‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 48 sur 176 · PROSATEUR FRANÇAIS. XCVI · texte numérisé non relu

PROSATEUR FRANÇAIS. XCVI

vant par les états de Tours en 1 50G ; d'avoir commis des omissions et altéré des textes en les citant de mémoire ' ? On conçoit que le nombre de ces méprises pourrait être augmenté, sans que l'autorité de Pasquier en fut sensiblement affaiblie. Et Bayle lui-même, ce formidable chercheur, qui l'a beaucoup lu et cité, n'a trouvé que trèspeu d'occasions de le reprendre. Loin de fournir à la critique des armes contre lui, une étude attentive de son ouvrage, en montrant l'habile emploi qu'il a su faire des ressources si restreintes dont disposait alors l'érudition, nous convaincra plutôt que pour la clairvoyance et la sûreté du jugement il a surpassé ses contemporains et devancé les lumières de la science moderne. Plus d'un point sans doute, dans le moyen âge, ne pouvait encore offrir à Pasquier que des obscurités impénétrables : pour bien apprécier une époque, ainsi qu'un tableau , il faut être placé à quelque distance. Nos véritables origines ne devaient se révéler pleinement qu'à une société mûrie par l'expérience des siècles ; à notre temps seul il était réservé de rendre la vie aux monuments de notre histoire primitive2. Mais, en présence de ces tableaux définitifs où désormais subsistent ces époques empreintes de leur couleur réelle, il sera juste de saluer d'un regard reconnaissant ceux qui, il y a plus de deux siècles, ont préparé l'œuvre des maîtres.

On reconnaîtra donc, pour être équitable envers Pasquier, que si son autorité acquiert plus de poids à mesure qu'il se rapproche des jours où il a vécu , s'il est un guide plus certain sur la troisième race de nos rois que sur les deux premières, il n'en offre pas moins sur les temps les plus reculés de notre histoire des aperçus souvent très-vrais , et qu'à cet égard même il a ouvert dans ses Recherches des voies larges et fécondes aux successeurs qui l'ont surpassé. Plusieurs résultats sont demeurés par lui acquis à la science. En discourant des fiefs , il a porté le premier quelque clarté dans les ténèbres de la féodalité 3. Il explique, mieux que de célèbres écrivains ne l'ont fait au dix-huitième siècle 4, l'origine du

1 Voy. les manuscrits français par 3 Un jes pojnts les plus important M. Paulin Paris, t. VI, p. 286. Cf. Gou- qu'il établit, relativement aux fiefs, jet, Bibliothèque française, t. VIII, et qu'il prouve par de nombreux p. 321. exemples, c'est que souvent des ab-

2 Voy. M. de Chateaubriand, Les bayes et des évèchés furent concédés Martyrs. I. VI et VII, Discours histo- en fiefs : Recherches , III , 20.

Tiques, l'étude sixième; M. Guizot, Es- < Mably, Dubos, Montesquieu même;

sais sur l'histoire de France; M. Au;;, cf. Recherches, II, 18. Thierry, Récits mérovingiens, de.

\<:viir ETIENNE PASQUIER

nom des Francs Salions, nos ancêtres, et des lois qu'ils nous ont léguées. Pour démêler beaucoup d'inextricables fuseaux que conlenaient nos annales1 , quelle perspicacité singulière ne fallait-il pas? Quelle patience, pour déblayer un terrain obstrué de matériaux confus? La gloire de Pasquier est de l'avoir entrepris, non sans succès. Jurisconsulte, publiciste et homme d'État, il a résolu plusieurs problèmes historiques , il a préparé la solution d'un plus grand nombre encore. Aussi que de fois n'a-t-on pas puisé dans cette œuvre encyclopédique, s'il en fut, où l'auteur s'occupe même des lettres de notre alphabet7? Que de choses ne nous y semblent aujourd'hui vulgaires, que parce qu'elles ont été , depuis lui et d'après lui, très-fréquemment répétées? Il n'est pas jusqu'au goût du seizième siècle pour les arts, qui ne se monlre dans de eu lieux détails sur l'architecture de la Sainte-Chapelle, que l'on restaure en ce moment à Paris3. Plus d'un chapitre de Pasquier est le germe d'où sortiront de gros livres; plus d'une de ses pensées sera reprise et fécondée par le génie des écrivains qui illustreront les siècles suivants. Divers passages de l'Esprit des lois et des Considérations sur les causes de la grandeur et de la décadence des Romains annoncent que Montesquieu ne l'avait pas lu sans fruit5. Dans d'autres historiens ou publicistes distingués, tels que Boulainvilliers5, Mably" et Dubos7, dans ceux qui de nos jours ont éclairé certaines parties encore obscures de nos annales, il serait aisé de suivre la trace de ses idées, et de prouver qu'elles ont exercé une notable influence sur le progrès des études historiques.

Avec le premier livre des Recherches avait paru un opuscule qui n'a pas cessé depuis d'être placé à leur suite , le Pourparler du Prince , ou, comme on dirait aujourd'hui, 'l'entretien sur le prince. C'est un traité , en forme de dialogue , sur les diverses théories de l'art de régner. Quatre personnages qui conversent entre eux, l'écolier ou l'ami des lettres , le curial ou l'homme de cour, le philosophe et ]e politique, exposent à ce sujet leurs doctrines. Le Prince

1 Recherches, IV, 7. vains du seizième siècle, si ce n'est

, ■' Id., VIII, 63. Montaigne.

' Id., III, 39. '■> Observations sur l'ancien goure r-

i Ce puissant esprit a fait aussi pins nement de la France.

it'un emprunt à la République de Bo- e Observations sur l'histoire de

(lin : mais il s'est abstenu de men- France.

lionner les secours qu'il a tirés de ces ' Histoire critique de l'établissement

,leu\ auteurs, parce que, an temps de de tu monarchie française dans les

Montesquieu , on ne cilait pas les écri- Gaules.

Page 1