‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 172 sur 176 · CHAPITRE XXXir · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXir

Quel finit nous rapportâmes des voyages d'outre-mer que nos ancêl ips appelaient croisades.

Je trouve que nous fîmes six voyages notables, tant pour aller conquérir que pour conserver la terre sainte, lorsque nous l'eûmes conquise : le premier sous le règne de Philippe Ier, le second sous Louis le Jeune; le tiers sous Philippe second, dit le Conquérant; le quart, par Baudouin, comte de Flandre; les cinq et sixième, par saint Louis2. Je supplie tout homme qui me fera cet honneur de me lire vouloir suspendre son jugement jusques à la fin du chapitre, parce que je me suis ici mis en butte une opinion du tout contraire à la commune . car qui est celui qui ne célèbre ces voyages, sur toutes les autres entreprises, comme faits en l'honneur de Dieu et de son Église ? Et quant à moi , s'il m'était permis de juger , je dirais volontiers { toutefois sous la correction et censure des plus sages) que «•eux qui les entreprirent à dessein y gagnèrent, et la plupart des autres qui s'y acheminèrent par dévotion y perdirent ;

1 C'est le chap. XXVI du liv. VI. qu'elles n'aient imprimé parmi nous un

Outre le livre XV 111 de fHistoine des vif mouvement aux esprits et à la cit>

('rohades, de Michaud, il faut rappro- lisation. On appréciera facilement ce

cher de ce chapitre le passage judi- résultat en comparant deux monuments

cieux où l'abbé Fleury traite aussi de législatifs, dont l'un marque le début,

l'influence des croisades, dans son l'autre la fin de ces expéditions, ]<s

Histoire de l'Église, 1715 , Préface dn Assises de Jérusalem et les Établissi -

t. XVIII. On peut voir encore le pour menis de saint Louis. Le progrés qi i

et le contre des croisades plaidé d'une existe de l'un à l'autre montre assez le

manière piquante daus une pièce ré- vaste espace qui avait été franchi à ):i

cemnient publiée par la Société de faveur de cette infiltration mutuelle dis

l'histoire de France : « La dispute du idées et des peuples, croisé et du non-croisé;» elle est du - On compte généralement sept croi-

trouvère Rutebœuf, qui vivait au trei- sades. Pasquier a omis l'indication de

7.ième siècle : Bulletin de !a Société, celle qui fut prêcbée en 1195, par or-

Documents historiques originaux, dre de Célestin III , la quatrième sui-

2e partie, t. 1, pag. 53 — 67. vant Micbaud ; voy. Y Histoire des Croi-

Quelque fondées que soient du reste sades , liv. IX , t. III , p. 28 et suir.

plusieurs des imputations dirigées con- Paris, 1S17, in-S". tre les ct-oisatles, on ne saurait nier

CBOV. l''tT. PASQ1 11.'.;. T. I. 18

2fS RECHÉBCHES

je serai encore plus hardi , et dirai que ces voyages ont causé presque la ruine de noire Église, tant en temporel que spirituel, .l'appelle user par dessein ceux qui trouvèrent bons ces voyages, mais les laissèrent exploiter par autres , ou bien y allèrent tant seulement par contenance : de ce prenier rang furent Philippe I" et II, Henri, premier de ce nom, roi d'Angleterre, Thibaut de Champagne, Baudouin, comte de Flandre; du second furentHerpin, comte deRerry, Robert, duc de Normandie, le comte de Clermont en Auvergne, Louis le Jeune, Richard, roi d'Angleterre, saint Louis, Henri, comte de Champagne.

Au premier voyage, Herpin, comte de Rerry, vendit son comté au roi Philippe Ier pour le défroi r de son pèlerinage : comté qui ne rentra oncques puis en la famille du vendeur. Le comte de Clermont engagea son comté à l'évëque , qui en jouit depuis, ettous ses successeurs, jusques à ce que, de notre temps, l'évëque en fut évincé par la reine Catherine de Médicis. Robert, fils de Guillaume le Ratard , ne voulut accepter la couronne de Hiérusalem , qui lui fut présentée premier quTà Godefroi de Rouillon, se promettant à son retour d'être roi d'Angleterre et duc de Normandie; toutefois, retourné qu'il fut, il trouva que Henri , son plus jeune frère , s'en était emparé pendant son absence : tellement que le pauvre prince, pour toute ressource de ses espérances , épousa une rigoureuse prison , en laquelle il finit ses jours.

