‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 18 sur 176 · XXXII VIE D ETIENNE PASQUIER · texte numérisé non relu

XXXII VIE D ETIENNE PASQUIER

inouïe, et résolus à perdre leur charge, leur liberté, leur vie même , plutôt que do se déshonorer. Au conseil du prince on ne proposa rien moins, en effet, cpie de les déclarer criminels de lèsemajesté ; on se contenta ensuite de les interdire : mais l'interdiction dura peu. En France, sous nos plus mauvais rois l'opinion publique a été pour le courage une sauvegarde tutélaire. Henri III crut bientôt, ou feignit de croire, qu'en refusant de souscrire à sa volonté on n'avait eu en vue que de le servir; il pardonna. Toutefois, à quelque temps de la, une princesse de France, que Pasquicr avait l'honneur d'entretenir, lui exprimait son regret que le roi, par suite de cette circonstance récente, eût conçu un vif ressentiment contre lui, tandis qu'auparavant, disait-elle, « il avait part en sa bonne grâce autant qu'homme de son bonnet » ; mais celui-ci : « Je n'en ai nul souci, reprit-il , car, ainsi qu'un amant éconduit bientôt après revient à sa dame, l'aime, la respecte et l'honore davantage, ainsi le roi, revenu à moi par la suite , ne m'en verra que de meilleur œil. » C'est ce qui arriva effectivement, comme l'ajoute l'asquier, qui nous a transmis tous ces détails, « non par vanterie, mais pour exciter ceux qui le survivront de bien et dignement exercer leurs charges ■ . »

Dans beaucoup d'autres occasions il se montra aussi dévoué à l'honneur et aux privilèges de la chambre des comptes, « gardienne naturelle de la fortune de l'État » : sa vaste érudition , non moins que son énergie, le rendait très-propre à les défendre avec succès2. Mais vainement sa prudence apercevait les fautes d'un monarque égaré, vainement sa loyauté en signalait les conséquences; il ne pouvait, dans les dernières années du règne de Henri III, que gémir sur la tempête prochaine, non plus la conjurer. La sécurité de ce prince redoublait avec ses périls : méprisé de tous les partis, il mettait la fidélité de ses sujets à de douloureuses épreuves. Le roi de Navarre, réduit à être son ennemi, venait de tuer Joyeuse à Coutras3 : les lois foulées aux pieds par la violence, le pays ravagé en tout sens, la foi devenue le prétexte de tous les excès , tel était le spectacle qui affligeait les regards des gens de bien4. Pasquier en était péniblement affecté, mais non abattu. Après que la journée des barricades eut chassé Henri de sa capi-

1 Recherches, VI, 35. 2') octobre 1587.

'•' ld., II, 5; Lettres, XIV, :.i, •.! , i Lettres, XI, passim; cl. de TJiou, 11 , etc. •. Ua suit , 111.

VIE DETIENNE l'ASQUIER. WMII

taie ', lorsque beaucoup cherchaient leur salut dans la fuite, il demeura au poste où le danger l'attachait 2. Son courage en présence de la révolte faillit lui couler la vie. Dans une assemblée tenue à l'hôtel de ville , où s'étaient réunis les chefs de la populace, il protesta, au milieu des murmures qui couvraient sa voix, contre cette tyrannie qui, sous les noms de liberté et de religion, s'établissait a Paris. Démasquant avec autant de résolution que d'adresse les faux partisans du duc de Guise, qui abusaient de son crédit et de sa grandeur, il énonça hautement les mesures qui devaient ramener la tranquillité dans le royaume. Alors « il connut, nous dit-il luimême, combien une parole hardie, guidée d'une bonne conscience, a •le force sur le commun du peuple. » Malgré les manifestations menaçantes de ses ennemis, il fit prévaloir, pour trop peu de temps à la vérité, la modération et la loi. Un mot complétera dignement l'éloge de sa conduite : le président Brisson, le même qui périt peu après victime des factions, le rencontrant le lendemain, « ne pouvait assez le congratuler du bon devoir et office qu'il avait en ce jour rendu à notre ville contre ces nouveaux tigres 3. »

