‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 50 sur 176 · C ETIENNE PASQUIER · texte numérisé non relu

C ETIENNE PASQUIER

science du droit , que l'éloquence , qui sont comme autant ■< de plants généreux » dans le champ fécond des belles-lettres? Là-dessus, pour prouver par de nombreux exemples que les grands princes n'ont jamais méconnu le charme et la puissance de ces nobles études, il commence à Alexandre et s'arrête à « ce roi de bonne mémoire, François, et à Marguerite sa sœur, en qui toutes les grâces de notre poésie parurent assemblées. » Le philosophe, à qui l'écolier « passe le bouquet comme aux festins solennels, » établit après lui « que la magnanimité d'esprit est la seule compagnie digne des rois : » Le droit de commander aux autres impliquant en premier lieu, suivantlui, la nécessité de se commander à soi-même , il s'indigne contre ceux qui, maîtres de tout un peuple, ne savent pas dominer leurs passions. Leur condition lui semble misérable, « si, quand ils ont le vent en poupe, ils ne^se peuvent faire un ami. » Cet ami si nécessaire pour le moment de la tempête, ils le chercheront en eux, ils le créeront pouf ainsi dire au fond de leur cœur, fidèles aux leçons de la philosophie qui fonde la sécurité et la gloire des princes sur « l'assurance de leur propre vertu. » Le moyen pour eux de braver les vicissitudes de la fortune, ce sera donc de comprimer leurs passions, de mépriser le présent, et de vivre les yeux toujours attachés sur l'avenir.

Nous entendons ensuite , sous le nom du Ç^urial, non pas l'un de ces sages courtisans, « à l'honneur desquels Pasquier n'a pas prétendu déroger, » mais l'un de ces seigneurs frivoles, dont Alain Chartier remarquait ', « qu'ils eussent tenu à reproche de bien lire et de bien écrire. » Aussi les propos de l'écolier et du philosophe ne font-ils qu'exciter sa pitié : il n'y voit qu'un vain « fleurétisde paroles. » Pourquoi le prince « en repassant devant ses regards mille considérations monastiques sur la fragilité de ce monde, se rendrait-il malheureux? )■ D'après lui, « les peuples, avec tout ce qu'ils possèdent, appartiennent au roi. » Dès lors, quel sera l'objet de tous ses efforts , sinon de conserver intact le dépôt de la puissance suprême qu'il tient de Dieu? Pour la défendre il a en main l'épée et les lois : qu'il sache seulement en user. A l'art de « trafiquer de ces lois, qui font trouver bonnes ou mauvaises les choses indifférentes et parfois bonnes celles qui de soi sont mauvaises, »

; Dans .snu livre du Curial. Foute- leur semblait plus noble que de ne rien nelle disait pareillement de quelques savoir ( Éloge du marquis de l'Hôptseigneurs de son temps, « que rien ne toi ). »

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il suffit qu'il joigne l'exercice désarmes, qu'il donne, en protégeant ses frontières, un aliment à l'activité de ses sujets, et qu'il se ménage en outre, par un système d'impôts bien établis, des ressources permanentes.

Le politique, on devine aisément que Pasquier se cache sous ce nom , se charge de lui répondre ainsi qu'aux deux premiers : son but est de résumer les débats, de discuter et de juger les avis ; il n'hésite pas à les condamner tous. Le souverain, pour être digne de son rang, ne saurait être , comme il le déclare , un homme de lettres ou un philosophe, encore moins un tyran. Non content de signaler ce que chacune des opinions précédentes a d'excessif et d'étroit, il recherche quels sont les vrais principes du gouvernement monarchique , à quelles règles il doit obéir. Ses conclusions , remarquables par la vigueur du raisonnement aussi bien que par le mouvement du langage, méritent une place entre les meilleurs morceaux de Pasquier. Elles témoignent hautement de son libre esprit, de sa droite raison , de son patriotisme éclairé. Le monarque, selon lui , tout entier à l'étude des besoins de son peuple , doit « se porter, à son égard , tel qu'il voudrait que l'on fut envers lui , s'il était sous la dépendance d'autrui ', surtout ne pas accommoder toutes ses pensées à son protit particulier : car lorsqu'il pense être plus grand , pour rapporter tout à sa personne, c'est lors qu'il est plus petit. » Aux yeux de Pasquier, Sparte, chez les anciens, Venise , chez les modernes, offrent dans leurs gouvernements un bel exemple de l'autorité souveraine sagement tempérée par les droits des citoyens. Il lui semble même que dans notre France cette heureuse alliance de la liberté et du pouvoir se réalise, grâce aux assemblées dis états. Par elles nos princes ont cimenté leur union avec leurs sujets : en y cherchant le vrai fondement de leur puissance, ils ont mérité l'amour et le dévouement du pays. A la faveur de ces formules de respect, il leur adre>se des paroles pleines de sincérité et de courage : « les peuples ne sont pas faits pour les rois, mais les rois pour les peuples. » Que ceux-là se gardent de l'oublier. Si la royauté n'atteint pas son but, qui est le bien de tous, elle court a sa perte. 11 faut donc, pour assurer son salut, que le conseil suprême des grands corps de l'État exerce sur elle un vigilant con-