Tournons maintenant le feuillet. Ce premier voyage fut grandement profitable à Philippe Ier, lequel, par un sage conseil, voulut demeurer dans la France, etsurrogea en son lieu Hugues , son frère , pour y aller ; et serait impossible de dire combien il accommoda ses affaires par ce bon avis : car je puis dire que ce fut le premier rétablissement de la grandeur de nos rois. Lorsque Hugues Capet usurpa sur la lignée de Charlemagne , plusieurs grands seigneurs voulurent avoir part au gà'.eau,commelui,sousautrestitresquede roi, se faisant néanmoins accroire qu'ils étaient comme souverains sous ces qualités de ducs et comtes; il n'était pas que quelques moyens seigneurs ne se dispensassent de2 mêmes licences. Notre France

1 Vs payement de là dépense... - Ne se permissent le* ..

DE LA FfiANCE. 21f»

riant par le moyen de ce voyage épuisée d'une bonne partie des grands , desquels les petits se targeaient » contre l'autorité de nos rois, le roi Philippe et Louis le Gros , son fils , commencèrent de les harasser, ou pour mieux dire terrasser: et spécialement Louis surmonta un Hugues , sieur de Puisay en Beausse2; Bouchard, seigneur de Montmorency ; Milles, comte de Montlhéry; Eudes, comte de Corbeil-, Guy, comte de Bochefort; Thomas, comte de Merles : à l'exemple desquels, tous les autres communs seigneurs se réduisirent sous la totale obéissance de nos rois. Et pour cela (dit Guillaume de Nangis3 ), Louis le Gros fut par les siens appelé le Batailleux : tant furent estimées ses victoires, ores que de peu de mérite, si nous considérons les siècles suivants.

Le second voyage fut entrepris, à la semonce et exhortation de saint Bernard, par Conrad, empereur d'Allemagne, et Louis le Jeune, roi de France, qui tous deux y allèrent en personnes : et jamais chose n'apporta plus de dommage que cellelà. Tout ainsi que le premier voyage avait été conclu en un grand conseil tenu en la ville de Clermont en Auvergne, aussi le fut cetui-ci en un autre tenu à Vézelay , en Bourgogne , où saint Bernard, abbé de Clairvaux, fit un ample récit des maux que les chrétiens avaient naguère reçus des Turcs ; et lors chacun, piqué de ses remontrances, fit vœu de charger la rédemption 4 des nôtres : entre lesquels principalement ces deux princes. L'empereur se mit le premier en chemin avec une trcspuissante armée ; mais dès son arrivée fut battu par le Soudan d'Egypte avec une perte telle, que de soixante mille hommes, il ne lui en resta pas la dixième partie. Et même fut non-seuleinent trahi par Manuel, empereur de Constantinople, qui le vendit à nos ennemis ; mais encore, feignant de lui administrer farines pour la nourriture de son armée, il y mêlait du plâtre, chose qui causa la mort à une infinité de personnes : au moyen

1 Se couvraient (de targe, espèce de peut voir les Recherches , I\ , 5. bouclier)... * il était bénédictin de l'abbaye de

'-' I.e seul château du Puiset en Saint-Denis, et mourut vers 1302. On a

lieauce, comme écrit Hénault, coula de lui les I ics de saint Louis et de son

trois années de guerre à Louis le fils Philippe le Hardi , ainsi que deux

<;nis : voy.V Abrégé chronologique, t. 1, chroniques. Jiag. 172. Pour l'éloge de ce prince, on 4 se Charger de la délivrance..