Il ne s'éloigna de la capitale que pour se rendre aux états de hlois^, où il avait été élu député, et où se trouvèrent rassemblés tant de jurisconsultes illustres. Ce fut là qu'il rencontra son /ami lier Montaigne , et que dans la cour du château il se plut maintes fois à deviser avec lui de lettres et de philosophie 5 ; là aussi il recueillit pour ses chères Recherches, dont la pensée le préoccupait partout, plus d'une indication précieuse6. Mais, quel que fût lo charme de ces distractions, elles ne pouvaient chasser les tristes pressentiments dont il était assiégé ; chaque jour les redoublait : bientôt toute réconciliation entre les partis fut rendue impossible. On sait comment Henri 111, au moment où les derniers restes de son pouvoir échappaient à sa faiblesse, entreprit de le ressaisir par un crime. Les assassinats ne sont jamais des victoires : l'esprit de révolte fomenté chez les députés n'en éclata qu'avec plus de violence; il enflamma tout le pays. Sincèrement attaché aux *iuisc;, Pasquier eut le cœur navré de ce coup d'État, sans toutefois (pie sa fidélité en fût ébranlée ; avec la justesse habituelle de ses

1 12 mai 1688. 5 Lettres, XV1I1, 1.

lettres , \11, 9 '• Recherches, VII ,5.

I Lui. Lettres, TO1 1 9.

; L6octob. 1588 : vov. Itech., VI, 48.

XXXIV VIE DETIENNE PASQU1EB.

prévisions , il comprit quel abîme s'était ouvert devant le trône • •' mais quand il chancelait sur sa base il n'était pas permis à Pasquier de déserter sa cause. Sans crainte et sans illusion, il s'associa aux périls du prince dont il avait accepté les bienfaits. Depuis qu'il s'était voué à son service, il avait toujours été résolu, nous dit-il 2, « à quitter sa maison et à se transporter là où serait son roi, pour suivre sa fortune, de quelque façon qu'elle se tournât. » A ses yeux les fautes du souverain ne pouvaient effacer les droits qu'il tenait des lois du pays : né avec le sujet, le devoir de l'obéissance ne cessait jamais d'être sacré pour lui 3.

Pasquier, bien qu'il souffrit vivement d'être éloigné en ces jours d'alarmes de sa femme et de ses enfants ^, se rendit donc, au sortir de Blois3, dans la ville de Tours, où devait séjourner Henri6. La première pensée de ce prince fut d'y établir un simulacre de gouvernement : pour cela il lui fallait former avant tout une cour de parlement et une chambre des comptes '. Il en chercha le personnel dans les magistrats dévoués à sa personne, qui, non sans beaucoup de peine et de périls, étaient parvenus à s'échapper pour le rejoindre8. Cependant à Paris, où dominait la faction des Seize, et d'où le mouvement se communiquait à une grande partie des provinces , les autres membres du parlement et de la cour des comptes n'en continuèrent pas moins de siéger, quelques-uns animés des passions de la ligue , beaucoup attachés à la patrie plutôt qu'au monarque. Ainsi l'insurrection, couverte des dehors spécieux de la loi, semblait constituée en pouvoir légitime, et cette scission devait se prolonger cinq années.

Dans la nouvelle résidence de Henri III, devenue pour une partie de la France, comme le remarque de Thou'J, la vraie capitale du pays, on choisit pour y installer le parlement l'abbaye de Saint- Julien, dont la vaste église subsiste encore aujourd'hui. Le roi, accompagné du garde des sceaux, François de Montholon, vint prési-

1 Lettres ,XIH , 6, à la fin. ' Recherches , VI, 47; Lettres, XXIII,

- ld., XII, 9; cf. Mil , 7, XIV, 2. 11 : cf. de Thon , De cita sua , IV. —

3 Recherches, II, 10; IV, 23; Lettres, Ce fait n'était pas sans antécédent:

XII , 7. déjà, au temps de Charles VI , on avait

* Lettres, XIV, 2. vu un parlement établi à Poitiers, une

5 La clôture des Ktats , qui eut lieu cour des comptes créée à Bourges, op-

le îô janvier 13S9, coïncida avec fera- posés au parlement et à la cour des

prisonnement en corps des membres comptes de Paris ; Recherches, 11,4 et5,

du parlement de Paris : voy. les Recher- * He Thou , De vila sua , III.

ches, VI, 47. s De Thon, ld. V.

« Lettres, XIII , 11.