1 Voy. dans Tacite, lltst ,1, 16, les rumque rei'UDi delectus est, eogitaie paroles de Galba à Pi, on : « Utilissimus quid aut voluerissub alio prjneip cjuideiQ ac brevMfiimus bonaram mal a- nolucris. ■ < f. Plini . Pan l 'roj., r. 4 \,

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trôle , l'avertisse et au besoin redresse sa marche , si elle tentl à s'égarer. Ce que Pasquier dit ensuite de nos finances , des charges et des dépenses publiques, atteste à quel point chez lui le sens de l'homme pratique se joint à la hardiesse du penseur.

Sous la dynastie des Valois, de ces princes qui n'obéirent jamais sur le trône qu'à leurs instincts et à leurs caprices , combien de tels écrits n'etaient-ils pas nécessaires? Ils nourrissaient au sein de la nation cet esprit public qui devait résister à tant de despotisraes et à tant de malheurs : le Pourparler est rempli de ces fermes protestations qui, dans une période critique pour nos libertés, revendiquaient les précieuses garanties que nos pères avaient connues ', et qui nous échappèrent ensuite pour si longtemps. Dans un cadre fort restreint, il contient encore beaucoup d'autres idées sages et utiles, relevées par le mérite de l'expression. Aussi un magistrat émioent 2 n'a-t-il pas craint de placer le Pourparler du Prince à côté des Recherches : ce sont les deux travaux de Pasquier qu'il juge « les plus dignes de fixer l'attention des hommes sérieux. •>

Une œuvre bien plus considérable toutefois , et de plus grande valeur à nos yeux que la précédente, par l'importance des matières qu'elle contient, comme par la souplesse de talent qu'elle annonce, ce sont les Lettres de Pasquier. De tous les genres de littérature, les Lettres étaient alors le plus en vogue. Scaliger, Juste-Lipse, Budé l'avaient illustré parmi nous : c'était la presse quotidienne de l'époque. L'attrait d'une imitation antique et celui de la curiosité le faisaient doublement goûter de l'esprit français : il répondait à ce besoin de communication continue qui le caractérise éminemment. Érasme, à l'étranger, et dans le pays jusque là revêtu de la suprématie littéraire, en Italie, Pétrarque, Politien, Bembo, Sadolel, ne lui avaient pas concilié moins de faveur : s» l'on en croit Muret 3, c'était presque le seul champ de l'éloquence (jiii ne manquât pas de culture.

Tous les hommes illustres écrivaient donc a l'envi des lettres

1 <c Un prince chrétien , dit Philippe nier, p. 146 et suiv. ; et {'Essai de

de Comines (Mem., V, 19, cf. id., 18), M. Aug. Thierry, sur {'Histoire de la

n'a autorité fondée en raison de rien formation et des progrès du tiers état,

imposer sans le congé et la permission 2e partie , Revue des deux Mondes,

de son peuple. » Cf. le langage du sei- 1er juin 1846, p. 734 et 735.

gneur de la Roche, Philippe Pot, dé- 2 M. Diipiu, Élogede Pasquier, p. 29.

puté de la noblesse de Bourgogne , dans 3 « Hodie, si verum amamus, omuis

les états généraux de Tours en 1484: prope usus eloquentiie in scribendis

voy. les procès verbaux de ces états epistolis .. Muret, » Oral. XVI, édition

par Jean Masselin, publiés par M. fier- de Kuhnken, t. 11, p. 406.

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