VIE D'ETIENNE PASQUIER. XLVIÎ
jui parait assez le protéger ; le calme des champs, c'est là le spécifique souverain dont il use contre toute indisposition1. Grâce au repos, si occupé toutefois, qu'il y trouvait, Pasquier, sauf quelques accidents passagers, ne cessa de jouir d'une santé gaillarde*; et comme il démentait par la force de son esprit l'opinion généralement établie « que les vieillards renfantillent3, » on eût dit aussi que la vigueur de son corps avait bravé l'atteinte des ans. Malgré la décrépitude de l'âge, son ouïe était demeurée prompte, sa main sure, son pied ferme; il ne ressentait ni incommodité ni douleur; enfin, par une faveur spéciale, il semblait n'avoir fait aucun pas vers le tombeau4.
De tout temps il avait formé deux souhaits : celui de conserver une parfaite netteté d'intelligence jusqu'à son dernier soupir, cl celui de finir ses jours par une courte maladie, accompagnée de peu de souffrances ; l'un et l'autre devait être accompli. 11 venait d'achever sa quatre-vingt-sixième année quand, au moment même où son état inspirait le plus de sécurité, il succomba en quelques heures : son fils Nicolas ne nous a laissé ignorer aucune circonstance de cette belle mort5. Le 30 août 1015, au matin, Pasquier avait terminé le chapitre des Recherches où il entreprend de démontrer que le pape ne peut déposer nos rois ni délier leurs sujets du serment de fidélité6. Content de. ce morceau, il s'égaya en divers propos avec le précepteur de ses petits-fils , parla de vers (son délassement favori était d'en composer), et fit les quatre suivants sur le sujet dont il aimait le plus à occuper son esprit :
Chacun de son décès est incertain de l'heure. Je ne regrette point mes jeunes ans passés; Mais je les veux toujours retenir amassés, Ne voulant point du tout que ma jeunesse meure.
Séduit par cette pensée où, nous l'avons vu, sa philosophie avait trouvé le bonheur, il prit plaisir, avec la souplesse de talent qui lui était propre , à la reproduire, sous une forme nouvelle , dans deux autres quatrains. Puis, il ébaucha encore quelques vers latins, assista aux leçons de ses enfants, et dina, selon son habitude, à midi, non sans appétit et gaieté. A la suite de ce repas , il
1 Lettres d'Kt. Pasquier, XIX , 8 ; cf., S Lettres àeKic. Pasquier,lV, 8et 11 . dans le même liv., la lctt. 9. « C'est le dix-huitième du liv. 111 ;
2 Lettres de Nicolas Pasquier, I, 19. il a pour litre : « Que nos rois sont
3 Id.,.lV, 2. fiancs et exempts des censures delà * ld., I, 19, cf. 12. cour de Rome. »
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sommeillait depuis quelques instants sur un lit de repos, lorsque, vers les deux heures, il fut réveillé par une vive douleur de eôté. Sa belle- fille de Ikissy était auprès de lui : il la prévint de sa fin prochaine, en ajoutant que la mort, dont il avait le pressentiment, ne lui causait aucune alarme ; que l'homme de bien ne pouvait la voir approcher qu'avec joie. Une toux fréquente interrompit ces mots; et bientôt le mal empirant, comme on lui proposait de faire venir le médecin : « J'ai besoin, répondit-il, de celui de l'âme, plutôt que de celui du corps » ; sur ce désir, le curé de Saint- Nicolas du Chardonnet fut appelé. C'était son pasteur, et dès longtemps il connaissait l'état de sa conscience : tous les ans il le confessait et lui donnait la communion aux quatre principales fêtes de l'année '.Déjà quelques jours auparavant il l'avait visité, et, l'interrogeant avec l'autorité douce de son ministère sur plusieurs points délicats, il s'était assuré des dispositions de son cœur'. Il n'eut donc pour lui que des paroles de bonne espérance. Mais allant au-devant de ses exhortations, Pasquier, avec l'humble soumission du fidèle , implora le pardon de ses fautes , et baisa la croix en protestant qu'il voulait mourir, comme il avait vécu, au sein de l'Église catholique. « H ne formait plus, disait-il, qu'un vœu en ce monde pour s'en aller content dans l'autre; » c'était de recevoir le corps de son Dieu : le pain sacré lui fut présenté ; il s'en nourrit avec respect. Le prêtre parti, Pasquier, tout entier k sa famille, se tourna vers ses enfants, pressés à ses côtés ; il les bénit tendrement, et leur donna ses derniers avis : qu'ils se comportassent en gens de bien, et qu'ils entretinssent entre eux l'union qu'il avait jusqu'alors cimentée. S'ils persévéraient dans la vertu, la fortune qu'il laissait leur serait suffisante; mais la plus belle, la plus impérissable succession qu'il avait travaillé à leur ménager, c'était une réputation intacte, un nom riche d'honneur : à leur tour ils devaient accroître ce patrimoine. Des pensées pieuses et chrétiennes accompagnèrent ces nobles encouragements : sa voix avait conservé son assurance; son esprit, toute sa liberté. Le médecin étant survenu, il causa avec lui du temps et de ses malades. Rien de ce qui l'entourait ne semblait lui être étranger : aux questions qu'on lui adressait sur sa santé il répondait avec autant de bonté que de justesse; et comme cette lucidité de sens entretenait un
'Lettres de Nie. Pasquier, X, 5: 2 Lettres, X, 2. il s'appelait Froger.