CHAPITRE XXXIV
De l'origine de notre poésie française.
Après avoir, par les six livres précédents, discouru plusieurs particularités concernant nos anciens Gaulois et Français, les polices tant séculières qu'ecclésiastiques de notre France, et à leur suite quelques anciennetés qui ne regardent l'État en son général , puis une mélange 2 d'exemples signalés qui peuvent servir d'édification au lecteur, il me semble n'être hors de propos si je jette maintenant l'œil sur notre, poésie française. En quoi je pense foire œuvre de mérite , de tant plus que si les poètes par leurs livres font revivre ceux qui sont morts, j'aurai, par un privilège espécial de ma plume, donné la vie à notre poésie , récitant son origine, ancienneté et progrès : qui est le sujet auquel j'ai voué ce septième livre, et le huitième à notre langue française.
Je dirai donc que la poésie par nous observée a été et est dès pieça 3 en règne dedans notre France, mais tout d'une autre façon que celle des Grecs et Romains , qui faisaient leurs vers mesurés de certains pieds et nombres sans rime ; et nous faisonsles nôtres rimes sans nombres etpieds : chose commune non-seulement au Français, mais aussi à l'Italien, Espagnol, Allemand, Anglais, Écossais, et à toutes les nations qui se mêlent de poétiser4.
1 C'est le cliap. rr du liv. VII. L'Abbé qu'il vient de citer ayant de plus que Goujet, dans sa Bibliothèque française, nous égard, dans leur poésie, non a beaucoup profité de cette partie des pas , il est vrai , à la quantité des syl- Itecherches : au moins se plaît-il à en lalies, mais, ce qui produit un effet annsignaler l'utilité et le mérite : voy. t. I, logue, à la position de l'accent sur ces pag. 34 ; t.Vlll, pag. 316. syllabes : aussi fait-on avec succès des
2 Substantif alors féminin, vers blancs dans toutes les langues mo-
3 Depuis longtemps... dernes autres que la nôtre. Voyez à ce '' Otte observation <lc Pasquier n'est sujet un curieux mémoire de IM. Marias d'une parfaite justesse ; les peuples blïn sur ces deux questions: Pourquoi
Dont cela soit procédé je le vous dirai au moins mal qu'il me sera possible ; et faut en ceci avoir recours , comme en plusieurs autres choses , aux Romains, desquels sous diverses faces nous rapportâmes plusieurs belles choses à notre usage qui ne leur furent pourtant familières. Quintilian, au premier livre de ses Institutions oratoires , dit que la grammaire ne peut être, qu'elle ne soit accompagnée de la musique, puisqu'elle doit traiter des vers et des rhythmes « . Qui s'attacherait seulement à l'écorce de ces paroles, il penserait qu'il y eut dès lors quelques espèces de rhythmes 2, dont nous accommodons nos vers, vu que ce passage fait fraterniser les rhythmes avec les vers mesurés latins ; même qu'il dit que par leur douceur ils avaient grande communication avec la musique , qui est celle par laquelle on donne le lustre, ou bien ( si ainsi voulez que je le die ) l'âme à toutes sortes de vers : toutefois, la vérité est que ce mot de rhythme n'était approprié aux vers, comme nous recueillons du même auteur, livre IX3, et d'Aulu-Gelle, livreXV de ses Feilles attiques^. Diomède le Grammairien voulut depuis passer plus outre : car il ne douta, au premier livre de sa grammaire , chapitre Ier , de marier la rime et le vers ensemble sous ce titre de Poeiica, Rhythmis et Meiris, mettant par ce moyen l'un et l'autre sous un même prédicament 5 de la poésie. Or ce qu'ils appelaient rhythmes étaient certaines clauses 6 que les orateurs savaient ménager dans leurs plaidoyers ou harangues, pour contenter les oreilles des écoutants : clauses (dis-je) doux-coulantes , mais non liées, et plus libres que les vers mesurés , qui étaient bornés de certaine quantité de pieds, longs et brefs; ni pour cela ils n'entendaient que la fin des clauses fut sujette de tomber en paroles de même
ne peut-on faire des vers français sans 3 Chap, IV.
rime? Quelles sont les difficultés qui 4 Dans le XVe livre d'Aulu-Gelle , je
s'opposent à l'introduction du rbytbme n'ai rien vu qui concernât le rhythme
des anciens dans la poésie française? {numéros en latin). Cet écrivain n'a
Paris, Debray, in-8°, 1815, p. 5 et suiv. d'ailleurs traité spécialement de ce
1 Ch. iv : « Tum nec citra musicen point dans aucun chapitre de sou ougrammatice potest esse perfecta ( par- vrage ; mais on trouve dans plusieurs J'aite semble avoir été oublié dans la passages , 1 , 4, 7 , 11; XI , 13 ; Xlll, phrase de Pasquicr), cum ei de metris 20, des traits auxquels peut se rappor rhythmisque dicendnm sit. » ter l'allusion de Pasquier.
