‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 21 sur 176 · ME D'ETIENNE PASQUIER. XLI · texte numérisé non relu

ME D'ETIENNE PASQUIER. XLI

<les comptes, « où il avait toujours vécu au gré et contentement de toute la compagnie'. »

Après plus de cinquante ans donnés au service des particuliers et du pays, ce loisir ne paraîtra pas sans doute prématuré : il avait toujours été le but de ses ardents désirs. Entre la vie publique et la mort Pasquier croyait que le sage doit garder quelques instants pour lui-même. Loin des affaires et « des espérances affamées 2, >■ il se proposait de les consacrer tout entiers à l'étude, aux joies de la famille, aux graves pensées de la religion. Ainsi , vers le même temps, le vénérable de Harlay résignait le poste de premier président du parlement de Paris, qu'il avait rempli avec lant de gloire, et se retirait dans une abbaye pour s'y entretenir avec son propre cœur, et là, » inébranlable dans sa fermeté et dans son assurance d'esprit, » se préparer à mourir3.

L'homme et le père de famille, tel est le double aspect qu'il nous reste à envisager dans Etienne Pasquier, pour achever de le peindre : digne de notre admiration dans sa vie publique, il ne l'excite pas moins si nos regards le suivent au sein de sa maison, au milieu de ses enfants. On aime à voir l'un d'entre eux, Nicolas Pasquier, applaudir à la retraite studieuse où vient de se réfugier son père4. Eût-il donc pu sans ce repos si précieux qu'il consacrait aux lettres « donner perfection à ses œuvres, à ses doctes Recherches, à ses Épigrammes subtiles et aiguës, à ses belles Missives 5? » On se plaît à l'entendre aussi le féliciter du bonheur intime qu'il puise dans une conscience irréprochable et des nobles exemples qu'il lègue à ses petits-enfants, surtout le remercier avec effusion de cet héritage d'honneur qui fera leur plus riche patrimoine *'. Tous les fils de Pasquier étaient pénétrés pour lui des sentiments qui respirent dans ce langage ; et c'est un beau spectacle de se les représenter entourant d'une pieuse vénération « cette vieillesse chenue d'expérience , sous l'écorce de laquelle on retrouvait la sève d'une jeune plante7. » Pleins de reconnaissance pour le père qui les avait formés à la vertu, qui les couvrait de sa gloire, ils recueillaient ses opinions et ses jugements comme autant d'arrêts sans appel ou de présages que l'événement ne tardait guère à confirmer : chacune de ses paroles se gravait fidèlement dans leur

1 Lettres, XXI , 3. s lettres de Nicolas Pasqua-, III , ~ ■

2 ld , XXII, ô. i|d., III, 2; cf. Il, 1S. '• Lettres de Nicolas Pasquier, UT , 7. ; ld., I, 19.

1 ld., 1, 19; 111,7.

xui vie d'étienne pasquier.

souvenir i. Mais au moment où cette famille tendrement unie se pressait avec orgueil aux cotés de son chef , où celui-ci espérait jouir plus que jamais de sa présence, un malheur domestique vint encore le frapper. Le bonheur de sa liberté retrouvée, les charmes du loisir qu'il savait goûter, furent tout à coup empoisonnés par a perte d'un de ses fils, le capitaine de la Ferlandière2, avec qui 'il comptait à l'avenir « passer tous ses élés aux champs3. » La résignation du chrétien le soutint dans cette épreuve nouvelle : « Voilà, écrivait-il à l'un de ses amis4, comme Dieu contrebalance nos contentements par des afflictions, afin que nous demeurions toujours en nous-mêmes sans nous oublier. »

Des cinq fils de Pasquier, qu'il avait tous vus parvenir à la force de 1 âge, trois seulement devaient donc survivre à leur père5. De ceux qui le précédèrent au tombeau, le premier, comme on l'a dit plus haut, avait été tué les armes à la main, en défendant la cause «le la monarchie : il s'appelait la Miraudière; le second, qui mourut dans son lit, méritait de périr sur le champ de bataille. Son courage s'était surtout signalé lorsque, à la rentrée du roi dans Paris, il avait fallu enlever de force la Bastille, qui tenait encore pour la Ligue. Dans cette reprise chaudement disputée, où son lieutenant succomba près de lui, il avait montré autant d'habileté que de vigueur6.