220 BECHEIICHES

de quoi il fut contraint de retourner tout court en ses pays, Louis le Jeune eut du commencement un meilleur succès, mais non de longue durée, étant puis après mis en roupte ' : perte qui ne fut rien au regard de celle que je discourrai maintenant. La reiue Léonor, sa femme, l'avait accompagné en ce voyage : il entre en une extrême jalousie d'elle et du prince d'Antioche , qu'il imprima de telle façon dans sa tête, qu'à son retour il la répudia , fondant toutefois son divorce sur ce qu'il disait qu'ils étaient dans un degré de consanguinité prohibé , ayant deux filles de leur mariage. Par cette répudiation nous perdîmes la Guyenne, la Gascogne et le Poitou , qui tombèrent sous la domination de l'Anglais , par le mariage qui fut fait d'elle avec Henri, roi d'Angleterre, troisième du nom 2. Voilà le fruit que nous rapportâmes de la dévotion de Louis 3.

11 ne nous en prit pas ainsi au troisième voyage, qui fut conclu l'an 1 188, en un concile de Paris, entre Philippe- Auguste et cet Henri IIP, et depuis exécuté par Richard, roi d'Angleterre, son fils , après la mort de son père : ear combien que l'un et l'autre s'y fussent depuis acheminés , toutefois, soudain après la ville d'Acre prise, Philippe rebroussa chemin vers la France, sur un mécontentement par lui exquis et affecté , laissant le roi Richard engagé dedans la querelle. Lequel, à la vérité, acquit du commencement beaucoup de réputation : car y allant il prit le royaume de Chypre, dont il investit Guy de Lusignan , et tout d'une suite se rendit si redoutable aux Turcs, qu'après son partement, quand les mères voulaient faire peur à leurs petits enfants, elles les menaçaient de Richard. Mais voyez , je vous prie , quelle fut la fin et issue de ce jeu. Philippe, à son retour, après avoir considéré comme les affaires des Anglais allaient par la France , commence de brouiller leur État, occasionné de ce faire sur l'absence du roi Richard : entreprise qu'il n'intermit^jusques à ce qu'après plu-

1 En fuite, défait... qu'il avait reçu le surnom de le Jeune.

- Non pas troisième , mais deuxième pour a\oir i m prudemment renoncé aux

du nom. D'ailleurs, à cette époque, en riches possessions que lui avait procu-

1152, Henri n'était encore que duc de rées son mariage. Voy. l'Abrégé chre

Normandie; il monta sur le trône en nolocjique du président llénault , t. 1,

1154, et mourut en 11S9. pag. 1S2.

J Aussi quelques-uns ont-ils pensé 4 (Nonintennisit ) qu'il poursuivit....

Bl LA FRANCE. 221

sieurs accidents enfin il en vint à chef. Au contraire Richard, de ce averti, voulant reprendre les brisées de son pays, fut pris par Henri , empereur, et contraint de payer cinquante mille marcs d'argent pour sa rançon. En ce voyage Henri , comte de Champagne, se trouva très-malappointé,.parceque,pendantson pèlerinage, Thibaut, son frère, le supplanta de son comté. Pour toute récompense, resta à Henri le royaume de Hiérusalem , lorsqu'on ne le possédait plus que par image ; et tout ce qu'après son décès sa veuve put obtenir de Thibaut , pour ses conventions matrimoniales, fut la somme de deux mille livres de rente, en assiette ■ d'héritage. Le semblable n'advint pas à Baudouin, comte de Flandre, au quatrième voyage, lequel, plus poussé par discours 2 que dévotion, comme l'événement le montra, faisant semblant d'aller secourir les chrétiens de la terre sainte, se fit empereur de Constantinople, empire qu'il transmit à sa postérité l'espace de soixante tant d'ans 3 : car quant aux cinq et sixième voyages, qui furent entrepris par saint Louis, tout ainsi qu'il n'y eut qu'une bonne dévotion qui l'y conduisit, aussi furent-ils tous deux malheureux, parce qu'au premier il fut pris et paya une grosse et lourde rançon pour se délivrer ; et au second il mourut : voyages qui coûtèrent la ruine générale de la France.