VIE DETIENNE PASQUIEB; XWV

(1er lai-même la séance d'ouverture' ; l'avocat du roi d'Espeisses l'inaugura par une harangue. Mais l'assemblée était numériquement fort incomplète. Les présidents manquaient, avec leur chef Achille de Ilarlay, renfermé dans la Bastille : quelques maîtres des requêtes, quelques conseillers, laïques ou ecclésiastiques, composaient avec l'orateur toute la cour. Celui-ci fut donc élevé à la présidence ; et pour le remplacer dans sa charge on jeta les yeux sur Pasquier. Les plus grands honneurs de la robe lui devenaient ainsi accessibles. Pasquier eut la modération de ne pas se rendre aux sollicitations dont il fut l'objet, plus digue encore d'être investi de ces éminentes fonctions, puisqu'il savait s'y dérober : « ses vœux, répondit-il J, se bornaient à demeurer dans le calme de sa fortune; il n'avait d'autre ambition que d'être ce qu'il était. » Sur son refus, Servin fut donné pour successeur à d'Espeisses.

Le lendemain même de la cérémonie royale, le cardinal de Vendôme établit dans la trésorerie de Saint-Martin la chambre des comptes, plus considérable en nombre; et ce fut Pasquier qui dut, après que les lettres de translation eurent été lues par le greffier, porter la parole eu l'absence du procureur général 3. Son discours, plein de dignité et de mesure, émut vivement l'assistance ' ; et luimême, en rappelant la scission des cours de justice, triste fruit des dissensions civiles, ne put commander à la juste douleur qui le navrait : « les grosses larmes lui tombèrent des yeux et la voix lui mourut dans la bouche5 ; » éloquent silence, qu'il rompit pour déclarer qu'il était prêt à sceller, non de ses larmes, mais de son sang, le retour de la paix , et pour l'implorer du ciel avec d'ardentes prière s.

Quoi qu'il en soit, ce n'était plus que les armes à la main qu'on pouvait la regagner : il fallait se rouvrir par la victoire le chemin de Paris. Mais les lieutenants du roi, heureux le matin, étaient battus le soirG; quant à Henri, il avait oublié la guerre : sa mollesse le rendait incapable de diriger les efforts de ses partisans et

1 22 mars 1589. Exhortation à la paix, se représente

* Recherches, VI, 47. Cf. Lettres, comme» pleurant sur les maux du XIII, 2. pays, et du cœur et des yeux, avec

3 Rech., Id. des larmes aussi chaudes qu'il en eût

4 II est mentionné avec éloge dans versé jamais : » c'est que pour nos anl' Introduction placée en tète des Eco- ciens magistrats tous les attachements vomies royales de Sully , Collection des du foyer se confondaient dans la seule Mémoires relatifs à l'histoire de France, idée de la patrie, leur première affecpubliée parPetitot, t. I, p. 111. tion domestique.

• Recherches, vi, 47; Lettres, o Lettres, XIII , 14,

Mil, 12. Cf. du Vair, qui, dans suri

X X X > I VIE DETIENNE PASQUIER.

de leur imprimer un ensemble efficace. Aussi Pasquier, tout en s'excusant de se faire juge du camp, lui refusait-il le grand art de savoir pousser ses avantages'. A celte alternative de bons et de mauvais succès un événement décisif mit enlin un terme; ce fut la réconciliation de Henri III avec le roi de Navarre 2.

Le triomphe de la royauté était dès lors assuré ; sur le tronc appauvri et miné de la race des Valoisallait s'élever une tige saine et vigoureuse. La confiance et la joie ranimèrent le courage des amis sincères de la monarchie :dans le Béarnais ils avaient aperçu Henri IV. Que le visage ouvert , que l'abord cordial de ce prince chevaleresque «aient ému l'âme de Pasquier d'un favorable augure 3, » on n'en sera certes pas surpris : la même sympathie entraîna aussitôt vers lui les esprits les plus élevés, les cœurs les plus généreux. Dans cette physionomie franche et vive Montaigne voyait le salut de la patrie 4 ; et ce jenne héros semblait seul à du Vair 5 « capapable de relever le faix de notre État penchant. »

A ce rapprochement fortuné Henri de Valois ne survécut que bien peu; faible jusqu'à devenir criminel , il avait été meurtrier : te poignard d'un assassin termina ses jours. « C'est un mal commun à tous les rois, disait Pasquier6, de ne reconnaître leurs fautes que quand ils sont visités de Dieu. » En expirant à la vue de sa capitale, qu'il avait menacée de sa vengeance, ce prince se repentit de sa vie inutilement passée ; et, n'ayant pas su régner, il mourut ilu moins avec résignation et grandeur d'âme '.

