VIE D ETIENNE PASQUIER. XLIX
espoir de guérison dont on lui faisait part : « Non, » répliqua-t-il en souriant ; « mon corps ressemble à une mèche allumée, qui d'ellemême se meurt quand l'huile a failli1. » Après ce propos, Pasquier renouvela à ceux qui l'entouraient des remontrances pleines de sollicitude ; il les supplia une dernière fois d'honorer sa mémoire et de lui témoigner leur amour en persévérant dans la voie où il s'était toujours efforcé de marcher. Ensuite, comme la nuit était avancée, il exigea que tous les siens, il voulut même que ses serviteurs allassent se reposer. L'un d'eux seulement, étant demeuré malgré lui2, l'entendit prononcer encore quelques prières avec un accent plein de ferveur , et recueillit presque aussitôt son dernier soupir : il était deux heures du matin quand il expira 3.
Cette fin du sage et du chrétien, semhlahle en tout point à la vie qu'elle couronnait 4, n'en était que la juste récompense. Par son éclat solennel elle relevait dignement le lustre de plus de soixante ans de vertus ; et s'étonuera-t-on que, lassé de ce bonheur humain auquel est mêlé tant d'amertume, il ait avec allégresse touché au port ? Certes, lorsqu'en interrogeant le passé d'un dernier regard il y reconnaissait la trace de tant de bonnes actions, il devait jeter sur l'avenir inconnu un coup d'oeil tranquille et confiant : mais que dis-je inconnu ? La foi, en soulevant devant lui le voile formidable à tant d'autres, l'avait fait pénétrer par avance dans ces régions sereines où rayonne l'espérance. Dans la manière grande et simple dont mouraient ces hommes du seizième siècle se montre la foi empreinte au fond de leur cœur : de toutes leurs passions elle était encore la plus ardente et la plus durable.
Une particularité qui peint assez le calme de Pasquier à l'heure suprême, c'est qu'il se ferma les yeux « de deux de ses doigts que l'on y trouva comme collés5. » Par là, selon l'expression de l'un de ses contemporains 6, « il sembla se dénouer lui-même de la vie. » Cette circonstance a frappé les écrivains du seizième siècle, qui
1 Cicéron avait dit dans son traité 3 Lettres de Nie. Pasquier, IV, 1 1 ; deSencctute, c. XIX , queles vieillards cf. id.,8;etX, 2.
meurent « sic.ut sua sponte, nulla adhi- 4 « Toute mort, disait Montaigne, bitavi;consumptusignisexstiuguitur.» doit être de même sa vie : » fiss., II ,
2 11 s'appelait Olivier, et il était 11.
auprès de Pasquier depuis dix-huit * Lettres de Nicolas Pasquier, IV, 11 ans : Voy. Lettres de Me. Pasquier, 6 Montaigne , Ess., 1 , 19. IV, 11.
L VIE DETIENNE PASQUIER.
l'ont presque tous rapportée; elle a inspiré les vers suivants au fils de Scévole, Abcl de Sainte-Marthe :
Qui longam exegit vitam sinelabe fluentem, Qui lingua et scriptis décos imrnortalc paravil, Paschasius, parcam venientem excepit amice', Inlrepidacrae manu tnorientia lamina contiens, Ipse sibi a;terni reseravit limina cœli2.
Pasquier avait à Saint-Séverin, sa paroisse, un tombeau de famille : le lendemain de sa mort , son corps y fut honorablement transporté pour recevoir la sépulture 3. Peu auparavant, dans cette même église avait été enterré Jacques de Billy, l'un des personnages illustres célébrés par Sainte-Marthe'. Dans la suite , parmi les hommes distingués qui y furent ensevelis on remarque un des magistrats les plus intègres du dix-huitième siècle, Pierre Gilbert des Voisins, mort en 1769, après une longue carrière, remplie aussi de travaux importants, et dont Le Beau a rédigé l'épitaphe 5.