De tous ces voyages jamais voyage ne fut entrepris de plus grande allégresse que le premier. Chacun y courait à l'envi : Gilbert 4, qui florissait de ce temps-là, dit qu'il y eut une flotte de sauvages qui abordèrent en France , lesquels , pour ne pouvoir être entendus en leur baragouin , montrèrent par un croisement de leurs doigts qu'ils venaient expressément pour être de cette partie; et que Pierre l'Hermite, promoteur de cette entreprise , était en telle vénération , que passant parmi les rues, le menu peuple arrachait du poil de son mulet, pour

'En guise, ou plutôt, comme cons- Hennît, et mourut en 1124. On a de

titution... lui une histoire de la première croi-

2 Par calcul... sade, que Bon gars a publiée dans sa

3 D'environ soixante ans : en effet des collection 1t Gesia Oei per Franeos , » empereurs d'Occident régnèrent à Cons- 1611. l)om d'Achéry a édité ses autres tantinople depuis 1204 jusqu'en 1262. œuvres en 1651. « Multa scrips-it eru-

4 Ou Gnibert : il naquit à Clermont dite, a dit Mabillon, sed stylo sca- (Oise) en 1053, fut abbé de Sainte-Marie broso. »

de ttogent-sous-Couci , ordre de Saint-

en l'aire comme des reliques. Encore trouvez-vous au secoml une dévotion qui secondait le premier : : parce que JNicétas , auteur constantinopolitain, nous dit2 qu'entre les troupes de l'empereur Conrad , qui passèrent par la Grèce, il y avait des compagnies de femmes armées, et montées sur des chevaux tout ainsi comme les hommes. On usait de tels voyages, non pas proprement comme d'une guerre , ains comme d'un vœu et pèlerinage, pour la recousse delà terre sainte; et de fait ceux qui y entraient se présentaient confès 3 selon leurs qualités, les uns devant leurs évêques , les autres devant leurs curés , et prenaient d'eux le bourdon, comme si c'eussent été pèlerins, non soldats; et outre la dévotion , on proposait certains guerdons ■< à ceux qui y allaient , et aux autres certaines charges.

Au concile de Clermont en Auvergne, après que le premier voyage eut été conclu, le pape Urbain IIe voulut que tous les pèlerins, au lieu de l'écharpe, chargeassent la croix, pour montrer que c'était pour la propagation de notre christianisme que se faisait cette entreprise : signal qui fut depuis continué, et de là vient que l'on disait que ceux qui s'y enrôlaient se croisaient, et que l'on appela ces voyages croisades. Le même pape donna lors pleine absolution des péchés à tous ceux qui firent le vœu, et excommunia les autres qui après avoir fait le vœu ne le parachevèrent. Et pour y apporter encore quelque éperon il fut arrêté au concile qu'il y aurait surséance de tous procès pétitoires, l'espace de trois ans, en faveur de ceux qui iraient : chose qui tourna dans Normandie en coutume , parce que dans le vieux Coutumier il y avait article exprès , portant donc qu'en tel cas il y aurait trêve de procès sept ans durant, sinon que l'on apportât information sommaire de la mort. Depuis on commença de fouiller aux bourses de chacun , sans acception et exception de personne : car aussi que pouvait-on ne donner pour si dévotes entreprises, escjuelles il ne s'agissait d'autre chose que de l'accroissement de notre religion chrétienne? A la nouvelle que nous eûmes que Saladin avait

1 Qui ne le cédait que peu à celle du ' Se présentaient au tribunal de lapé-

premi r... uitence. ..

