‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 36 sur 176 · PROSATEUR FRANÇAIS. LXXI · texte numérisé non relu

PROSATEUR FRANÇAIS. LXXI

lui, en effet, « il faut reconnaître que la première grandeur des p;'pes, en leur temporel, a procédé de la protection et de la libéralité des Français1. » Combien, depuis, leur politique habile n'a-t-ellc pas su tirer parti des événements? Plus généreuse, elle eût porté moins de fruits. Pasquier fait bien voir qu'elle consistait, d'une part, à « mater par lois et ordonnances décrétales » ceux que leur faible.sse permettait d'attaquer ; de l'autre, à s'attacher toujours « aux nouveaux rejetons de fortune, » pour se ménager leur appui et profiter de leur prospérité. Tout prêts à rompre ensuite au besoin les instruments dont ils s'étaient servis, les papes ne manquaient guère de gagner quelque chose aux succès ou aux revers des princes voisins2. Entre les successeurs de saint Pierre qui signalèrent avec le plus d'éclat leur force d'esprit et de volonté, Pasquier remarque Nicolas Ier; il ne craint pas même de l'élever au-dessus de Léon et de Grégoire, honorés par la postérité du titre de grands 3. A l'exemple de l'ancienne Rome , la nouvelle eut son sénat dans le consistoire des cardinaux : leur dignité devint considérable vers le temps de Jean XIX4. Comme le titre de patrice avait jadis été déféré à des barbares, les papes admirent des étrangers dans le sacré collège : ce furent dans tous les États chrétiens autant de représentants du chef, dévoués à ses intérêts, soutiens de son autorité. Grâce à « cette police, qui ne fut jamais pratiquée en autre république que celle-là5, » le saint-siége eut partout des yeux ouverts et des mains prêtes pour l'action. Les appréhensions de Pasquier à cet égard annoncent son esprit libre penseur, ou plutôt sa sollicitude pour notre indépendance. On la reconnaît mieux encore à sa réflexion maligne sur la conversion de Clovis : « Il reçut de saint Rémy le saint sacrement de baptême, et vécut dès lors calholique, sans aller recevoir par procuration des coups de bastonnade, depuis miserere jusqu'à vitulosc'. » Cette intrusion des papes dans nos affaires, qui choque son bon sens, il s'attache à prouver qu'elle a été entièrement inconnue à nos premiers rois7 ; et pour la combattre il joint à une connaissance approfondie de l'histoire l'arme redoutable d'une saine critique et d'une raillerie acérée. Le vice d'une

1 Recherches, 111,4. < Recherches, 111,5.

2 Id., 111,4 et 9. 5 lbid.

3 Léon Ier et Grégoire Ier : III , 11, à fi Id , VII , 7 : c'est le premier et le lafin; cf. àcesnjet, Bayle, Dictionnaire deruier mot du psaume : «Miserere philosophique , Rotterdam, in-f", 1715, mei , Iléus. »

t. I, p. 897. < ld., 111, 9 et 10.

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argumentation captieuse , la fausseté d'actes ou de titres mensongers, ne sauraient échapper à son investigation patiente, à sa lumineuse sagacité. Il est « franc catholique1; » mais pour les abus, de quelques dehors qu'ils se parent, ils sont tous également à ses yeux justiciables de la raison ;.

Son but est de concilier nos droits et le respect dû au saintsïége ; il s'incline d vaut son juste ascendant, il ne résiste qu'à ses tentatives d'usurpation : en cela même il croit le servir, tandis que ses flatteurs « l'ont mis au hasard de tout perdre3. >; Il démontre, en citant a l'appui de son opinion un grand nombre de faits, que la domination temporelle de la papauté s'établit en France dans l'abaissement delà seconde race, « qui sous trois rois éprouva trois âges, sa jeunesse sous Pépin, sa virilité sousCbarlemagne, sa vieillesse sous Louis leDébonnaire4.» Alors, par l'effet delà faiblesse des souverains et de l'ignorance des prélats, les foudres romaines commencèrent à éclater parmi nous : on proclama la maxime « que de tous les climats on pouvait appeler au saint-siége, mais que nul ne pouvait appeler de lui5;» qu'indépendant, comme Dieu, des pouvoirs d'icibas>, il tenait toute autorité et tout trône sous sa dépendance''. Vainement contre ces nouveautés quelques voix généreuses s'élevèrent dans notre clergé < : la crainte ou l'intérêt étouffa toutes les autres. Prompts à menacer, les papes, pour commander aux consciences, employaient aussi avec efficacité les faveurs. Une de celles qui leur profitèrent le plus fut le pallium , qu'ils envoyaient aux archevêques et jusqu'aux simples évèques, insigne dont l'usage était concédé .pour les fêtes solennelles et même pour tous les jours8. Par ces moyens d'action, qu'une politique persévérante sut habilement varier, parvenus à tout; soumettre ou à tout séduire, ils n'bésitèrent plus à publier que l'empire temporel aussi bien que le spirituel étaient réunis entre leurs mains. Jadis, Dante et Occam, pour avoir osé le nier, avaient été déclarés hérétiques. Pasquier n'en affirme pas moins que le souverain pontife « ne peut jamais, quels que soient ses griefs contre nos rois, transférer d'une mainà l'autre leur royaume.» Tel est, selon lui, le formulaire de la foi, «dans laquelle tout bon Français doit vouloir vivre et mourir'1.» On appréciera surtout ces patrio-

1 Recherches, III, 7. '• Recherches, III, 11 ci 12.

' III , 8 ; cf. Lettres, XIII , 2. ' III, 12.

