‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 30 sur 176 · PROSATEUR FRANÇAIS. LX · texte numérisé non relu

PROSATEUR FRANÇAIS. LX

terrible fléau de la colère divine ' : Pasquier est trop éclairé et trop ami de son pays pour ne pas être tolérant 2.

Telles sont les opinions que, dans ses ouvrages, il exprime en toute rencontre sur le protestantisme : aussi éloigné de s'en déclarer le patron, que de vouloir le déraciner par le glaive. Il ne se prononce pas davantage en sa faveur dans son Exhortation aux princes.

Il commence avec autant de réserve qu'il montrera ensuite de vigueur, en priant ceux auxquels il s'adresse d'excuser son audace à leur donner des conseils. Son intention n'est pas d'ailleurs de traiter du mérite relatif des deux religions. Persuadé, quant à lui , qu'il n'y en a entre elles qu'une de vraie , « qu'il n 'y a qu'une loi et qu'une foi, » il les suppliera seulement de considérer que, chrétiens de part et d'autre, ils reconnaissent le même Dieu, le même Rédempteur. Catholiques et protestants, n'ont-ils pas également ressenti les effets de sa bonté? Une preuve de sa bienveillance pour les premiers, c'est la découverte providentielle delà conjuration d'Amboise; et les seconds n'ont-ils pas aussi semblé protégés par lui lorsque Henri II est tombé, blessé à mort, le jour même où dans la cour du parlement il voulait « allumer l'appareil des grands feux? » Quand la rigueur des persécutions s'est renouvelée, la justice céleste n'a-t-elle pas paru les condamner encore? En un moment le coup mortel levé sur une tète illustre •1 a été écarté par le trépas inopiné d'un jeune prince. Sans doute il serait téméraire d'aspirer à sonder, « dans nos vains et oiseux discours, les grands et émerveillables mystères de la Divinité. » Mais ces « avertissements oculaires » nous faisaient du moins comprendre qu'il fallait, sans attenter sur la vie les uns des autres, suivre en paix la loi de nos consciences ; en d'autres termes, que le temple protestant devait être ouvert à coté de l'église catholique. C'est ce qui avait eu lieu en Suisse et en Allemagne : au reste, cela fût-il sans exemple, il y aurait nécessité absolue de le permettre. Entre ce parti et celui d'anéantir les protestants on était forcé de choisir. Et comment , d'après leur nombre et leurs forces, les détruire sans causer la ruine du pays? Les bannira-t-on? La

' lettres , XV, 18. damné à perdre la vie, et sauvé par la

2 Recherches, III, 25 ; VI, 2fi, à la fin ; mort de François 11. — Vov. Lettres de

lettres, IV, 24; X,6,etc Pasquier, IV, 6-9. Il s'unit du prince de Condé, cou-

r^XlI ETIENNE PASQl 1ER

France alors serait désolée et déserte. Emploicra-t-on contre eux le glaive de la justice? Jamais il n'immolerait assez de victimes. Les sacrifiera-l-on en masse et sans forme de procès? Pasquier frémit à la seule pensée de cette boucherie. Pour nous égorger ainsi de nos propres mains , il demande où l'on trouverait des exécuteurs : c'était d'ailleurs, ajoute-t-il, «chose inconnue à nos ancêtres, de punir un de leurs frères parce qu'il se fourvoyait sur quelques articles de foi. » Suivant les Pères de l'Église, il n'était pas même permis de mettre à mort des hérétiques avérés : on avait vu saint Martin défendre la vie de beaucoup d'entre eux.

Vainement prétendait-on combattre par des raisons politiques l'existence simultanée de deux cultes. Sous Nerva et sous d'autres princes des édits de tolérance avaient produit les plus heureux effets. Le Grand Turc avait fait prospérer ses États en y introduisant la liberté religieuse. Le premier intérêt du souverain était de nourrir dans le cœur du peuple « une générale appréhension de la crainte divine : » en usurpant sur les consciences un injuste empire il ne réussirait qu'à propager l'athéisme. Son plus saint devoir entre les communions diverses était de tenir le glaive nu, sans l'incliner ni d'un côté ni de l'autre, sinon pour punir ceux dont le faux zèle allumerait de turbulentes passions. Si, au mépris des préceptes de l'Évangile , un ministre abdiquait le langage de la piété pour celui de l'invective ; si , au grand scandale de la religion et du prochain , un prêtre soufflait dans les âmes la vengeance et la colère, le châtiment soudain du coupable devait être pour le peuple un objet de terreur et une leçon de modestie. Mais loin de là : des moines, « sortis des ténèbres de leurs écoles , » au lieu de faire entendre les mots d'amour et de concorde, n'ouvraient la bouche que pour tempêter impunément et pour demander des massacres.

Déjà toutefois plus d'un funeste souvenir de notre histoire attestait l'influence redoutable que pouvaient exercer les prêcheurs. Jean, duc de Bourgogne, avait fondé sur leur appui sa criminelle puissance *, et la France, désolée, « n'avait eu devant les yeux pendant quarante ans que guerre, effroi, image continuelle de mort. » Sans appréhender même des temps aussi désastreux , ne savait-on pas ce dont était capable dans un seul homme l'aveugle enthou-

> Cf. necherehes, M , 3 et 39.

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