'-' Hisl.,1, i, p. 80 de l'édit. de Bonn, 'Certains avantages, certain

ex recens, Bekkeri, in y, lWj">. penj

pris Iliérusalem et la plus grande partie de la Palestine, pour faire levée de gens fut imposée cette grande dime (pie la postérité nomma la Dime-Saladin, qui était que chacun qui demettrait en la France devait payer la dixième partie de son revenu; « et lors ( dit un vieux historiographe ) , par le conseil de Philippe, roi de France, et des harons du royaume, fut commandé, crié et étahli, que pour l'aide des pèlerins à aller à la terre sainte , et les hiens et les meubles de toutes manières de gens fussent dîmes, et que chacun payât la dime de ce qu'il eût : c'est à savoir de tous ceux qui en la terre sainte ne pourraient ou ne voudraient aller. Laquelle chose tourna à grand dommage : car il advint que plusieurs de ceux qui les dîmes requéraient efforcéinent les églises aggravaient1, et pis qu'à autres gens leur faisaient. » A tant l'auteur. Eu ce grand concile de Latran, tenu dans Pvomesous Innocent III, toutes sortes de gens furent exhortés d'entreprendre tels voyages. Aux ecclésiastiques qui iraient permis de jouir, trois ans durant , du revenu de leurs bénéfices , sans les desservir en personnes ; que les rois, ducs, marquis et comtes qui n'iraient, comme aussi les corps des villes, seraient tenus de stipendier des gendarmes, durant ce temps de trois ans; pareillement serait prise la dime du revenu des bénéfices, le tout pour la rémission de leurs péchés; et que le pape même et les cardinaux seraient tenus d'y contribuer.

Or, en ces voyages , on commençait premièrement par une publication de croisade, qui se faisait sous l'autorité et permission du saint-siége ; et parce que ceux qui s'y voulaient acheminer, avant que de s'y exposer se rendaient contes et repents , les uns entre les mains de leurs évéques , les autres de leurs curés , comme j'ai dit, l'Église de Piome leur baillait absolution générale de leurs péchés et promesse certaine de paradis, laquelle par la parole de Dieu est enclose dans une bonne confession accompagnée d'une pénitence et restitution2 des forfaits; et à la suite de cela on levait ( comme j'ai dit ) des décimes sur le clergé, pour le soudoyement de l'armée cbré-

' Chargeaient les églises de t;i\cs exor- '• Réparation., . bilantes...

234 BECHEBCHES

tienne r car aussi, puisque la guerre s'entreprenait pour la manutention et soutènement de l'Église, c'était chose très-raisonnable qu'elle contribuât au défroi des armées , ce que l'on avait appris de faire auparavant. Tout cela semblait spécieux et plein de religion. Toutefois, le malheur voulut que le Levant fût le tombeau des chrétiens , que nos croisades se soient évanouies en fumée , et que tous les pays qu'espérions convertir par les armes soient demeurés en leurs anciennes mécréances ; et , qui plus est , que nous ayons tourné avec le temps ces premiers fondements des croisades en une ruine et désolation de notre Église : parce en premier lieu que depuis, les papes exerçant inimitiés particulières contre quelques princes souverains, lorsqu'ils s'en voulurent venger, les excommunièrent, puis à faute d'absolution les déclarèrent hérétiques , et à la suite de cela firent souvent trompeter des croisades contre eux, comme s'ils eussent été infidèles, afin que les autres princes chrétiens s'armassent et s'emparassent de leurs principautés et royaumes ; ce qui causa une infinité de divisions , troubles et partialités en notre chrétienté.

Davantage, lorsque les courtisans de Pxome voulaient sous fausses enseignes faire un grand amas de deniers , on faisait publier une croisade contre les Turcs ; et pour exciter un chacun à y aller ou contribuer à cette sainte ligue, les papes envoyaient par toutes les provinces plusieurs gens porteurs de leurs indulgences , afin d'en faire part plus ou moins , selon le plus ou le moins de deniers que l'on financerait pour l'expédition de tels voyages; comme de fait il advint sous Clément Ve : car ayant été une croisade conclue au concile de Vienne , il la fit prêcher par un cardinal en cette France , et se trouvèrent une infinité de seigneurs qui se vouèrent à ce pèlerinage. Entre autres choses, celui qui donnait un denier avait pardon d'un an ; douze deniers , de douze ans ; et qui donnait autant comme il convenait pour défrayer un homme de guerre , avait planière indulgence et absolution de tous ses péchés ; et disposa personnes desquelles il se fiait, pour recevoir telles offrandes cinq ans durant : pendant lesquels il leva une incroyable somme de deniers. Mais au bout du temps le voyage fut rompu par owat-

DE LA FBANCE. 22->

sion , et dit le livre dont j'ai tiré cette histoire que la plus grande partie de ces deniers fut donnée par le pape à un sien neveu. Et tout ainsi qu'en cour de Rome on tirait profit, sous prétexte de ces indulgences, aussi firent les rois et princes séculiers sur le clergé, parce qu'ils faisaient semblant de vouer un voyage outre-mer, et sur ce pied obtenaient permission du pape de lever une et deux décimes , ou bien d'en lever une, deux ou trois ans consécutifs ; et puis ces levées étant faites leurs vœux et voyages s'évanouissaient en fumée. Ainsi en fit le roi Philippe de Valois. Et les papes mêmes se dispensèrent ' de lever telles cueillettes sur les ecclésiastiques sans nécessité , comme j'ai traité ailleurs 2.

