‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 33 sur 176 · PROSATEUR FRANÇAIS. LXV · texte numérisé non relu

PROSATEUR FRANÇAIS. LXV

Le premier livre fut dédié au cardinal de Lorraine, zélé protecteur des savants, qui l'ont célébré à l'envi. Pasquier n'ignore pas, * dit-il ' en le lui adressant, les nombreuses affaires « qui pèsent sur les bras de l'illustrissime cardinal ; » mais il connaît aussi >< la foi et hommage que chacun lui doit sur ce grand théâtre de la France, où le roi a voulu le constituer comme souverain après lui. » Partant il croit à propos de lui faire présent « du plus excellent de son cru. » S'il en appelle d'ailleurs à une attention préoccupée par de si graves intérêts, ce n'est pas sans de sérieux motifs. Jusque-là on n'avait guère écrit que pour parler des Grecs et des Romains : le temps semblait venu pour le pays d'avoir aussi ses historiens et ses antiquaires : c'était là l'œuvre patriotique qu'il avait abordée; et si le haut suffrage qu'il invoquait ne lui manquait pas, d'autres livres se joindraient sous peu à celui qn'il avait composé. Il n'hésitait pas à en faire « le vœu public et solennel, » heureux de se consacrer tout entier à l'honorable labeur « de revancher notre France contre l'injure des ans2. »

On sait avec quelle ardeur infatigable il accomplit cette longue et difficile entreprise 3. Cependant il ne se dissimulait pas combien le succès de tels ouvrages et la réputation des auteurs sérieux avaient de peine à s'établir. Le hasard, il nef ignorait pas, étail«le distributeur des bénéfices que reçoivent les livres et non le plus souvent leur mérite'. » Mais un témoignage de sa conscience qui le payerait assez et qui suffirait à son bonheur, « c'est qu'il avait bien voulu à son pays5; » et si les suffrages de ses contemporains lui faisaient défaut, peut-être aurait-il pour lui ceux de l'avenir : car le temps était le creuset où s'éprouvait la valeur des écrits6. Fort de cette espérance, il ne reculerait en tout cas devant aucune fatigue, pour « défricher, ainsi qu'il put s'en vanter dans la suite à bon droit', nos plus obscures anciennetés. » Par lui, en effet, la vieille Gaule fut pour la première fois pénétrée dans ses profondeurs ; pour la première fois la lumière historique éclaira l'origine des peuples conquérants qui s'y étaient établis. Dans ces voies qu'il avait frayées, beaucoup aussitôt le suivirent8; mais aucune

1 Lettres, II, 1. Cf. Lettres, H, 6.

- Ibid. 4 pi,, du cliap. 1 du 1er liv.

•s « Opus si non eruditum , saltem J lbid.

laboriosum et arduum,.., disait-il lui- 8 Préface du 1er liv. des Recherches.

même desnn ouvrage, dans uneépître ' Voy. préface citée,

au premier président de Thon: voy. 8 lbid; cf. l'épître latine à de Thon,

♦ . 1 des OEuvresàe l'asqtiier, cul. 1125. déjà cité»; : « Maturiore setate oi-igi-

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de son temps , n'y marcha d'un pas aussi ferme et aussi sur. • Un coup d'œil sur les principales questions traitées dans les Recherches suffira pour nous découvrir les trésors d'érudition que renferme cet ouvrage.

Les chapitres qui en forment le début, animés des sentiments patriotiques qui échauffent tous les écrits de Pasquier, sont consacrés à l'éloge ou plutôt à la réhabilitation du caractère des Gaulois, injustement attaqué par plusieurs auteurs latins ou italiens. Dans ces bons vieux pères, comme il les appelle, Pasquier montre avec orgueil les anciens vainqueurs des Romains, les conquérants de beaucoup de pays, l'effroi des maitres du monde. Il se livre sur l'habitation primitive des Français, qui mêlés avec les précédents fondèrent notre nation, à des recherches que leur nouveauté devait rendre aventureuses. De là il passe à d'autres peuples barbares, qui ont eu avec ceux ci des relations plus ou moins étroites, tels que les Goths et les Bourguignons; et, s'enfonçant dans la nuit des temps, il veut même découvrir les premiers auteurs de notre race, que quelques-uns allaient chercher parmi les Troyens; il remonte jusqu'aux rois ou ducs que l'on dit avoir commandé avant Pharamond.

L'auteur entre ensuite dans le domaine des faits vraiment historiques; il aborde, au second livre, l'examen de nos institutions, et s'occupe des grands corps de l'État, de l'origine des principaux établissements civils et religieux du pays , en un mot de ce qui se rapporte à notre ancienne organisation sociale. Où trouver des renseignements plus exacts sur les parlements du royaume, et particulièrement sur celui de Paris ' ? Les prérogatives de ce corps , « principal nerf de notre monarchie 2, » ses attributions judiciaires, surtout l'importance de son rôle politique, sont exposées avec un singulier intérêt. Comme la cour du parlement veillait au maintien de la justice, ainsi la garde de nos finances était confiée à la chambre des comptes : Pasquier, qui lui avait appartenu tant d'années, s'est plu à retracer son ancienneté, ses progrès, sa constitution 3.

lies gMicas primvs e noslris edidi.., in semblait résider toute Ja force et la

«liio quid potuerim ceeteri viderait : vertu de la France. »

illud san« proflteri ausim , plurimos ' Recherches, II, 5. — On peut cap-

mco exemplo in idem postea argumen- procher de cecbapitre nne. Dissertation

tum inductos , nonnulloa etiam a me historique et critique sur la Chambre

quant plurinia nomiuatim mutuatos. » des comptes par Michel I.e Chanteur;

1 Recherches, II, 3, 4, et passim. Paris, in- i", 1765 , où sont même disen-

•' ld.. Il, 7. « \u cœur du parlement tées eteombattues quelques assertions de

de Paris j dit-il ailleurs, ld., 111, 26, Pasquier.

