‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 27 sur 176 · L1V ETIENNE PASQUIER · texte numérisé non relu

L1V ETIENNE PASQUIER

se posant en rival « des beaux esprits de la France qui s'étaient voués, en notre vulgaire, à la célébration de l'amour par leurs poésies », il annonçait l'intention » de les contrecarrer par ses proses1. » Voici la fable : c'est un dialogue, forme si goûtée à celle époque, où figurent quelques gentilshommes, qui, pendant les guerres de Henri If et de Charles Quint, ont profilé d'un intervalle de repos qu'ils doivent à la levée du siège de Metz, pour prendre un peu de bon lemps. Parmi eux on remarque surtout trois jeunes gens « qui, pour ne se montrer exempts de chose correspondante à leur âge, font état d'aimer. » L'un d'eux, dont toutes les pensées s'adressent uniquement à sa maîtresse, s'appelle Monophile; les deux autres, Glaphyre et Philopole. La conversation s'engage entre ces trois personnages et une damoisdlc nommée Gbarilée, « en un lieu si bien comparti, qu'il semblait que nature se fut délectée à le bâtir pour servir de reposoir. » Pasquier, qui s'est « jeté derrière une touffe d'arbrisseaux, de peur d'interrompre les devis, » les a entendus et recueillis avec soin.

On y examine à quel âge il faut entrer dans le mariage, et quelles circonstances en peuvent assurer le bonheur; si le devoir de fidè-, lilé est le même pour l'homme que pour la femme; si l'amitié a autant de force que l'amour, et quelle est l'essence de ce dernier sentiment : question qui annonce ÏAstrée et l'école des romans de Scudéri. Bientôt l'auteur lui-même sort de sa cachette pour ranimer l'entretien, qui commençait à languir. Alors se renouvellent, au sujet de l'amour, de longues discussions entre les interlocuteurs. Elles amènent sur la dignité relative des hommes et des femmes une vive polémique. Pour défendre son sexe attaqué, Charilée, « d'une face transformée en vermeil, » rappelle combien de femmes ont inscrit leur nom au rang des noms les plus fameux. Pour la poésie, par exemple , de Sapbo à notre Marguerite de Valois, combien « dont les œuvres reluisent entre celles des bons et louables es« piïts? » Dans tous les autres arts elle ne manque pas de souvenirs glorieux à évoquer. Monophile, après ce plaidoyer plein de mou- \ ement , se joint aussi à Charilée pour honorer ce sexe, < qui, dans

que l'on voit, en 1592, un frère de l'au- Christophe de Thou , en lui rappelant

teur A'Jslrre, Antoine d'Urfé, publier cet ouvrage: « Adolescent, duos de

à Lyon deux dialogues du Polémophiie. amore libros, quod utas Ma ferebal,

1 Préface du Monophile, t. 11 de lingna nostrS exaravi... » T. 1 des

l'édit. des Œuvre» de Pasquier, de Œuvres, col, H2î>; et Lettres , 1,3:

1723, cuL 693. L'auteur dit aussi dans Mil , 1. une épitre latine au premier président

prosateur fram:ais. lV

l'opinion des hommes, de cinq cents ou mille pas près n'approche de son excellence. » Il célèbre la mémoire héroïque de Jeanne d'Arc : il lui semble, à ce nom, que de nos victoires même le ciel ait voulu « leur réserver les meilleures ».

Revenant ensuite à un ton plus enjoué , Pasquier, dont le seul faut a été de servir à cette aimable compagnie « de secrétaire fidèle, » montre dans la beauté l'ascendant souverain que l'homme ne peut manquer de reconnaître et de subir. Par mille séductions elle le captive et l'enchaîne : « A l'un plaît l'esprit , à l'autre le corsage, à celui-ci le visage, à celui-là le parler; mais sur tout l'œil a sa puissance , autour duquel Cupidon voltige avec cent mille virevoltes. » Et malheur à qui, jeune, se dérobe à son pouvoir : il lui faudra , vieux , et à la risée de tous , « marcher sous ses étendards. » Que l'on se garde donc de contrecarrer ce puissant dieu, qui, « au bon et lovai serviteur seulement donnera quelque relâche. » Sur cet avis se termine le premier des deux livres que renferme le dialogue. Pasquier se plaint, au début du second, que les auteurs soient trop prompts à plier leur esprit sous la dépendance des princes et des grands. Les yeux tournés , dit-il , vers « ces distributeurs des biens du ciel, » ils n'ont guère souci de l'honneur qu'autant qu'il se présente « eraplumé de richesses : » pour lui, il n'a d'autre vue que de plaire à sa dame, « son étoile pour l'acheminer à bien faire, et qu'il n'estime pas un moins bon guide que les muses du temps passé, tant invoquées par les poètes. » A celte digression succèdent beaucoup de débats ou sérieux ou frivoles; on discute les dangers de la toilette, les remèdes à opposer aux passions; on se demande à qui il convient mieux d'aimer, « du gentilhomme ou de 1 homme de robe longue , de la gentille femme ou de la bourgeoise , » etc. : qui voudra résoudre ces points importants pourra recourir au Monophile.

Si l'on excppte, au reste, quelques passages qui ne manquent pas de naturel et de grâce , on n'y trouvera guère que des dissertations subtiles et pédantesques. On sait que le raisonnement aristotélique régissait à cette époque toutes les matières : de la, dans cette composition , une roideur qui en rend la marche pénible, embarrassée et fatigante. Le ton est sentencieux et didactique; le style précieux, diffus et quintessencié. Les plaisanteries sont trop souvent dénuées de finesse et d'agrément.

fcVI ETIENNE PASQUIEK

En outre, mille souvenirs divers, entassés un peu au hasard, attestent bien plus l'érudition que le goût de l'auteur. Avec la philosophie et la mythologie de l'antiquité , avec la littérature de la Grèce et de Rome, on le voit interroger même et citer, à propos de ses théories amoureuses, les saintes Écritures.