3 III, 8; cf. id., 21. s Ibid.

* III, 11. ■' III, 13; cf. id., M.

i Ibid.

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tiques paroles, si l'on se reporte au moment où elles ont été écrites. A cette époque fermentaient dans toute leur violence les passions de la Ligue : Rome n'avait abdiqué la pensée d'aucun de ses envahissements; et Sixte-Quint, pour l'ambition, était le digne successeur de Grégoire VII, qui, dans sa lutte implacable contre Henri d'Allemagne, non content de renverser un empereur assis sur le trône depuis cinquante ans et de lui faire terminer ses jours en prison, avait encore voulu « que cette punition ne prit pas fin par sa mort, mais qu'elle fût exécutée même contre ses os et son tombeau ' : » horrible vengeance qui rappelle les odieuses inhumanités de la loi, alors que, ne se bornant pas aux peines temporelles, en privant les condamnes des secours de la religion, elle s'efforçait de les étendre, autant qu'il était en elle, à l'éternité.

Si Pasquier déploie tant de vigueur pour affranchir nos rois des censures de Rome, ce n'est pas, au reste, pour les enivrer de la funeste pensée qu'ils sont tout-puissants. Il a soin de les avertir « qu'il existe pour eux un plus grand juge que le pape qui transfère les royaumes ; que ce juge châtie non-seulement ceux qui forlignent de leur devoir, mais punit encore les enfants des fautes commises par les pères2. » En outre, s'il protège avec tant de zèle la dignité de leur couronne, il n'est pas moins ardent à réfuter les prétentions téméraires qu'ils élèvent eux-mêmes contre le saint-siége. Il se montre sur ces questions « non un flatteur de cour, mais un législateur français3. » Partout on reconnaît en lui le prédécesseur des Domat et des d'Aguesseau.

En résumé, les doctrines qu'il soutient, sont celles que le sage roi Charles V avait fait établir dans ce livre , si hardi pour son temps, si plein d'érudition et de logique, le Songe du verger 4 ; celles que le grand théologien Jean Gerson avait appuyées de l'imposante autorité de son savoir et de sa vertu ; celles que saint Bernard avait autrefois proclamées, lorsqu'il rappelait aux papes leurs devoirs 5 ; celles qu'avait énergiquement maintenues saint Louis, « le plus catholique roi que la France eût jamais porté6; » celles à qui le parlement et l'université de Paris fournirent de si dignes et de si fermes défenseurs'; celles que deThou nommait le palladium du pays,

1 ni, u. 6 III, 22.

2 111, 1S. ; Ibid., et c. 24. Déjà Jean de Meung

3 111,37. disait, dans son Roman de la Kose ; 1 '"> 1G- ...Si n'était la bonne garde

5 III , 21. Dr l'université qui garde

ŒL'V. D'ÉT. PASQUIER. — T. I. Q

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qui trouvèrent un si illustre organe dans le clergé français de 1 68*? ; celles enfin qui, « puisées dans la tradition universelle, » pour parler avecBossuet1, empruntent leur force indestructible à la raison. Si l'on considère, ainsi que l'a fait observer un de nos jurisconsultes 2, que ces maximes de nos pères sont presque les seules libertés que l'on voie mentionnées dans les temps de notre histoire antérieurs à 1789, on concevra mieux l'obstination de la lutte engagée poulies disputer, et ce que nous devons de reconnaissance aux hommes courageux qui en ont assuré le triomphe.

Comme Pasquier sépare toujours dans le pape l'homme du pontife et le prince du pasteur, critique indépendant à l'égard du premier, mais plein pour le second d'une vénération docile, de même, entre les croyances et les pratiques de la religion, i! distingue celles qui remontent , consacrées par l'autorité des Pères, au berceau du christianisme, et celles qui, d'une date postérieure, ne reposent que sur des traditions suspectes; il humilie sa raison devant les unes, il se permet déjuger les autres. Soumis sans restriction à ce qui est du domaine exclusif de la foi, il se montre rétif à l'endroit de quelques superstitions populaires. C'est ainsi qu'il ne peut comprendre qu'un homme de bien , tel que l'avait été saint Romain , soit le patron d'indignes scélérats et les arrache, à une mort méritée. En effet, chaque année , à l'époque de l'Ascension , le chapitre de Rouen choisissait, pour porter la fierté 3 de saint Romain, le crimiuel chargé du plus abominable forfait, et dès lors l'impunité lui était acquise. Frappé de ce qu'une telle histoire « a d'unique en son espèce, » Pasquier fait de cet usage, qui datait de nos premiers rois, le sujet de l'un des chapitres les plus curieux de ses Recherches *. Nous y apprenons qu'après une discussion solennelle de ce préjugé devant le parlement , Henri IV avait à grand'peine, non pas détruit, mais

