‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 44 sur 176 · LXXXVIII ETIENNE PASQUIER · texte numérisé non relu

LXXXVIII ETIENNE PASQUIER

yeux sur ce vaste système d'enseignement qui a eu sa part dans les gloires du pays ' .

On se rappelle qu'à l'illustration des armes la Gaule ajouta celle des lettres ; on connaît la célébrité que ses écoles d'éloquence acquirent sous les empereurs *. La France ne devait pas abdiquer cette supériorité antique. Du moment où l'ordre social y fut assis sur de solides bases , les études fleurirent dans son sein : on y vit, dès la lin du douzième siècle, se former une sorte de milice intellectuelle, chargée parmi nous du dépôt des lumières et du soin de les répandre. Ceux de nos rois qui en ont accru le foyer par leur protection sont les plus grands aux yeux de Pasquier. Pourquoi donne-t-il entre eux l'un des premiers rangs à Philippe-Auguste ? Est-ce parce que nous lui devons l'oriflamme, parce qu'il a étendule territoire ou embelli la capitale? C'est bien plutôt parce qu'il y a fondé « l'université des bonnes lettres et sciences 3. » Cependant, des quatre facultés sur lesquelles Pasquier, avec son énergique familiarité, la disait bâtie 4, celles de médecine, de décret , de théologie et des arts, les deux dernières seules furent établies5 sous son règne : mais les autres ne tardèrent pas à leur être jointes. Déjà , au commencement du quinzième siècle , le célèbre Gerson comparait l'université de Paris à un vaste fleuve, qui, prenant naissance dans le paradis terrestre , se partageait en quatre, grandes rivières , pour aller porter l'abondance dans le monde entier6.

Après cette université qui avait été longtemps « la seule et générale université de la France ? , » fut instituée celle de Toulouse. Monument d'expiation de l'hérésie albigeoise, elle avait pour objet d'en effacer les dernières traces. Le comte de Toulouse n'était rentré en grâce avec le saint-siége qu'après avoir abjuré ses erreurs et s'être engagé à entretenir, pendant dix années, des maîtres pour enseigner la tbéologie , le décret , la médecine , la philosophie et la grammaire 8. Douze autres universités furent encore érigées dans le royaume : ce fut à Orléans , Montpellier, Angers , Poitiers ,

1 Oo consultera avec fruit sur les an- Paris , IV, 6; VI , 12. ciennes universités, et particulièrement 4 IX, 13.

sur celle de Paris, un ouvrage récent de 5 Id., 9.

M. Troplong : Du pouvoir de l'État sur e Id., 10.

l'enseignement, d'après l'ancien droit 'IX, 37.

public franc ais y Paris, Hingray, in-8?, s ibid : on peut voir dans ce cbapi-

1844. tre l'acte d'autorisation donné par Gré-

2 IX, 1. goire IX, en 1233, pour la fondation 1\, 8 : cf. Iélilûen, Histoire de de cette université.

PROSATEUR FRANÇAIS. LXXXiX

Caen, Bordeaux , Bourses , Cahors, Nantes, Grenoble , Valence , et Reiras. Les actes authentiques de ces créations successives sont rapportés dans les Recherches ' : la dernière datait de la jeunesse de Pasquier ; elle avait été due au crédit du fameux cardinal Charles de Lorraine 2.

L'établissement de ces grands centres d'instruction ne laissa pas de rencontrer des obstacles fréquents, suscités par d'aveugles antipathies ou par des rivalités jalouses : mais le patronage décidé de plusieurs de nos rois l'emporta s. Non contents de leur prêter mainforte contre leurs ennemis , ils comblèrent encore de leurs faveurs les écoliers et les maîtres '. Philippe le Bel, principalement, les gratifia de privilèges si considérables, que par une clause « pleine de courtoisie, » selon la remarque de Pasquier5 , il crut devoir excuser ses concessions : il avertissait les « bourgeois et manants » de ne pas prendre ces prérogatives en mauvaise part, attendu, disait-il, que la cité recevait des bonnes études et de ceux qui les cultivaient autant de profit que d'honneur.

Ce n'était pas toutefois au pouvoir royal que nos anciennes universités étaient directement soumises. Sorties du sein de l'Église , elles relevaient immédiatement de l'autorité des papes. De là l'intervention souveraine des légats dans toutes leurs réformes c. Par suite de cette origine cléricale, le mariage était interdit dans le principe à tous leurs membres : il fallait même y renoncer pour devenir maître es arts7. Ce fut le cardinal d'Estouteville qui tit le premier fléchir la rigueur de cette règle. La permission de mariage donnée par lui aux docteurs en médecine fut réputée « un grand coup d'État. » Depuis, l'exception fil de nouveaux progrès; et du temps de Pasquier les docteurs en décret eux-mêmes étaient autorisés à se marier 8.

A cette époque la faculté de droit, qui détrôna plus tard celle de décret, n'existait pas encore : le droit était toutefois enseigne dans des écoles spéciales , appelées « universités de lois ». >< Elles

1 !X,36. de M. Troplong , p. 73 et 89. Peu à

- 1Ô4~ : III, 18. peu, néanmoins, on voit le pouvoir

1 IX, 3(5. royal intervenir dans les réformations

1 IX, 2G et 27. M. Ponsard fait al- et le gouvernement des universités: Be-

lusion à ces privilèges dans une scène cherches, l\, 25 el 26; et M. Troplong,

intéressante de sa dernière tragédie : p. 155 et suiv.

Aqnès de Mèranie, I, 3. ' IX, 31, à la fin: cf. 111, 20.

• IX, 37. .«lied.

IX, 37 : et. ul., 25 , et le livre cite " l\, 37.

ft.