Courtisan fidèle du malheur, Pasquier reçut de cette lin tragique un coup sensible 8 ; en même temps d'autres chagrins vinrent l'assaillir. 11 apprit que sa femme avait été incarcérée à Paris avec l'un de ses petits enfants 9 : la cause de cette violence, c'est qu'elle a'avait pas voulu acquitter une taxe illégale '". Les Seize., non contents de proseiire, faisaient en effet la guerre aux bourses'1 ; ils arrêtaient les femmes de leurs ennemis, les royaux et les politiques '% ils les chargeaient d'impositions arbitraires. Emprisonnée pour

1 lettres, XIII, 14. s Lettres, XIV, I et 2.

-' 30 avril 15u9. s ld., XIV, 6; cf. Défense pour Et

3 Lettres, XIII, 13; Xiv, il. Pasquier, p. 206.

( Essais, 111, 12; cf. de Tbou,D« '" ld., XIII. 9. vita sua; passitn. " Voy. l'Étoile, Registre journal de

à v. Œuvres de du Vair : De. la cons- Henri III , p. 2(19 de l'édit. donnée par

tance et consolation es calamités pitOH- MM. Michaud et Poujoulat. Mes. L2II»id.;ef, de Thon, De ri/a sua,

'Lettres, XII, 7. 1. 111 el V.

'■ 2 uoùt 1589.

VIE DETIENNE PASQUIER. XXXVH

pour avoir refusé de fournir des ressources à la ligue, la noble épouse de Pasquier fut plus d'un an captive. Elle parvint ensuite à s'échapper'; mais, épuisée par la détention rigoureuse qu'elle avait subie, elle n'arriva à Tours que pour y mourir. L'obstination qui lui coûta la vie fait assez connaître son caractère : douée d'un esprit élevé et d'une âme intrépide, son mari l'appelait non sans raison une viragine 2. De là aussi dans son humeur une vivacité un peu altière , et le goût d'un commandement sans partage , ce qui causait à Pasquier quelques embarras dont il ne nous a pas épargné la confidence. Mais , habile et laborieuse ménagère 3 , elle était dévouée à la famille comme à la patrie : on l'a vue , lorsque la maladie condamnait Pasquier à l'inaction, le défendre contre un découragement funeste : toujours il l'avait trouvée d'aussi bon conseil; toujours elle s'était montrée sa digne compagne dans l'une et l'autre fortune. La douleur qu'il ressentit de celle perte fut d'autant plus cruelle que déjà son cœur saignait d'une blessure récente : son plus jeune fils, qui portait les armes pour ie roi, avait été tué dans la petite ville de Meung sur Loire4, en s'opinhilrant à la défense d'une .tour assiégée par les ligueurs 5.

Alors même que si peu de familles échappaient à la dime du malheur commun , Pasquier ne semblait donc que trop fondé à se plaindre amèrement « qu'il n'y eut pas d'homme dans la France quien son particulier eùteu à nos calamités plus départ que lui6. >. Ajouterai-je que ses revenus furent confisqués , que sa maison faillit être la proie de ses ennemis , et qu'il ne put qu'à grand'peine sauver du naufrage quelques débris de sa fortune ' : c'étaient là, dans son opinion, les moindres disgrâces que sa fidélité lui eut suscitées. Jamais, quoi qu'il eût à souffrir, il ne lui vint d'ailleurs à la pensée de transiger avec ce qu'il considérait comme un devoir de conscience 8.

Pasquier ne pouvait demander qu'à l'étude un allégement aux maux qui l'avaient frappé : les années qu'il passa dans la ville de Tours furent à cet égard des plus pleines de sa vie. Dix livres de ses Lettres avaient déjà paru en 1586 ; il en grossit considérable-

' Octobre 1590. 5 Lettres , XIV, 6.

2 Lettres, XXII (dernière Lettre). << ' Ibid.

3 ld., IX, 11. ' Id;, XIV, 8; XV, 12; cf. Défense

4 Mai' 1589 : ce fils s'appelait La pour ht. Pasquier, p. 206. Miraudière; Lettres, XVI, 5. * Lettres, V, 3; XIV, 2, à la fin.

ŒUV. D'ÉT. PASQUIER. — T. I. (/

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