LIV VIE DÉTIENNE PASQUIEE
le placer avec confiance chez quelque prince ou grand seigneur'.
A un autre de ses enfants il prit un jour envie de se faire religieux. La vocation était trop brusque pour que Pasquier pût la croire réelle. C'est ce qu'il représente « au correcteur des frères minimes de Nigeon- : » d'un caractère fier et intraitable, ce jeune imprudent avait quitté tout à coupla demeure de son père3; un dépit frivole lui avait causé cet accès de dévotion : à peine entré dans le couvent il aspirerait à en sortir, au grand scandale de la communauté et de sa famille ; par prudence, il fallait se garder d'accueillir un tel novice. Quelques instants de réflexion suffirent en effet pour le ramener au logis.
Malgré ces tribulations passagères, Pasquier eut toujours l'art de conserver sur ses enfants une autorité garantie par leur affection. « Père à la vieille française, » il croyait se faire bien mieux obéir en se faisant aimer. Bien loin de s'entourer de ces barrières d'un froid respect qui glace et aliène les cœurs, il permettait qu'une honnête familiarité resserrât autour de lui les liens de l'attachement filial et cimentât le bonheur. Rien de plus sot et de plus pitoyable à son gré que l'orgueil de ces gentilshommes, nombreux alors, qui, nous dit-il *, « pensaient avoir fait tort à leur noblesse s'ils n'étaient appelés par leurs enfants monsieur, au lieu de ce doux nom de père. » L'indulgence était à ses yeux l'un des premiers devoirs des parents; et cette bonté dout il s'était bien trouvé, il aimait à la recommander aux autres. Nous avons de lui une lettre, pleine d'onction et d'élévation morale, par laquelle il défend auprès de sa mère le fils de la duchesse de Retz, et la presse de renoncer aux sentiments de colère qui avaient succédé à une tendresse imprudente et aveugle5. Plus d'une fois ainsi il intervint pour désarmer une sévérité outrée : il se rappelait ses jeunes années , et il savait « ce que plusieurs ne savent , pour avoir perdu ce beau souvenir0, » excuser les fautes dignes de pardon. Volontiers il plaidait la cause de la jeunesse, et, se portant garant pour elle , il la disposait par sa bienveillance a recevoir ses conseils; il la réconciliait avec ses devoirs, en les lui
1 Lettres , IX , 2. Bussy. Celui-ci , dit ailleurs Pasqnier,
2 Id., XI, 5: on peut voir sur l'or- avait un caractère vif, hardi et nu dre des minimes le père Hélyot, peu aventureux: Lettres, XXII, 11. Histoire ries Ordres religieux , in-4', > Recherches, VIII, 5, à la tin ; cf. t. Vil , p. 426 et suiv. les Essais, 11, 8.
9 Pasquier ne le nomme pas; mais s Lettres, Xl\ , 3. r>n est fondé à croire qu'il s'agit de * Id., VI, 4.
vie d'étienne pasquier. xlv
i endantaimables, et d'un repcutir salutaire il faisait sortir la vertu ' .
Providence vivante de sa famille , Pasquier lui paraissait à bon droit le gage de la félicité commune2. Aussi le suppliait-on à l'envi d'apporter à son application quelque relâche, d'épargner sa précieuse santé, surtout de se ménager sur les veilles J. Mais ces conseils n'étaient pas toujours très-efficaces. Avare à sa manière du temps qui lui restait , le noble vieillard consacrait au travail ces dernières forces que d'autres se réservent avec égoïsme pour achever de vivre4. Son ardeur pour l'étude semblait croître avec son âge : elle lui faisait oublier parfois « jusqu'aux obligations qu'il avait à remplir envers sa propre maison \ » Le plus souvent néanmoins il savait demeurer homme de cabinet et de compagnie. Après ses heures de solitude il aimait le mouvement et la gaieté d'une société choisie : dans sa maison des champs, autour d'une table simple et frugale, il se plaisait à rassembler les gentilshommes ses voisins6. Son hospitalité était franche, spirituelle et cordiale. Un de ses plus grands jours de banquet et de fête, c'était la Saint-Martin, « que la folle ancienneté avait dédiée pour tâter les vins nouveaux7. » Dans ces réunions familières il n'était pas des derniers à assaisonner le festin de libres saillies, de folâtres et malins propos8. On se demandera sans doute comment dans la carrière si remplie de Pasquier les devoirs de l'amitié , les joies permises de la vie pouvaient encore trouver leur place. C'est qu'il était doué, lui-même il l'atteste3; d'un génie prompt à tout apprendre et capable de tout retenir : pour lui les études les plus épineuses n'avaient jamais été qu'un jeu. Celte facilité d'humeur dont il accompagnait « tous ses déportements IU », celte vivacité de conception ne lui tirent jamais défaut : même au terme de sa longue existence elles éclatent dans des lettres pleines de gaieté et d'une verdeur toute juvénile. On y voit que son imagination et son cœur ont échappé aux atteintes de la vieillesse".
Cet âge, dont on a dit de son temps avec une si piquante justesse12, qu'il attache aidant de rides à l'esprit qu'au visage, sem»
1 Lettres d'Iit. Pasquier, VII, 11; ' lettres, XX11, 4.
XIV, 4 et 5; XVI, 4. s 1.1. , VIII, 10.
'' Lettres de Nie. Pasquier; IV, 9. '•' ld., XXII, 4.
( ld., IV, 2. "Mbid.
• Lettres dï:t. Pasquier, XXI , 0. H ld., XX, 4; XXI, 7.
6 ld., XXI, 7. >-' Montaigne, Essais, 111 , 2, li ld., XXII, 1; cf. VIII, 3.