‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 5 sur 176 · VIE D ETIENNE PASQUIEK. IX · texte numérisé non relu

VIE D ETIENNE PASQUIEK. IX

ger de nouvelles leçons. L'Italie nous disputait alors les professeurs les plus renommes : ce fut dans cette patrie classique du droit qu'il alla perfectionner son instruction. A Ravie il entendit Alciat, qui, l'un des auteurs d'une innovation fort goûtée, tempérait par l'attrait littéraire l'aridité de la science des lois1 ; à Bologne, Socin , objet pour les Italiens d'une vénération presque idolâtre2. La passion dans le seizième siècle se mêlait à toutes les études, et à celle de la jurisprudence plus qu'à aucune autre.

Après trois ans consacrés à ces travaux et à ces voyages, Pasquier débuta en novembre 1 549 3 au barreau de Paris. Dans une époque où tous les débats, civils et politiques, venaient aboutir au parlement, où le corps de la magistrature était, en beaucoup de rencontres, l'arbitre suprême non-seulement du sort des particuliers, mais de celui des princes et de la fortune de l'État , on ne sera pas surpris qu'une considération singulière entourât la profession d'avocat. Pour nos pères, si vivement épris de tout ce qui rappelait l'antiquité, il s'attachait à ce rôle quelque chose de l'importance que possédait jadis le patron de Rome. Aussi la jeunesse d'élite se précipitait-elle dans cette carrière, qui semblait promettre à la fois l'influence et la richesse *.

Parmi ceux qui faisaient leurs débuis en même temps que Pasquier on remarquait Brulard, qui par la suite fut premier président au parlement de Dijon, et François de Montholon, depuis garde des sceaux 5. Versoris et le célèbre auteur de la République, Bodin, s'efforçaient également de conquérir un rang au barreau ; mais ce dernier, malgré son rare esprit et son profond savoir, ne devait pas y réussir 6. Peu après Loisel et les frères Pitbou descendaient dans cette arène. Entre les plus 'anciens avocats on distinguait Pierre Séguier, Christophe de Thou, Charles Dumoulin. Ces noms seuls attestent combien pour se faire jour la lutte était rude et difficile. Plusieurs, par un découragement prématuré, se réfugiaient dans l'achat d'un office de judicature i. Le succès ne pouvait s'obtenir

'Recherches, IX, 39 : ces juris- 237 et 268. Cf. les Recherches, IX, 38;

consultes ont été appelés humanistes. et Sainte-Marthe, Élotje de Brisson.

'-' Recherches , ibid. " Lettres de Pasquier, XXI, 1; Loi-

J Id., IV, 27. 11 a dit ailleurs dans sel, Dialogue des Avocats, p. 204 del'é-

son Interprétation des lnstitutes de dit. citée.

JustMan , 11 , 52 « en octobre , 1519. » n loisel , ibid., p. 324. Cf. Ménage ,

k Loisel, Dialogue des Avocats, édit. Vitœ Aùrodii et Menagii, in-4", 1675,

de M. Uupin dans ses Lettres sur ïapro- p. 111.

/éssionrf'arocaf; 1818,in-8°, 1. 1, p. 202, T Mémoires historiques et critiques,

\ VIE DETIENNE PASQUIER.

qu'à force de persévérance : Pasquier le comprit, et par une application soutenue il commença aussitôt à jeter les fondements de sa fortune future. Lui-même nous l'a dit1, il avait foi dans notre vieux proverbe : « Petit à petit on exploite grand chemin. » C'est sur ce principe qu'il dirigea toujours sa conduite. La première cause qu'il plaida, après avoir observé assez longtemps, nous dit Colletet, le précepte que Pylhagore enseigne à ses disciples, concernait « la réformation du collège des Dormans. » Une foule nombreuse d'écoliers formait l'auditoire : des témoignages de sympathie accueillirent ses paroles, et ce coup d'essai, qui lui mérita l'estime de la cour, redoubla son zèle et son espérance-.