Saint-Séverin possède aujourd'hui plusieurs monuments funéraires dont la date est fort ancienne : mais toute trace de celui de Pasquier a disparu. C'était dans la chapelle Sainte-Barbe, située du côté du cimetière, et qui a cessé d'exister, que l'auteur des Recherches avait été inhumé6. Vers la fin du dix-huitième siècle on y voyait encore son buste, en marbre blanc, placé dans une niche, et au-dessous une table de marbre noir, sur laquelle se lisait l'inscription funèbre' que, d'après le goût du temps, il s'était consacrée à lui-même8. De pieuses fondations, témoignage naïf des croyances de nos pères, étaient le plus souvent alors gravées sur les sépultures des églises : ainsi, par ses dispositions suprêmes, Pasquier avait établi au profit de sa paroisse une rente perpétuelle , à la condition qu'une messe serait dite chaque jour dans la chapelle Sainte-Barbe pour le repos de son àme8.
1 Ce vers ne nous rappelle-t-il pas quier.
un trait célèbre de Bossu et, dans son " Voy. dans les Eloges de Sainteoraison funèbre delà duchesse d'Or- Marthe , liv. V, celui de Pasquier. léans ?« Oui, Madame fat douce envers ' Ou la trouve dans ses OEurres , la mort, comme elle l'était envers tout t. Il , col. 934. le monde. » s Voy. Sauvai, Hist. et jéntiq. de /'"-
2 Voy. Sammarthanorum Poemata , ris, t. l,p. 416, et la Description histo- Paris, in-4°, 1632, p. 227. rique de la ville de Paris par Piçaniol
3 lettres de Nie. Pasquier, X, 5. <!<• la Force, 1765, in-12, t. VI. p. 258.
4 Liv. 111 de ses Éloges. Colletet, dans sa Vie de Pasquier, dit 8 M1. Dttpilt, Éloge de Pasquier, p. 61, aussi « que l'on peut voir .son image
C>2 : il rappelle que la tombe de ce nia- relevée eu bosse... »
gistrat n'était pas loin de celle de Pas- ;l lettres de Nie. Pasquier, \, .".
vie d'étienne pasquier. li
A cet âge d'enthousiasme , où la perte des hommes célèbres était mise au nombre des calamités publiques % où leur mort était une sorte de lice ouverte à tous les talents, chacun se disputant l'honneur de louer dignement leur mémoire, celle de Pasquier ne pouvait manquer de panégyristes. Si l'on en croit Sainte-Marthe % il n'y eut pas un seul des poètes du temps « qui ne versât sur son tombeau des soupirs et des larmes » : pour parler plus simplement, une multitude de vers, dans des mètres et des idiomes différents, exprima les justes regrets du pays.
En lui disparaissait un de ces hommes qui font la gloire de notre ancienne société française, et dont le type s'efface de jour en jour parmi nous, Colletet nous le représente, au physique, « avec la taille médiocre, les cheveux et la barbe assez confusément mêlés, le front large, l'œil vif et pénétrant, le teint vermeil, fidèle à sa devise gemo et ingenio. » La peinture a conservé ses traits3; la sculpture les a reproduits tout récemment encore4: mais jusqu'à nos jours peut-être on n'avait pas retracé avec assez de soin sa physionomie intellectuelle et morale. Dans Pasquier se personnifie plus vivement que dans aucun autre cet esprit parlementaire, lettré; et patriotique, railleur et libre, marqué d'une double empreinte romaine et gauloise, éminemment loyal, l'un de nos produits natifs, l'une de nos illustrations indigènes. Homme pratique, et capable cependant d'aborder les plus hautes régions de la théorie, religieux mais indépendant, ami du roi mais ami du peuple, alliant la passion au bon sens et aiguisant la raison parla gaieté, il nous offre un compromis de qualités dont le mélange après lui deviendra de plus en plus rare. Enfin il a été l'un des premiers chefs de celte aristocratie bourgeoise, dont l'arme est la pensée, qui, se plaçant à côté d'une noblesse oppressive et condamnée par son immobilité à périr, travaillait dès lors au nivellement social, et devait par l'égalité civile, de plusieurs races qui se repoussaient, créer une seule nation.
1 Voy. dans Sainte-Marthe l'Éloge de i Sa statue en marbre par Foyatier Pelletier. est placée dans le palais de l'ex-ehain-
2 Voy. l'Eloge de Pasquier. bre îles pairs. 11 est représenté assis, J Voy. au .Musée de Versailles un un livre à la main et composant. C'est
portrait du temps, et plusieurs gra- le Pasquier des Recherches. vures à la bibliothèque nationale.