2 La rhythme était alors le synonyme B ( Praedicatio) discours... de la rime. e (Clausula) périodes...
terminaison (qui est toutefois ce que nous appelons aujourd'hui rliythmes en notre langue), parce que cela était réservé aux liomiotéleftes ', dont nous parlerons ci-après. De ces clauses donc nous empruntâmes nos vers, qui se soutiennent, si ainsi voulez que je le die, sans pieds. Lisez ces deux vers de douze à treize syllabes :
Puisque Dieu, qui les cœurs des grands rois illumine, Sire, vous fait avoir pitié de vos sujets;
Ou de dix :
Qui voudra voir comme un Dieu me surmonte, Comme il renglace et renflamme mon cœur;
Il n'y a aux uns ni aux autres rien de pareille terminaison aux dernières paroles , et toutefois vous ne laissez pas d'y sentir je ne sais quelle douceur qui ne se peut exprimer : comme même nous voyons que de notre temps a fait Biaise Yiginelle 2, en sa traduction des septpsmimes. Je le vous veux représenter par un exemple , qui de prime rencontre vous semblera ridicule, et néanmoins sert grandement à mon propos. J'ai lu dans un vieux Art poétique français qu'entre les espèces de notre poésie il y en eut une que l'on appelait Baguenaude 3, qui semblait avoir été de propos délibéré introduite en dépit de la vraie poésie; de quelle marque il baille pour exemple ces vers-ci :
Qui veut très-bien plumer son coq, Bouter 4 le faut en un houzeaux 5.
Qui boute sa tète en un sac, 11 ne voit goutte par les trous.
Sergens prennent gens par le nez, Et moutarde par les deux bras.
Quand vous lirez un long poème fait sur ce moule vous n'y
1 I.e mot est grec, comme Pasquier le ri III, et mourut à Paris en 1596.
fait remarquer plus bas, ôjJWlOTéXsvTOV, 3 Bagatelle; baguenauder, niaiser,ra-
chute semblable. doter.
- Ou, comme on dit plus souvent, 'Mettre... Biaise de Vigenère, traducteur très- 5 Espèce de bottes ou brodequins; fécond, dont la réputation balança, de à proprement parler, c'était la chausson temps, Celle d' A myot. Son style était sure des Parisiens. Voy. sur ce mot le toutefois aussi barbare que son érudi- r'»ap. xxxvm du liv. VIII des llech. lion prodigieuse. Né en 1523 clans le II désignait aussi une couverture; d'où Bourbonnais, il fut secrétaire de lien- aujourd'hui housse.
trouverez ni rhythme ni raison : ce néanmoins vous y trouverez de la douceur, telle que Quintilian entendait parles clauses bien compassées des orateurs, qu'il appelait du nom grec de rhythme. Or, outre- la douceur qui provenait de telles clauses, entre les traits et afféteries de la rhétorique , il n'y en avait point qui chatouillât tant les oreilles du peuple que ce que les Grecs appelèrent ô^oioTÉXsuTa, les Latins slmiliter desinentia, et nous , par aventure non [mal à propos , clauses qui tombent sous mêmes consonnances. C'était ce en quoi les avocats de Rome se jouaient plus de leurs esprits quand ils voulaient réveiller leurs juges. Voyez cette pièce de Cicéron, en son plaidoyer pour Milon, Est enim hase, judices, nonscripta, sed nata /ex, etc. x, vous la trouverez au parangon 2 des plus beaux vers de toute l'ancienneté : ce qui se tourna depuis en telle affectation et abus, que Lucilius, poète satirique, s'en moqua fort bravement en l'une de ses satires , dont Aulu-Gelle rapporte les vers , au treizième livre de ses Veilles 3.
De là vint que la langue latine arrivant sur son déclin , encore était-ce une manière d'écrire infiniment affectée. Ainsi le verrez-vous dans les œuvres de saint Augustin, Symmaque, Sidonius Apollinaris et Cassiodore, qui pensaient être des mieux disants de leur temps : chose mêmement qui s'insinua dedans notre Église, parce que les proses que l'on chante en la messe sont vers rhythmés de cinq , six , sept et huit syllabes. Cela , à mon jugement , fut cause que quand nous entâmes la langue latine sur notre gauloise, nous fîmes une mélange de ces clauses choisies que Yonappelaitrhythmi, et deshomiotéleftes, lesquelles unies ensemble se- trouvèrent si agréables, que l'on les estima outrepasser les vers mesurés des Grecs et Romains. Et à tant 4 se provigna par toute l'Europe , en tous les vulgaires , une poésie telle que nous pratiquons en vers que nous appelons rhythmés, par la rencontre et correspondance qui se trouve aux deux derniers mots , encore que ce ne soit la si-
' C. IV : C'est en effet la période la plus •" Non pas au XIIIe livre, mais au ■vantée de Cicéron. Lui-même s'en ap- XVIIIe, c. vin, p. 489de l'éilit. ad Delplaudit etla propose pour modèle, dans pliinuni , in-4" , 1681. l'Orator, c. xus, ' Dus lors...
2 1)igue d'être comparée;.,
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gnifieation originaire du mol derhythmi : de sorte qu'il semble que quand Quintilian faisait fraterniser, en sa langue latine , le rhythmus et metrum, dont il parle au premier et neuvième livre, c'était untaisible pronostic que le mot de rhytlime serait quelque jour mis au rang de la poésie, aussi bien que le vers mesuré , qui était ce qu'il appelait metrum.