I .XXVIII ETIENNE PASQUIKB
comme eux au début de leurs harangues. Pasquier rapporte qùèl- (|ues exemples de cette coutume' : le plus touchant est celui de Jean Cousinot, lorsque, au nom de la veuve du duc d'Orléans, assassiné par le duc de Bourgogne, demandant vengeance au parlement, il commença son discours par ces paroles de l'Écriture, d'une application si juste et si pathétique : <<■ Hœc vidua erat, quant cum vidissct Dominus, miscricordia commotus est super cam. «
Là aussi nous trouvons sur les fonctions publiques les renseignements les plus complets 2. Aux premiers temps de la monarchie, elles n'avaient été que temporaires : bientôt leur durée égala celle delà vie du souverain dont on les tenait, comme sous l'empire romain ; enfin la plupart furent permanentes, même dans le changement des règnes. Les principes qui présidaient à leur collation varièrent pareillement avec les époques : mais de bonne heure il en fut trafiqué à prix d'argent ; cet abus se manifesta surtout pour les offices de judicature. Saint Louis , par une ordonnance de l'an 1256, défendait déjà de les vendre à l'avenir. Plus ancienne que lui, la vénalité des charges devait lui survivre, domines atteste qu'elle existait de son temps. Jusque-là toutefois elle avait été restreinte dans certaines bornes; elle fut effrénée sous les Valois : témoin «es vers de Marot ,
Denier avance les bédiers ,
Et les derniers sont les premiers 3.
L'honnêteté et le bon sens de Pasquicr ne cessent de protester contre cet abus et de réclamer, à l'exemple de l'Hôpital, en faveur de l'élection libre qui va chercher le mérite. Son patriotisme gémit hautement de cette prodigalité ruineuse qui forçait de plus en plus François Icl" et ses successeurs à substituer partout « le poids de l'argent à celui de la vertu4. » A cette première immoralité s'en joignait une seconde, celle du sacrilège : car on était tenu , pour prendre possession de sa charge , de jurer qu'on ne l'avait pas achetée, alors même que la vente était notoire 5.
Pasquier, dans le cinquième livre des Recherches, se montre à nous sous un point de vue nouveau, celui d'historien. Il y éclaire
1 Recherches , IV, 27 ; cf. Lettres, un sot et un ignorant. On le trouve 11,9. traduit dans un dictionnaire français
2 Recherches , IV, 17. anglais de 1530 par un terme qui si ' le premier vers parait avoir été gnifie (/rond venu.
un dicton populaire. Fort usité au sei- I |V, 17.
.'iénie siècle, le mot de béclier désignait J Ibid., et c. 1 1.
PROSATEUB FRANÇAIS. LXXIX
diverses parties de nos annales : mais le passage ou il déploie au plus haut degré le talent d'une exposition large et soutenue est le tableau des rivalités de Frédégonde et de Brunehaut, « de ces deux princesses qui ont , nous dit-il ' , sur le théâtre de la France, joué des rôles pleins d'effroi et de lamentation. » Cet épisode remplit presque tout le livre. Après avoir admiré dans les Récits mérovingiens de M. Augustin Thierry la vivante peinture de ces cruelles discordes , on parcourra encore avec un singulier intérêt les mêmes événements dans Pasquier. L'émotion qui le domine (car il ne parle jamais froidement des maux de la patrie ) communique à son style familièrement énergique le mouvement et le coloris. Chez lui ce drame sanglant se déroule avec un puissant effet : son but principal en le traçant est de prévenir le retour de ces déplorables excès par l'horreur qu'il en inspire, et d'épouvanter le crime par la menaçante perspective des châtiments célestes qui le frappent toi ou tard.
Il ne se contente pas d'ailleurs de reproduire le récit des auteurs originaux ; il entreprend de le juger. Tel est son culte pour la vérité, que toutes les fois qu'il croit voir qu'on lui a porté atteinte « la colère lui échappe 2 : » il ne peut résister au besoin de la défendre; il s'attache à dissiper les nuages dont les passions contemporaines l'ont obscurcie. Sonaltention scrupuleuse pour les moindresdétails, le soin qu'il prend d'opposer entre eux , de balancer l'un par l'autre, les témoignages divers des historiens, ne donneront pas peu de poids à ses conclusions. C'est ainsi que dans la savante discussion dont la vie et le caractère de ces deux rivales forment le sujet i il s'efforce, avec le secours des textes qu'il allègue aussi bien qu'a l'aide d'un raisonnement rigoureux , d'écarter quelques-unes des imputations qui pèsent sur Frédégonde, et plus encore de disculper la mémoire de son ennemie -<. Touché d'une noble sympathie pour les infortunes de Brunehaut, il s'indigne surtout de la mort atroce infligée par un vainqueur barbare à cette reine de soixante-treize .ms, tille, femme, mère, aïeule et bisaïeule de rois 5; il lui sembk qu'elle doit être vengée de nombreuses calomnies, propagées pai des moines ignorants ou prévenus. Ses tentatives de réhabilitation mit trouvé des contradicteurs u; mais ce qu'on ne niera pas, c'est
V, 13. ïV,-23.
v, '6-25. ' Particulièrement Gaillard, ui..