Le chef de la chrétienté, 'Ou Fiertre [ Feretrunt , cercueil),

Tout eût éie bien tonrmeulé. châsse.

sui les nombreux ouvrages où il a Été 4 IX , 42 ; cf. Lettres, Vlll,2. Avant

traité des libertés de l'Eglise gallicane, ft après Pasquier on a beaucoup écrit

on peut consulter le père Lelong, lit- sur la fierté de saint Romain : Qu'il

bliothèque historique de la France, t. 1, suffise derenvoyerau père Lelong, qui,

p. 468 et suiv. De tout temps, a dit Pas- dans sa Bibliothèque historique de la

quier, Recherches, 111,44, «si à Rome France, 1. 1, p. 639-641, mentionne plu-

s'exerça le consulat de notre Église, sieurs ouvrages sur ce sujet, et de iap-

le tribunat s'en exerça en France. » peler particulièrement l'ouvrage rè-

1 Discours sur l'Unité de l'Église; cf. cent de M. Floquet : «Histoire du pri-

les ilerherches , 111 , 34. vilége de saint Romain, autrement dit

M Dupin, hloqe de Pasquier, p. 56. de la Fierté, ,> 2 vol. in-8°, 1S33-31.

PKOSATKUtt FRANÇAIS. l.\V\

restreint un abus qui offrait au crime un si funeste encouragement- Plus d'un coupable de race illustre s'était dérobé au châtiment des lois, en venant, après s'être assuré d'avance la protection intéressée du chapitre, se constituer prisonnier à Rouen.

C'est par l'ascendant de ses vertus , non par ces merveilles apocryphes, que le clergé doit, selon Pasquier, dominer l'esprit du peuple : il veut en outre le resserrer dans les limites de ses saintes fonctions. A l'exemple dé Pierre de Cugnières, dont il raconte la lutte hardie contre les usurpations cléricales ' , il leur déclare une guerre redoutable , grâce à sa connaissance de nos antiquités religieuses et civiles ; il montre comment tant de brèches ont été successivement pratiquées par l'Église dans la juridiction séculière, « que les faubourgs sont à la fin devenus trois fois plus grands que la ville. » Ces entreprises sans cesse renouvelées provoquèrent un remède : on leur opposa les appels tomme d'abus , dont Pasquier traite avec une érudition aussi solide que piquante 2. Il y voit un ferme rempart de nos libertés, une sauvegarde des droits de la justice : car fùt-on larron ou meurtrier, si l'on en croit notre malin annaliste, « entré dans la prison ecclésiastique par la porte de fer, on en sortait par celle d'argent 3. » Aussi beaucoup de ceux qui étaient traduits devant les juges royaux s'efforçaient-ils d'obtenir , sous prétexte de cléricature, leur renvoi en cour d'église , bien sûrs d'y pouvoir acheter l'impunité 4. Ces désordres rencontraient heureusement une digue dans la vigilante intégrité de notre magistrature. Attentive à poursuivre les prévarications et les crimes derrière tous les abris où ils cherchaient à se cacher , elle fatiguait le clergé de sa surveillance et de ses répressions. Loin de permettre que l'autorité ecclésiastique prévalût contre celle de la royauté et des lois , elle ne cessa jamais de proclamer ce principe , « que nos rois étaient comme les généraux et superintendants de l'É-

1 Recherches, 111, 33 ; Rabelais, dans Crévier, Histoire de VfJn&versitê , t. Il,

Pantagruel, a consacré on souvenir à p. 310; IV, 221,

re célèbre avocat, qu'il appelle du '-' 111, 33 et 34. C'est seulement suu>

Coingnet ( L. IV, prol. nouv.). Dans le Louis XII que s'introduisit l'usage de

débat célèbre qui s'éleva au temps de ces appels. Sur cette matière on peut

l'bilippe rie Valois entre la juridiction consulter aussi un traité composé,

ecclésiastique et la puissance tempo- vers le milieu du seizième siècle , par

relie, ce fut lui qui, par un plaidoyer le premier président Gilles Le maître

vigoureux qu'il prononça devant ce 11 est imprimé dans ses OEilvres. prince en 1329, comme avocat du roi, ; 1||, 33.

vengea le pouvoir séculier des entre- ' ld., 31 et 32. prises continuelles du clergé : voy,

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