PROSATEUR FRANÇAIS. LXXXV
pénètre jusqu'au cœur de son existence. Quel était le sens de plusieurs surnoms jadis appliqués à nos souverains ' ; d'où vient la désignation d'Anglais que nous donnons à nos créanciers ? ; pourquoi avons-nous substitué au tu romain notre vous cérémonieux 3 ; qu'était-ce que les ribauds et leur roi 4 ; d'où dérivent les formules de politesse et les titres usités parmi nous 5 ; quand nos ministres ont-ils commencé à s'appeler secrétaires d'État6 ? Ce seul apereu de quelques-unes des questions auxquelles répond cette partie de l'ouvrage peut faire juger de l'extrême variété des discussions qui la remplissent. Dans ses recherches sur le langage, Pasquier ne se borne pas à étudier ces termes expressifs qui semblent par le son même un écho fidèle de la pensée ' : pour lui il n'en est aucun de si simple qu'il ne doive être l'objet d'une patiente analyse; « car les mots, comme il le dit, ont, aussi bien que les républiques , leurs histoires à part 8 : » histoires très-précieuses pour nous initier à une connaissance plus intime des choses , trèspropres aussi à douer l'intelligence de netteté et de rigueur. En cessant d'être de vides formules, les mots deviennent pour l'esprit une nourriture plus forte et plus vivifiante.
Tel est le mérite de la philologie dans Pasquier : il nous fait comprendre ce que nous avions longtemps répété au hasard ; nous sourions de notre ignorance eu la corrigeant. Non content d'en préciser le sens, il suit beaucoup de locutions dans leurs vicissitudes , dans leurs fortunes diverses : au déclin de sa longue carrière il en avait vu périr qui florissaient pendant sa jeunesse ; il en montre dont l'acception, par l'empire absolu du temps, était devenue contraire à leur signification d'autrefois 9 , d'autres qui, transplantées d'un pays dans un autre, avaient repris racine et s'étaient perpétuées sur la terre étrangère l0. Il apporte une grande attention à démêler les éléments primitifs des mots. Mais, sur ce terrain glissant de l'étymologie, a-t-il toujours évité les chutes? Certes, on ne saurait le prétendre. A cette époque surtout, où les
1 VIII, 45. fie aujourd'hui néant ; autrefois, ron-
2ld.,27. formément à sa raciue latine (resi, il
3 Id., 4. signifiait quelque chose . V., à ce sujet ,
4 Id., 44. M. Ampère, Histoire de ht formation 5Id.,5, 19. de la langue française, p. 275; Cf. 6 Id., 13. M. Génin , Variations du langage h an ■ "Id., 6. çats, p. 500-504.
* ld., c. 7. ' i" vin, 20.
9 Id., 53 : par exemple, rtén signi-
LXXXVI ETIENÏNE PASQUIER
longues du Nord et celles de l'Asie n'avaient pas été explorées, les méprises devaient être très-faciles et très-fréquentes. Pasquier est sans doute trop prompt à saisir d'apparentes analogies ' ; ça et là quelques origines suspectes, quelques explications forcées excitent notre incrédulité2 : toutefois, en général, son jugement sur, son érudition solide le sauvent de l'erreur 3.
Ce n'est pas une petite gloire pour Pasquier d'être le premier entré sérieusement dans le domaine de la philologie française , d'avoir abordé parmi nous ce que je ne craindrai pas d'appeler la philosophie du langage, et donné l'exemple de ces travaux pleins d'avenir. Fussent-elles mêlées d'assertions problématiques et aventureuses, dételles investigations n'en sont pas moins pour une langue le signal des progrès : elles en dressent l'inventaire ; elles en révèlent et multiplient les ressources. Les plus grands génies de l'antiquité n'avaient eu garde de le méconnaître. Platon , dans le Cratijle; Varron, dans son ouvrage sur la langue latine ; César, dans ses livres perdus sur la grammaire 4, s'étaient appliqués à ces recherches. Creuser les racines des mots, les étudier dans leurs transformations, déterminer et préciser leur valeur, qu'est-ce autre chose , en effet , que perfectionner l'instrument de la pensée ?
Les proverbes, cette sagesse des nations, cetteexpressiondeleur vie morale5, reçoivent en outre de Pasquier des interprétations aussi judicieuses que piquantes. Ce sujet a préoccupé au seizième siècle plusieurs esprits distingués, entre lesquels Henri Etienne; mais aucun d'eux ne l'a traité avec plus de savoir et d'étendue que notre auteur6. Avec la riche expérience du vieillard , il prodigue aussi sur les adages populaires les conjectures et les observations ingénieuses ; grâce à ses connaissances de tout genre, il retrouve parfois avec certitude les litres de leur origine. « Je veux que l'on me tonde, » rappelle,
1 Quand par exemple , VIII , 42 , il lieu d'affermer les terres en argent, on
dérive coquin du latin coc/uina, « parce se contentât d'avoir la moitié de ce
que, dit-il, ces mendiants volontaires qu'elles rapportaient : VIII, 46. Iialënent ordinairement la cuisine. » 4 De analogia Iibri duo, ad M. Tul-
- Voy. en particulier VIII, 21, 22 et lium Ciceronem : V. sur cet ouvrage la
36. relativement au mot abandonner, Bibliothèque latine de Fabricius, in-4°,
sur lequel porte ce dernier chapitre, Venise, 1728, t. I, p. 186. l'opinion de Pasquier a été combattue 5 Suivant d'Olivet (Continuation de
avec succès par M. Ampère, Histoire l'Histoire de l'académie française,
ormatton de la langue française, p 53), <c ils contiennent la morale vnl-
p. 333. ^-aire du pays. ■<
1 Remarquez, entre les racines incon- '• Voy. Goujet , Bibliothèque firan-
tertables, celle du mot métayer que çaise,t.i,p. 287: a Pasquier, dans
Pasquier explique en rappelant une loi cette partie, nous apprend, dit-il
de Valentinien qui prescrivoil qu'au bien des choses utiles et curieuse*. »