XC ETIE.VNE PASQLIER

durent eii partie leur naissance à une découverte mémorable i|ui modifia profondément, suivant Pasquier', la face des société;» : étouffé par la barbarie pendant plusieurs siècles, le droit romain avait re- •paru vers le milieu du douzième 2. C'était au moment où l'Europe entrevoyait quelques rayons d'une civilisation renaissante, qu'un hasard inespéré lui rendait si à propos ces monuments de la sagesse antique. On dit que les Pisans retrouvèrent dans la ville de Melfe ', prise d'assaut, ce précieux dépôt ignoré de ses possesseurs, et que bientôt l'unique exemplaire des lois romaines fut reproduit et répanda dans divers pays. Le premier, l'empereur Lothaire II les lit interpréter dans ses Etats ; et sur ces textes, déligurés par le temps, se multiplièrent des générations de commentateurs^. Par leurs veilles fut créée la science du droit, qui consistait presque tout entier dans le droit romain. Mais chez nous cet enseignement avait eu à lutter, comme toute innovation utile, contre d'opiniâtres résistances. Le saint-siége l'avait redouté; et le pape Honoré III, par un décret qui soulevait encore l'indignation du fameux jurisconsulte Charles du Moulin, l'avait interdit à l'université de Paris 5. Des Italiens venus en France vers 1300 fondèrent cependant sur cette matière des lectures à Toulouse , qui put se glorifier d'une si importante initiative6. Peu après, ces cours publics de droit, en particulier de droit romain , reçurent de Philippe le Bel une existence légale et un développement efficace '. La jeunesse se précipita avec une ardeur incroyable vers cette étude nouvelle, qui lui offrait à la fois « honneur et gain, pères nourriciers des arts8. » Au reste, un immense besoin d'apprendre possédait alors les esprits L'enseignement de la médecine n'avait pas été accueilli avec un moindre enthousiasme. Tous couraient en foule l'entendre professer, si bien qu'il parut nécessaire de défendre aux religieux , patdécrets portés en concile , de sortir de leurs couvents pour assister à ces leçons 9. Ce fut au douzième siècle, sous Louis le Jeune, que

1 IX. 33. de la France est loin toutefois d'adoptei

Il s'était perdu sur la fin de la se- cette date : Voy. à ce sujet l'abrégé

ronde race de nos rois, d'après les juris- chronologique du président Hénault ,

consultes du seizième siècle : opinion t. I, p. 182.

combattue de nos jours avec une grande ' IX, 33et34.

autorité par M. de Savigny dans son 5 ld., 36.

Histoire dv droit romain ou moyen 6ld., 36 et 37; cf. l'ouvrage cité di

irje, voy. particulièrement, 1 111, p. 71 M. de Savigny, t. 111, p. 244 et suiv,

et Buiv. i Hjngraj . 1830, in-8°. : 1\, 37.

du Amalphi . vers l'an 1137 : ttè- 6 Iliid.

therches, IX, 33.' VHistoirt litlcrain l\, 12.

PBOSATELU FEA.HÇAIS. XCT

quelques hommes nourris des livres d'Ilippocrale, et désignés par le nom de Physiciens . entreprirent ainsi de faire succéder à un grossier empirisme des théories arrêtées et un ensemble raisonné de connaissances positives. Jusque-là néanmoins, remarque malignement Pasquier ', on ne laissait pas que de se rétablir comme depuis.

La chirurgie, comme la médecine, avait été longtemps ignorée de nos ancêtres. Aux beaux temps de la chevalerie, où l'on portait et recevait tant de coups, il n'en est nullement question : mais transportés dans un château voisin, les preux, on se le rappelle, y rencontraient d'ordinaire « quelque prude clame ou damoiselle, » pour panser et pour guérir leurs plaies . C'est ce qui lit sans cloute que la chirurgie , après être devenue un art , fut d'abord exercée par les femmes aussi bien que par les hommes. Au règne de saint Louis, d'après les uns, à celui de Philippe le Bel, selon l'assertion plus vraisemblable des autres, remontait le collège ou la confrérie des chirurgiens 3. Dans la suite notre sage roi Charles V, pour honorer leur profession, voulut y être agrégé. Ils ne trouvèrent pas la même faveur auprès de la faculté de médecine et de l'université de Paris 4. Celle-ci, qui , comme l'Église sa mère, avait horreur du sang , faisait conscience de les admettre parmi ses enfants, à cause « du caractère rude et cruel de leurs pratiques. » Quant aux médecins, loin de les recevoir dans leur corps, ils affectaient de ne voir en eux que des manœuvres, et leur prodiguaient les mépris; surtout ils soutenaient qu'ils ne devaient jamais opérer sans leurs ordonnances, tandis que les chirurgiens se piquaient au contraire d'exercer un art plus sûr que le leur. De là des hostilités de vieille date, que le parlement, au commencement du dix-septième siècle , n'avait pu encore apaiser. D'autre part les barbiers, se permettant d'empiéter peu à peu sur l'état de chirurgien, s'étaient servis du rasoir pour saigner; et leurs usurpations avaient dans les médecins de malicieux fauteurs. « De toute ancienneté, dit Pasquier 5, il y a eu deux ambitions qui ont couru, l'une dans l'àme des chirurgiens, afin que leur compagnie fut incorporée à l'université, et l'autre en celle des barbiers, pour que leur confrérie fit part de celle des chi-

i\, 12 avaient voue leur exercice à la pieté. >■

IX, 30. ' IX,30 et 31.

1 Hml : ce nom de confrérie pwve- ' ld., 32. ■ Hit , 'suivant Pasquier, « (te re qu'Ua

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