PROSATEUR FRANÇAIS. LXVlt

Selon lui, le mot île chambre était autrefois «d'une haute dignité dans l'Europe ; » quant à celui de maître, également affecté aux membres du parlement et de la chambre des comptes, « il avait déjà pris grand pied sur le déclin de l'empire. » A l'exemple du parlement, la chambre fut dans le principe composée en partie d'ecclésiastiques, en partie de laïques, qui étaient à la suite des rois; et ce fut seulement sous Philippe le Bel, lorsque le parlement cessa d'être ambulatoire, que la résidence de ces magistrats fut pareillement fixée à Paris. Leur charge embrassait, avec l'administration des finances, deux juridictions considérables , l'une sur le domaine ou trésor royal, l'autre sur les monnaies, qui détachées depuis ont donné naissance aux trésoriers généraux et aux généraux des monnaies : ils jouissaient dés le quatorzième siècle auprès du roi, comme Pasquier le prouve par plusieurs documents authentiques, de beaucoup d'inlluence et déconsidération. Pour les maîtres, ils furent d'abord cinq, dont trois clercs ; puis six, ensuite huit et dix. Ils eurent tour à tour sous eux trois, douze, seize auditeurs; enfin sous les Valois le nombre en l'ut porté à soixante. La chambre comprenait de plus des correcteurs de comptes, d'un rang intermédiaire entre celui des mailres et des auditeurs. Primitivement ils n'étaient que deux, plus lardon les multiplia aussi à l'excès. A la tète delà chambre il y avait, dans l'origine, deux présidents, l'un prélat, l'autre séculier (jadis celui-ci était de droit le grand boutillier de France). Huant à l'avocat et au procureur général du roi, par suite du lien étroit qui unissait les compagnies du parlement et des comptes, ces deux officiers étaient anciennement communs pour l'une et pour l'autre; la spécialité ne fut introduite qu'en 1454 dans ces fonctions, trop chargées d'affaires1. Par un édit du 23 décembre Charles VII créa Etienne de Novian procureur général auprès de cette dernière chambre en particulier. Un avocat général du roi n'y fut établi qu'environ vingt ans après, sous Louis XI : le premier nommé s'appelait Pierre Frelet; Pasquier devait être le onzième de ses successeurs.

Ces détails permettront de juger des riches secours que l'on peut emprunter aux Recherches pour pénétrer au cœur de notre

1 Même dans le parlement c'étaient de procureur du roi ; usage qui exis-

de simple» avocats des parties, comme tait encore au temps de Charles VI :

nu s'exprimait alors, qui avaient long- voy. Recherches, \ I, 3(i ; cf. Loisel,DJa-

tempa < té chargés par délégation tem- Inquc des Avocats, p. 221 de l'édition

puraire d'exercer l'office d'a\ocut et citée.

LWIII ETIENNE PASQUIEJA

société antique. Sur les autres magistratures de la Fiance elles ne nous instruisent pas moins complètement. On y voit, par exemple, combien d'affaires attirait à lui le grand conseil, ou, comme on disait aussi, le conseil étroit et prive du prince. Formé des hommes les plus éminents , réunis autour de la personne du roi pour l'assister de leurs avis , il avait pour mission de délibérer sur les principaux intérêts du pays '. Au temps de Charles VI et de Charles VII les membres de ce conseil, dont les attributions se confondaient souvent avec celles des membres du parlement, recevaient pour gages la somme, alors considérable, de mille livres. La présidence du grand conseil appartenait au chancelier, et, en son absence, aux maîtres des requêtes , selon leur degré d'ancienneté ; mais dans la suite il eut des présidents spéciaux. Sous Ilennlll son nom fut échangé contre celui de conseil d'État2.

Sur l'origine des pairs de France beaucoup d'avis différents ont été avancés et soutenus. Pasquier ne partageait pas à cet égard l'opinion populaire. ; il se refusait à croire qu'ils eussent pris naissance sous Charlemagne, qui, disait-on, des douze principaux de ses sujets avait voulu faire presque ses égaux 3. « Le mot de pair, suivant lui, s'était insinué entre nous de l'ancienne dignité depatrice, qui fut à Constantinople : » il était l'abréviation de ce nom, comme maire était provenu de maître du palais ". Bientôt, à l'imitation des rois, les ducs et comtes, se faisant perpétuels, voulurent avoir leurs pairs ; il en fut de. même « des médiocres seigneurs, qui prétendent ordinairement se composer à l'exemple des plus grands. » Au jugement de Pasquier, cette institution remontait à Philippe-Auguste, qui voulut magnifier sa cour de ce beau titre de pair : « pour le moins, ajoute- t-il, le voit-on dès et depuis son règne plus en usage que devant \ » C'est assez montrer que Pasquier ne se borne pas à répéter ce que l'on a dit avant lui : au lieu de compiler les erreurs de ses devanciers, il s'applique à les rectifier. Doué d'un grand sens, qui éclaire et dirige son érudition, il ouvre souvent des points de vue nouveaux; il aperçoit le vrai ou du moins il met sur sa trace. En tout cas, il le cherche par lui-même; il est penseur original autant que savant : par là ses erreurs mêmes ne seront pas saus utilité.

1 Recherches. Il , 6. h rches, II, 9; cf. Id., 11.

8 fbid.-cf.de Thou,Devila sua, I. 1. 5 id., Il, 10. - Recherches , il , 9.

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