LXXX ETIENNE PASQUIEK
qu'en attaquant comme erronées des opinions qui paraissaient consacrées par le temps, Pasquier a offert l'un des premiers exemples de cet examen sévère , de ce doute intelligent, qui, au lieu d'accepter les faits sans contrôle, soumettent à une lumineuse analyse les éléments épars dont la réunion forme la certitude critique. Un excellent précepte que nous lui devons ici, c'est qu'il faut lire avec circonspection l'histoire, « que les écrivains habillent souvent à leur guise l. »
Le sixième livre renferme aussi plusieurs fragments historiques fort importants et relatifs à la France : tels sont les procès de Jeanne d'Arc 2, de l'amiral Chabot et du chancelier Poyet 3; la catastrophe du comte de Saint Pol4 ; la révolte du connétable de Bourbon * , écrite avec la vivacité et la passion qui nous charment dans les mémoires contemporains 6 ; un récit naïf des exploits de Bayard , de ses vertus et de sa mort héroïque 7 , que notre auteur ne veut pas laisser s'ensevelir dans l'oubli « où les a déjà presque engloutis , dit-il 8 , l'ingratitude des ans. » Sur les hommes et sur les choses, ses jugements sont en général remplis de vérité et de sens : c'est ainsi qu'il apprécie à sa valeur Charles VII, le Victorieux; il le montre digne d'admiration dans le malheur, méprisable dans la prospérité 9. En outre, Pasquier fait ici plus d'une excursion à l'étranger : mais c'est, d'après son habitude, sans perdre la patrie de vue, sans cesser jamais d'y reporter sa pensée. On sait combien le royaume de Naples, « cet ancien amusoir de l'ambition de nos princes 10, » était alors étroitement lié à nos destinées. Pour en raconter l'histoire « pleine de tragédies '*, » et qui par tant de côtés louche h la nôtre , l'auteur des Recherches interrompt le cours de ses investigations sur nos annales l2. La famille
u u mémoire « sur Frédégonde et sur rations du père Griffet ( Voy. le t. XVII
Iiriineliaut , contenant la réfutation de de la collection Leber, p. 520 et suiv.),
l'apologie de Brunehaut entreprise par où quelques assertions de Pasquier sont
quelques auteurs ,» Recueil de l'Aca- discutées.
demie des Inscriptions, t. XXX, p. 633. " VI, 18-22.
Cf. l'avertissement du t. Xll de lUis- » VI, 18.
toire littéraire de in France, p. 9-18. aVl,4; cf. 111,30.
1 v, 22. re vi, 2.
"^i.t ": " Id , 27. Déjà en effet, au quinzième
'"•> •>• siècle, elle avait fourni aux poètes
ld.. 10. provençaux le sujet de plusieurs com-
ld., 11 et 12. positions dramatiques : voy. un article
'■ « Ce douloureux souvenir fait sai- defif. Fortonl, Sur la littérature provt >>-
guer, nous dit-il , son cœur de sujet et ,!es dext.c Mondes, 15 mai
'le Français: » c. 11. — Sur le procès 1846, p. 581.
i!'i connétable de BoHrbon-, on peut i-' VI, 27-30.
comparer avec les nech* refo
PROSATEUR FRANÇAIS. LXNM
d'Anjou , dans la personne de Charles , frère de saint Louis, était venue occuper le trône de ce pays : il trace un tableau animé des fortunes diverses de cette maison royale1. Les aventures et les crimes de la passionnée Jeanne Ire, funeste à ses maris, passent devant nos regards : contrainte d'implorer l'assistance des papes, elle n'obtient qu'au prix, du comtat d'Avignon , avec toutes ses dépendances, le patronage intéressé de Clément VI 2. La vie de Jeanne II, souillée de débauches et de sang, nous offre ensuite, par ses brusques péripéties, tout l'intérêt d'une fiction romanesque. C'est une grande source d'enseignement que de voir , dans ce triste pêle-mêle de violences et de désordres, le crime retomber presque toujours sur la tête de qui l'a commis. Cependant Jeanne II finit par une mort naturelle sa carrière impure et scélérate. Mais un autre effet de la colère divine, c'est qu'en elle, branche stérile, périt la première dynastie d'Anjou, qui avait régné pendant cent cinquante et un ans.