Or, voyez quel fruit nous avons rapporté de tout ceci. Alexandre VIe ayant fait sonner une croisade par toute l'Allemagne, France, Espagne et Italie, avec une distribution de plusieurs indulgences à ceux qui financeraient deniers pour ce saint voyage, que l'on vit depuis ne sortir effet, ains les deniers qui en étaient provenus avoir été par lui donnés à une sienne nièce, Martin Luther commença de crier contre cet abus par l'Allemagne3, et, tombant d'une fièvre tierce en chaud mal, il bâtit son hérésie contre la papauté sur ce même abus, hérésie qui s'est depuis épandue presque par toute l'Allemagne, Pologne, Angleterre, Ecosse, Flandre et quelque partie de la France : comme en cas semblable les rois avec le temps ont commencé de faire fonds des décimes qu'ils lèvent dessus le clergé , tout ainsi que des tailles sur le commun peuple. En effet, voilà comme par ces voyages notre Eglise s'est trouvée et trouve aflligée tant au temporel que spirituel : afin que je vous laisse à part les dîmes inféodées, que j'attribue au premier voyage d'outre-mer ■*, et pour clôture l'idolâtrie des Templiers, qui fut con-

1 S'accordèrent dispense, se permi- qu'en 1517, sous prétexte des indul-

rent... geneesque Léon X fit prêcher en Alle-

1 Au chap. 21 du liv. 111 des Bêcher- magne : quant au pape Alexandre VI ,

ckes. il mourut en 1503, et ce fut la publica-

3 La phrase manque de netteté: elle tion de la bulle du jubilé de 1500 qui semble marquer que ce fut à l'occasion lui procura de grosses sommes ; à cette de la distribution d'indulgences faite époque Luther, né en 1483, n'était enpar ordre d'Alexandre VI que Luther core qu'un adolescent, s'éleva contre cet abus. Or tout le monde 4 Sur les dîmes inféodées, on peut sait que celui-ci ne commença ourer- consulter les Recherches, 111,42, Ajouteinent sa lutte avec le saint-siége tons ici ce que I'asquier rapporte ail-

226 RECHERCT1ES

damnée au concile de Vienne. Encore que je sache bien que quelques-uns ont estimé qu'en cette condamnation il y eut je ne sais quoi de l'homme , toutefois , puisque ces Templiers furent condamnés par un concile général, je veux croire que ce ne fut sans juste sujet.

Mais dont peut procéder qu'une si bonne et sainte plante ait rapporté des fruits si fâcheux ? Je n'ai pas entrepris de vous en rendre raison , ains de vous raconter l'histoire ; et néanmoins , je vous dirai avec toute humilité ces deux mots , suppliant tout bon et fidèle chrétien les vouloir prendre de bonne part , à la charge, si mon opinion n'est bojine, de la réduire à la meilleure : je ne me puis persuader qu'il faille avancer notre religion parles armes. Celle de Moïse fut destinée à tel effet : celle de Jésus-Christ, au contraire, s'est accrue par prières, exhortations, jeunes, pauvreté et obéissance; et lui-même nous en donna le premier avis , lorsque saint Pierre dégaina son glai\ e , quand il lui commanda de le rengainer, disant que si c'eut été le moyen d'avancer sa religion , il pouvait soulever une infinité de légions d'anges qui eussent pris les armes pour lui.

