Petit clerc, enfant tic cjjœur..
M LA FRANCE. lïi'à
fam desperatus , d'winx gratta consolationis aHatiantulum respirassent, in memoriam Jiujus benefwu, ipsum Paracletum nominavi : nom particulièrement attribué en notre Église au benoît : Saint-Esprit. L'ignorance du commun peuple le nomma Paraclit, comme aussi ai-je vu qu'en mes jeunes ans, dedans les églises, on appelait le Saint-Esprit Spiritum Paracltjtum, non Paracletum : deux mots du tout contraires; car l'un signifie flatteur, et l'autre consolateur2. Même peu après que je vins au palais, un maître Jean Sabelat , chanoine de Chartres, homme nourri aux bonnes lettres, prononçant en la célébration d«, sa messe le Paraclet , et non Paraclit , il en fut suspendu a divinis par révêque, dont il en appela comme d'a- Jjus, et pour le soutènement de sa cause fit un très-docte manifeste, que j'eus en ma possession quelque temps; et depuis fut la cause accordée entre eux par quelques amis de l'évêque , afin qu'il ne servîtde risée au peuple. Je dis ceci en passant, pour montrer quelle tyrannie exerce sur nous le commun usage.
Àbélard ayant donné à son oratoire titre et qualité du Paraclet , aussitôt encourut-il la malveillance de nos évêques et prélats, lesquels lui impropéraient que c'était une nouveauté qu'il introduisait en notre religion. Car combien, disaient-ils, que toutes églises, sous les noms d'uns et autres saints et saintes, fussent généralement bâties en l'honneur de Dieu, toutefois on n'en voyait une seule qui portât particulièrement le nom de Dieu le Père, Dieu le Fils, et Saint-Esprit. On le prêche, on le déchire en toutes les chaires , de telle façon qu'il déplaisait à tous les seigneurs , tant ecclésiastiques que séculiers : chose qui le fit entrer en telle déplaisance de soi, qu'il lui prit envie d'aller demeurer en Turquie, où il se promettait qu'en payant tribut , il lui serait loisible d'exercer sa religion en liberté de conscience : « Quos tanto magis , dit-il , propltios me kabituros credebam, quanto me minus christianum ex imposito mihi
1 Beni ■- gue , t. III , pag. 128. Garasse, dans seg
2 Le motgrec TïapdbÙuTO; nesiguitie Recherches des Recherches , III , 12, repas un flatteur, mais un homme mal marque avec raison que Parach/tun famé : voy. à ce sujet, et sur tout ce qui et Paracletum sont un seul et même .est relatif au Paraclet ou Paraclit, mot, diversement .prononcé.
fiajle, Dictionnaire historique et i-riti-
2t4 RECHERCHES
erimine suspicarentur , e£ 06 Aoc fûcilius me ad seclam suam uir/inari crederent. » C'était une malheureuse ressource d'une âme désespérée.
Etant en ces termes de désespoir , une abbaye de la basse Bretagne, sous le nom de Saint-Gildase, vint à vaquer, où ii tut, du consentement du comte de Bretagne ( ainsi lequaliliet il ), élu abbé. Voilà le commencement d'une autre fortune qui semblait lui vouloir rire. Mais comme il était né sous une planète traversière " , encore en sentit-il lors les effets : carT comme il trouva les moines fort débordés en mœurs , et le revenu occupé par un gentilhomme voisin , ce nouvel abbé , voulant remettre les choses en leur ancien train, ne voyait que couteaux pencher 2 sur sa tête de tous les côtés , et commença de regretter son ancienne vie.
Comme ces choses se maniaient de cette façon en la Bretagne, Suger, abbé de Saint-Denis, chasse toutes lesnonnains d'Argenteuil pour leur débauehe, et y transporte une nouvelle peuplade de moines de son abbaye. Héloïse en étais prieure : ce malheur lui fut cause d'un très-grand heur; car Abélard, de ce averti, qui nourrissait toujours en son âme l'amitié qu'il lui avait vouée, retourne à son oratoire du Paraclit ( ainsi sera-il par moi appelé, selon la commune parole du peuple , ores qu'il le convînt nommer Paraclet ) , duquel il lui fait présent , et aux religieuses qui étaient à sa suite : donation qu'il lit émologuer par l'évêque de Troyes, et encore en cour de Rome par le pape Innocent. Et dès lors par son opiniâtreté il gagna le dessus de tous, d'autant que le nom du i'araclit demeura à cette église, qui s'est perpétué sans scandalejusquesàhuy;et y futétablieune abbaye de nonnains, dont Jléloïse fat la première abbesse, laquelle y véquit avec telle austérité, que les évêques la tenaient pour leur fille , les abbés pour leur sœur, et les hommes lais3 pour leur mère ; n'étant vue ni visitée d'aucuns, qui la rendit tant recommandée qu'en moins de cinq ou six ans ce monastère crût en grands biens, par les aumônes qui lui furent faites par les gens de bien. Abé
1 Oblique, destinée i> traverser sa pencher, suivant Meut, est dérivé, fortune... " Les laïques..,
1 O'.' te sens il" Uttiapenékre, dont
DE LA EBANCE. 215
lard, mourant, par son testament ordonna d'être inhumé dans ce monastère dont il était fondateur , où pareillement les cendres d'iféloïse reposent; et lors il s'était fait, par un nouveau privilège , religieux de Cluny '. Son épitaphe est de dix vers, duquel2 je vous ferai part seulement de deux :
llle sciens quicquid fuit ulli scibile, vicit Artifices, artes, absque docente, docens.