Un de ses frères avait été gravement blessé en servant le même parti; la guerre terminée, il devint conseiller du roi et auditeur dans la chambre des comptes, de plus échevin de la ville de Paris'. Quant aux autres enfants de Pasquier, entrés dès le début dans une carrière civile, ils n'y soutinrent pas avec moins d'honneur la gloire du nom paternel. Théodore, c'était l'aîné , commença par suivre le barreau , d'après l'usage qui voulait que dans les anciennes familles de magistrature l'aîné de la famille , s'il se sentait du talent, prit d'abord la robe d'avocat. Fidèle aux leçons et aux exemples de son père, il ne parait pas l'avoir portée sans distinction : on peut le conclure d'une lettre inédite de Pasquier

1 Lettres de Nicolas Pasquier, VI, 5. * Lettres , XV11I, 12.

- Octobre 1604. 5 ]c|,; vil, 1 ; cf. Lettres de Nie. Pas-

1 Lettres, XVlll, 12. Pierre Pasquier, quier, 1 , 19.

seigneur de la Ferlandière , était « ca- 0 ld., XVI, 2.

pitaiue d'une compagnie de pied au : ld., XVI, 4 et 5 : cf. la D;feKse

régiment de Champagne» : voy. Me, d'il. Pasquier, p. 395, et Lettres de

Pasquier, Lettres, I, 19; cf. Ùt. l'as- Nicolas Pasquier, 11, 10. quier, Lettres, XV, 0.

vie d'étienne pasquieb. xliii

adressée à Loisel1, où parlant de Théodore il s'applaudit « du grand contentement qu'il reçoit de ses débuts, du bon jugement que l'avocat du roi de Thou en avait porlé, du vol Irès-élevé qu'il lui semble prendre : » on a vu qu'il hérita des fonctions d'avocat général à la chambre des comptes. Pour Nicolas2, le plus connu de tous, ses ouvrages témoignent de ses nobles efforts pour continuer l'illustration de sa race. Maître des requêtes, il fut assez activement mêlé à l'administration, et les relations qu'il entretint avec plusieurs personnages considérables annoncent qu'il ne manqua pas d'une certaine influence sur les affaires de son temps3. Pour faire ainsi de tous ses fils des hommes honorables et utiles au pays, Pasquier dut entourer leur enfance de soins vigilants et remplir avec une scrupuleuse exactitude les devoirs du père de famille. Dans ces éducations couronnées d'un si heureux succès il rencontra toutefois plus d'un obstacle, que sa prudence aplanit. Lui-même nous apprend qu'il avait destiné la Ferlandière à suivre la cour4. Peu curieux d'embrasser la carrière qui lui était destinée, le jeune homme trompa la surveillance paternelle t-t partit pour l'Italie. Ses ressources épuisées, la gêne où il tomba l'avertit de son imprudence; il se repentit, et Y en faut prodigua fut reçu en grâce. Pasquier, au moment où celui-ci se trouvait à Rom*", le recommande à Paul de Foix, alors ambassadeur près du saint-siége ; il le prie de le prendre dans sa maison, de lui permettre de se former à cette excellente école. Il invoque aussi pour lui la bienveillance de d'Ossat, qui avait accompagné de Foix. Les lettres écrites à ce sujet nous découvrent dans Pasquier le cœur du père toujours empressé à pardonner, sa tendresse toujours inquiète5. Mais à ses alarmes succède un vif mouvement de plaisir, lorsqu'on lui annonce que son fils « se livre à tous nobles exercices dignes de l'homme qui s'adonne à la profession des armes ; » il remercie Dieu à cette nouvelle, dans l'espérance qu'il pourra bientôt

' 24 mars Î.582. Cf. une autre lettre tant, d'après une coutume alors reinédite de Pasquier, du 6 novembre eue , un nom de terre ou de seigneurie. 1582, adressée aussi à Loisel , et cou- 3 Voy. ses Lettres et un article sur servée également à la Bibliothèque lui inséré dans le Journal général de nationale. V Instruction publique, numéros des 30

2 C'était le second des fils : onl'appe- août et 9 septembre 1848. laitle seigneurde Mainxe; letroisieme * Lettres, Vil , 1. était de la Ferlandière ; le quatrième, 5 Ibid, et VU, 2,3, 4. Cf. une let-

Guy, seigneur de Bussy; le cinquième tre inédite de Pasquier à Loisel, datée

était de. la Miraudière : chacun des du 10 septembre 1582 , et conservée à

eafants, à l'exception de l'aine, por- la Bibliothèque nationale.

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