Au milieu de la débauche des armes l'impiété se loge aisément, laquelle ne saurait produire fruit qui vaille, encore qu'un zèle indiscret de notre religion nous y allèche. Et à peu dire', pendant que le catholique et l'arien se combattaient anciennement, Mahomet prit sujet avec le temps d'introduire une troisième religion; et de notre temps, l'empereur Charles V s'étant armé contre les luthériens, il se forma une secte d'anabaptistes, de plus périlleuse conséquence que l'erreur de Martin Luther. Il y a trente-quatre ans et plus que nous avons pris

leurs, ld., II , 18, au sujet des apana- ce royaume, commencèrent de reIran-

ges : « l'aul Emile, diligent perquisiteur cher cette grandeur à leurs frères, leur

de notre histoire française , a remarqué donnant terres et seigneuries en apa-

que ce fut une invention que nos rois nages : quoi faisant, ils n'entendaient

empruntèrent des voyages qui se fai- leur avoir rien donné en partage, fors

saient outre-mer pour la recousse de la le domaine et le revenu annuel. .• ( es

terre sainte. Car au lieu où première- apanages, I'asquier les appelle, dans

ment tous enfants du roi étaient ré- un plaidoyer pour le duc de Lorraine

compensés en royaumes pour leurs par- (t. I, del'éd. (l'Amsterdam , col. L078),

tages , et que depuis on leur donnait de « le vrai nœud, liaison et entretenement

grandes contrées par forme de duchés, de notre couronne. » avec grandes prérogatives, nos rois, ' Pour être bref, pour le montrer

par une invention très-politique et en peu de mois,, très-profitable pour l'accroissement de.

DE LA FHANCE. 227

les armes en cette France, les uns pour le soutènement de la religion ancienne et catholique , les autres pour la nouvelle, (|iie d'un mot spécieux ils appellent la reformée : que si vous me permettez d'en dire ce que j'en pense , je ne vois point que nous en ayons rapporté autre chose qu'un athéisme et contemnement de l'une et l'autre religion. Je ne doute point que telles guerres ne soient entreprises d'un zèle, mais zèle du tout furieux. Saint Grégoire, au premier • de ses épîtres, écrivant à Virgile et Théodore évêque de Marseille 2, sur un avis qu'il avait eu qu'ils contraignaient plusieurs juifs dans leurs diocèses d'être baptisés : « Intentionem quidem hujusmodi et laude dignam censeo et de Domini nostri dilectione descendere profdeor. Sedhancèâmdem intentionem, nisi competens Scripturx sacrx comiletur effectua, timeo ne aut mercedis optts inde non perveniat , aut animarum, quas eripi vohonus, quod absit, dispendia subsequantur. Dion enlm quispiam ad baptismatis fontem^non prxdicationis suavitate, sed necessitate pervenerit , adprislinam supers litionemremeans, indedeterius moritur, unde renatus esse videbatur. » Je vous laisse le demeurant. Que si ce grand et saint pape3 ne trouvait bon que l'on fit chrétienner un juif par force , combien eùt-il plus blâmé que par armes nous eussions voulu provigner notre religion chrétienne? Et de la même opinion que je suis est messire Guillaume du Bellay, en son premier livre sur le fait delà guerre 4 , quand il dit que ce n'est pas à coups d'épée que les infidèles se convertissent et se ebrétiennent ; ains que l'exemple et le parler y peuvent plus que la force ( ce sont les mots dont il use); et que la force qu'il leur faudrait faire, ce serait seulement pour défendre nos marches, quand ils les voudraient assaillir, ou entrer plus avant sur nous.

1 Livre sous- entendu : c'est la 47e tez snr ces deux personnages les note»

épître. Voy. le tom. II , p 541 de redit, de Mabillon, au passage précédemment

des Bénédictins, 4 v.in-f., Paris, 171)5. cité.

-' D'autres éditions portent fautive- 3 Klu en 590, il mourut en 604, :i

ment évéqvea au pluriel. Le fait est soixante-deux ans.

que Pasquier a suivi une fausse leçon, *Op plutôt sur la Discipline miKlaire ,

ainsi conçue : Virgilib et Theodoro épis- pour conserver le vrai titre du livre;

copo Massiliae. I! faut lire : Virgilio Are- Lyon , in-8n , 1592. Les paroles citées se

latensi et Theodoro, etc. Le premier trouvent dans « l'avant-propos de l'au-

<- tait, on lr- voit, évêque d'Arles : Consul- teur. »

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