L'auteur de cet épitaphe 3 voulait dire qu'Abélard avait le rond et accomplissement de toutes sciences ; même qu'en tout ce où il reluisait, il avait été sou précepteur et disciple ensemble. Mais lui , qui n'avait que trop bonne opinion de soi , se vantait qu'il n'y avait passage si obscur qu'il ne put fort aisément déchiffrer; dont Accurse se moquant, en la loi Quingw Fmium regund. C. , disait : « Peines Abelardus, qui sejac- -tavit quod ex qualibet, quantumeunque difficili , liftera traheret aliquem intelleçtum , hic dixit, Nescio. » Remarque qui m'a semblé ne devoir être oubliée.
Or, tout ainsi que la fortune de ce personnage se rendit admirable pour les diverses secousses qu'il reçut, se trouvant tantôt au-dessus du vent , tantôt au-dessous , aussi suis-je bien empêché de savoir quel jugement de bien ou de mal je dois faire sur son Héloïse : car, combien qu'elle se fût grandement oubliée de son honneur avec lui , toutefois je me fais presque accroire que ce ne fut point tant par une passion déréglée , que pour les bonnes et signalées parties d'esprit qui étaient en Abélard : et qui me fait entrer en ce jugement, c'est quand elle quitta son époux pour épouser une autre vie, aux yeux de toute la France, auparavant l'infortune de lui. J'ai vu une lettre qu'elle lui écrivit en latin, après qu'il se fut fait moine, c'est-à-dire, lorsqu'elle se voyait du tout forbannie de l'espérance de leurs attouchements mutuels ; et néanmoins vous la verrez autant passionnée comme au plus chaud de leurs premières amours. Le, dessus de la lettre est tel : Domino suo, imqpatri,
1 Abélard mourut en 1142. Héloïse 3 C'est Pierre 'le yènirafAe, abbé de Lui survécut près de vingt-deux ans, et Cluny, qui, s'entremettant pour Abéne termina ses jours qu'en 1104. ; lard, avait obtenu son pardon du pape,
2 On trouve aussi épitaphe avec le et lui avait accordé dans son abbaye féminin dans Nicot. une bienveillante hospitalité.
21ft BECBEBCHES
eonjugi suo, imofratri, ancilla sua, imofilia, ipsius uxor, imo soror, Abelardo , lîeloisa '. Là elle dit avoir lu tout au long la lettre par lui écrite à un sien ami , dans laquelle il taisait un ample discours de toute sa vie et de ses malheurs : pour à quoi répondre elle proteste que tout ce qu'elle avait fait avec lui n'était pour contenter sa volonté ou volupté, ains celle seulement d'Abélard ; et que combien que le nom d'épouse fût sans comparaison plus digne, toutefois, pour ne faire brèche à la dignité de lui, « Cuïtius mi hi fuit amicx vocabulum, aut , si non indkjnere, concubinx, tel scorti, » afin que, plus je m'humiliais devant toi, plus je te fusse agréable. Et finalement elle ajoute que quand l'empereur Auguste reviendrait au monde pour la vouloir épouser, elle aimerait mieux être réputée la garce de ce grand Abélard, qu'impératrice de ce grand univers; et conclut en ces mots , qui me semblent très-beaux : « Non rei effectus, sed efficientis affectus in crimine est; nec quxfutnt , sedquo animo fiunt, xquilas pensât. » Voilà une résolution d'amour paradoxe : car lors qu'elle écrivit cette lettre, les monastères où l'un et l'autre s'étaient voués, et l'infortune d'Abélard, connue à tous, la garantissaient de toute opinion d'impudicité. Toutefois, passant par-dessus toutes les hypocrisies que les femmes ont accoutumé d'apporter en telles affaires, elle reconnaît franchement n'avoir autre idée en soi que celle qui dépendait de celui qu'elle avait tant aimé et honoré.
Pour conclusion, philosophant sur les déportements de l'un et de l'autre, je reconnais Abélard avoir été d'un esprit fort universel , et pour cette cause l'un des premiers de son siècle en toutes sortes de bonnes lettres : mais, au milieu de son savoir, je le trouve avoir fait un trait de folie admirable, quand il suborna d'amour Héloïse, son écolière, abîme de la fortune en laquelle il était élevé; et, au contraire, Héloïse dedans sa folie avoir été extrêmement sage, quand, mettant sous pied le nom de mariage ( voile de sa lubricité ) , elle se rangea avec les re-
1 Les épilres d'Abélard et d'Iléloïse de Londres, iu-8°, 1718, et celle que
ont été publiées à Paris en 1616, in-4°, et dora (iervaise, auteur d'une / "te d' ' Abr-
plusieurs fois réimprimées depuis. On lard et d'Héboise, a donnée en 1723.
cemarquera , entre ces éditions, celle 2 vol. in-12.
hgieusesvoilées avec le froc, sans le vœu, première ressource de son honneur, dont à la longue sourdit le comble de son bonheur : ayant été non-seulement première abbesse du ParadiC , mais abbesse d'une sainte et religieuse vie.