Naples, héritage profané et sinistre, ne sera « qu'un leurre de ruine » pour la seconde famille de ce nom,dont le chef, René d'Anjou, après beaucoup d'hommes et de trésors enfouis dans ce sol mouvant, est forcé de regagner en fugitif ses possessions de France. Le fils de René , Jean , qui met la main sur ce patrimoine, prélude par quelques succès à d'éclatants revers; et bientôt s'éteint Je dernier représentant mâle de cette maison , maîtresse de tant de domaines et qui avait pu espérer plusieurs royaumes. Son unique rejeton , Yolande, fille de René, par le mariage qu'elle contracte aveG Ferry de Lorraine, devient la tige d'où devaient sortir « les grands princes Lorrains , » contemporains de Pasquier 3 . Mais les guerres n'ont pas pris terme avec la race souveraine d'Anjou : ses prétentions tant de fois déçues, nos rois les épousent. Déjcà pour monter sur ce trône que lui avait légué Jeanne I'e , Louis, le frère puiné de Charles V , avait en 1382 sacrifié vainement « douze millions de monnaie forte, » amassés par la sage économie de ne grand prince 4. Les victoires de Charles VIII, que l'ardeur de son âge pousse à renouveler cette querelle , n'aboutissent
1 Cette période historique vient d'être 2 1352: c'est ainsi qu'Avignon a été
l'objet d'une étude approfondie dans longtemps le séjour des papes, Recher-
l'ouvrage de M. Alexis de Sainte Priest: ches , VI, 27.
« Histoire de lu conquête de flapies * VI , 27.
par (hurles d'Anjou, frère de saint ' VI, 29. Louis, «Amyot, 4 vol. iu-8".
LXXXII ETIENNE PASQUIEfi
« qu'au premier engagement du domaine de la couronne'. » Apres lui, Louis XII, François Itr, Henri II, sont contraints de reconnaître « qu'il y a toujours eu quelque ange qui , par le vouloir exprès de Dieu, s'est opposé à nos entreprises d'au delà des monts 2. » Pasquier , en gémissant sur « ces voyages, pépinières de nos malheurs, » dont il impute en partie, avec d'illustres contemporains 3, le triste succès à la duplicité des papes, regrette amèrement que tout l'argent et tout le sang qu'ils nous ont coutés n'aient pas été employés à recouvrer « un pays de notre estoc 4, » la Flandre, qu'il appelle ailleurs « un ancien fleuron de la couronne 5. »
C'est sous l'inspiration de ce patriotisme éclairé , qui forme l'unité de son œuvre si complexe , qu'il s'efforce de rendre utiles à ses concitoyens les fautes et les calamités du passé. En commençant l'exposition des discordes qui ont désolé le royaume sous la folie de Charles VI : « Dieu veuille , s'écrie-t-il 6 , que ceci puisse servir de leçon aux nôtres , et qu'au milieu de nos trouhles nous puissions devenir sages aux dépens de nos ancêtres ! » Ce hut moral ne manque à aucune partie des Recherches. Plus curieux, au reste , de la variété des récits que de leur ordre chronologique , Pasquier ne se fait pas faute de franchir à la course des siècles entiers. Sans égard pour la suite des temps, après avoir discouru de Charles VIII et des rois ses successeurs ", il rétrograde jusqu'au duc de Bretagne , Jean de Montfort, et au connétable de Clisson 8 ; de Bayard à Guillaume le Bâtard et à ses fils ". Même système relativement aux pays : il passe de France en Angleterre ; de là il se transporte à Jérusalem , puis en Italie et en Sicile, pays également liés, comme il le remarque I0 , à la grandeur de notre France. Cette considération efface à ses yeux les distances; par elle il justifie ce que sa marche a de capricieux et d'irrégulier.
On a déjà vu qu'aux sujets les plus importants, aux questions les plus graves, Pasquier mêlait volontiers des détails enjoués, de piquantes bagatelles, qui reposent, en l'égayant, l'attention
i VI, 28. 5 V, 12, à la fin; cf. Lettres, \, 1.
■i VI, 29. " Rech., VI, 3.
3 VI , 28 : cf. llospitalii carmiiia , ; VI, 29.
Amsterdam, 1732, in-8°, p. 462 el s ld., 30.
4(33 ; et les poésies latines de la Boëtie, ' ld., 18-23.
p. 380 et 381 de ses Ob'uvres complètes. "> ld , 25.