Ce tour léger et facile qui donne à la plaisanterie son plus vif attrait manquait encore à notre langue. On n'avait pas trouvé le secret de ce badinage piquant et délicat qui est l'esprit moderne : l'expression et la pensée elle-même étaient trop souvent sans réserve. Il ne faut donc pas s'étonner que la lecture du Monopliilc n'ait plus aujourd'hui pour nous beaucoup de charme. Des accents de patriotisme, de généreux élans que l'on rencontre eà et là, nous annoncent toutefois, au milieu de ces pages frivoles, l'écrivain capable de s'élever à des sujets plus sérieux : soit qu'il accuse nos rois de ce que, trop appliqués aux armes, et plus soucieux du présent que de l'avenir, ils se sont presque tous montrés indifférents à la culture des lettres , « en sorte que la mémoire de notre belliqueuse France est demeurée presque ensevelie; » soit qu'il les exhorte à « donner la vie aux esprits, qui en contre-échange leur apprêteront l'immortalité ; « soit enfin qu'en applaudissant aux nobles efforts de François Ier pour faire, par la culture intellectuelle du pays, « honte à toutes les nations étrangères » , il encourage nos poètes à rivaliser hardiment avec les gloires de l'antiquité et avec celles de l'Italie moderne. Déjà son admiration naïve ne craint pas de placer Ronsard et du Bellay à côté de Pétrarque et de Bembo.

Ces productions, il faut aussi le reconnaître, n'ont pas laissé que d'agir vivement sur les contemporains et de polir l'esprit national : elles ont servi de transition à des travaux plus dignes d'être avoués par le goût et par la raison. Pasquier nous apprend lui-même ' combien son Monophilc, au moment où s'inaugurait sous Henri II le règne d'une nouvelle école littéraire, fut favorablement accueilli. Du Verdict y trouvait « maints beaux, agréables et élégants discours de Ires-heureuse invention* » ; « et Jodelle, dansune odecomposée en l'honueur de Pasquier, n'hésitait pas à déclarer que son nom , grâce à cette œuvre , délierait à

i Recherches , V\l , 6 "■ Voy. sa Bibliothèque, à l'article

Pasquier.

PROSATEUR FHANÇAIS. LVII

jamais l'envie , bien plus , que la France en recueillerait un immortel honneur '. Une seconde édition du Monophile 2 , qui suivit presque aussitôt la première, était également « honorée par des vers mesurés » de Nicolas Denisot , plus connu sous son anagramme de comte d'Alsinois 3 ; et longtemps après Pasquicr ne croyait pas, comme il nous l'atteste, « que son livre fût aucunement vieilli dans l'opinion des beaux esprits de la France » 4.

Les Italiens, surtout l'Arioste et l'auteur des Asolains s, Bemho, avaient été pour cette composition les modèles de Pasquier. Il publia encore, dans le même genre, des Colloques d'Amour et des Lettres amoureuses : curieux toutefois « de sonder avec moins de hasard pour sa réputation le jugement public 6, » il se couvrit du voile prudent de l'anonyme; mais à son insu l'ouvrage ne tarda pas à être réimprimé et à paraître sous son nom , ce qu'il eut, nous dit il, l'occasion de découvrir un jour qu'il feuilletait quelques volumes dans la boutique de l'Angelicr, le Barbin de l'époque. Cette preuve de succès le consola, comme on pense, assez aisément de l'indiscrétion du libraire. Loin de désavouer ces folies , comme Pasquier nommait par la suite les productions de sa première jeunesse, il n'avait garde dans un âge plus mùr de s'en repentir : il rappelait même avec quelque complaisance que c'étaient des nouveautés qu'il avait introduites dans notre littérature ''. A la vérité il eut des imitateurs , entre lesquels Patru 8, l'auteur des Lettres à Olindc ; mais l'original mérite aussi peu que les copies d'être longuement étudié a. Il suffira de remarquer que les Lettres et les Colloques offrent tous les défauts que nous avons signalés dans le Monophile : au lieu de passion on n'y trouve que du bel esprit; une métaphysique maniérée y tient la place du sentiment : ils manquent à la fois de délicatesse , de grâce et de sel. Aujourd'hui que la mode est passée de dogmatiser sur l'amour, il

1 On peut lire cette ode dans le t. H e Lettres, VI, 4. desO/;»rre.fdeI'a6quier,col.693etsuiv. ' Id., VI, 3 et 4.

2 En 1555. 8 V. ses OEuvres diverses, Paris, 1714,

3 Recherches , VII, 11. in-4°, p. 471 et stiiv. de la seconde par- * Lettres, VIII, I ; cf. Id., 1, 3. tie.

6 Gli Jsoluni ; ce fut du nom d'un Ll Peu après Pasquier, l'ibrac publiait

château, comme on le voit au liv. Ie', aussi des Lettres amoureuses : on les

«jiie provint le titre de cet ouvrage, trouvera dans les Mémoires sur sa vie,

« dédié à madame Lucrèce Borgia, du- Amsterdam, 1761, in-12 (Les au-

r liesse de Ferrare », et qui fut traduit teurs de ces mémoires sont I.épine de

en français, l'an 1517, par Jean Martin, Grainville et l'abbé Sépher). Elles sont

sur l'ordre de « monseigneur le duc sans réserve et sans agrément. d'Orléans. »

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