Pour acquérir cette expérience, que rien ne supplée, il se montra dès lors assidu aux plaidoyers importants , attentif à profiter de tous les conseils, à se former par toutes les leçons. Des loisirs ne pouvaient néanmoins lui manquer à son entrée dans la carrière. Il sut les mettre utilement à profit. Le goût de la littérature, en se répandant de plus en plus parmi nous, avait depuis peu gagné le barreau : de là cette génération d'avocats gens de lettres qui devait bientôt par la Satire mémppèe exercer une si puissante influence sur les affaires du pays. Le jeune Pasquier se mêla aux rangs de cette élite, et dans les travaux littéraires, avec une nourriture solide, avec de nouvelles forces pour son esprit, il chercha la gloire pour son nom. Ajoutons encore que souvent il ne demanda qu'un délassement à sa plume. Une règle qu'il s'était tracée c'était d'allier, comme l'a conseillé le poète, le sérieux de la vie avec ce qu'elle offre aux hommes sensés de gracieux et d'aimable. 11 voulait « que le plaisir ne lui fit jamais mettre en oubli ce qui était de son état, ni que l'exercice de son état ne lui fit oublier rien du contentement qu'il prenait aux gentillesses et gaillardises d'esprit3. » Ces paroles montrent assez son humeur : elles expliquent aussi la diversité singulière de ses œuvres et le caractère frivole de celles qui l'annoncèrent au public.

Son Monophilc , espèce de traité sur l'amour, parut en 1554 : l'auteur avait alors vingt-cinq ans. « Conforme, nous dit-il4, à son âge et à l'honnête liberté qu'il portait sur le front , » ce livre

publiés sous le nom de Mézeray, Ams- * Lettres.

terdam, in- 12, 1753, t. I, p. 64; cf. ' tbid., Mil, 1.

Pasquier, Leit., VU , <j. i jhiu.

1 Lettres , 1, lô.

VIE DETIENNE PASgLIER. \l

ne l'était pas moins au goût public, que l'imitation des auteurs italiens, et particulièrement de Pétrarque, avait marqué d'une si vive empreinte. Un recueil analogue ( nous réservons l'analyse de ces ouvrages pour un chapitre particulier) le suivit une année après. A la môme époque, comme s'il n'eut pas suffisamment prouvé « qu'i! n'était pas né pour être oiseux ' » , ses conceptions prenaient une direction plus élevée ; il abordait une entreprise de longue et puissante baleine , celle de « rechercher les anciennetés de notre France 2. » Son activité pour les affaires ne souffrait nullement de ces distractions studieuses ; bien plus, la réputation naissante qu'il devait aux lettres lui venant en aide' : on le remarqua bientôt entre les jeunes avocats de sarolée; on fonda sur lui pour l'avenir de grandes espérances 5. Aussi d'excellents partis ne tardcrent-ils point à lui être proposés; on alla jusqu'à lui parler « de mille livres de rente4, » dot considérable à cette époque : mais vainement essayait-on de le tenter par l'appât de grosses sommes ; il comptait bien « ne pas se marier aux us et coutumes de Paris, » et connaître les mœurs de celle dont la main lui serait offerte avant de s'enquérir de sa fortune5. D'autres propos non moins sages, que l'on pourrait lui emprunter, témoignent qu'il avait mûrement réfléchi sur ce grand acte de la rie, et qu'il ne voulait l'accomplir qu'avec dignité et bon sens0. Il n'éprouvait d'ailleurs aucune impatience •le renoncer à sa liberté", lorsqu'une circonstance aussi avantageuse que piquante la lui fit perdre. Il venait de plaider pour une jeune veuve, il avait obtenu pour elle le gain d'un procès fort important : celle-ci, dans l'effusion de sa reconnaissance, lui dit ingénument, au rapport de Colletet8, « que les obligations qu'elle lui avait étaient telles qu'elle croyait ne les pouvoir mieux acquitter qu'en se donnant elle-même à lui et tous ses biens ensemble. » La veuve était riche, belle, vertueuse 9 ; et, ajoute lebiographe, Pasquier, heureux d'accepter son offre, «s'engagea ainsi à bonnes enseignes, en 1557, dans les liens du mariage. »

1 Lettres, Vil, 1. Interprétation des Institutes de Jus-

7 Hiid. tinian, 111, 52 : son nom de famille

1 Id., XXI, 1. était Montdomaine; le nom de son

4 ld.,1 , 13. premier mari , dont elle ne paraît pas

5 Ibid. avoir eu d'enfant, était Belin.

6 Id., 1,9. 9 On voit, dans l'épitaphe de Pas- ' Ibid. quier, qu'elle était du même âge f / ifs des Poètes français , article que lui.

cîté dé Pasquier. Cf. Lettres, XXI ;1,

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