PROSATEUR FRANÇAIS. CVII
déraciner, Pasquier l'attaque avec les armes toutes françaises de la moquerie et du lion sens. Il veut avant tout que l'on ne se méprenne pas sur la nature du véritable honneur. « Malgré son chaperon et son bourlet, il a l'honneur plus cher qu'un las de piaffeurs de cour qui le publient en toute chose '. » Pour le moment devenu •< clerc d'armes , » il signale ce qu'il y a de frivolité dans leurs disputes et d'hypocrisie dans leur fastueuse bravoure. Il leur faut des seconds qui épousent leurs querelles, comme s'ils ne savaient pas avoir du courage tout seuls : or rien de plus lâche , à son avis, que de n'être brave qu'en compagnie 2.
A cette classe de lettres se rattachent celles qui ont pour objet des matières de jurisprudence. Elles répondent dignement au rang considérable que Pasquier a tenu parmi les jurisconsultes de son époque. Dans cette partie de sa correspondance on le voit interroger les principes du droit, remonter jusqu'à sa première origine. Avec une hardiesse de théorie qui égale le scepticisme philosophique de Montaigne et se mêle chez lui aux qualités d'un esprit très-positif, il se demande « si le droit dont nous usons est naturel ou non 3 ; » il n'épargne pas ses attaques « à cette chose si bigarrée et si variable entre les hommes, que l'on nomme la loi*. » Les formes innombrables qu'elle a revêtues n'attestent , d'après lui , que la corruption des peuples ou la tyrannie des souverains5. En considérant combien les législateurs, dans la capricieuse mobilité de leurs sentiments, « ont diversitié la justice, sur le moule de leurs conceptions particulières, » il ne peut décider « si les lois mêmes qui servent de base aux gouvernements humains sont fondées sur la nature ou sur l'opinion seulement. » Quant à ce que l'on appelle la nature, il ne sait s'il doit croire que « ce soit autre chose qu'opinion : » en «ela il voit une preuve de l'imperfection humaine ; mais il conclut sagement de ces considérations, « qu'il faut vivre conformément a la loi de son pays, et la réputer bonne, puisqu'elle y est établie6. •> Dans le domaine du droit civil, Pasquier aborde ensuite plusieurs questions importantes, qu'il discute avec la supériorité du savant, du penseur et de l'homme d'État5. Il possédait une parfaite connaissance de nos coutumes , alors aussi multipliées que les divisions
1 Lettres, X, 4. ''Lettres, XIX, 7. Cf. Montaigne,
2 Ibid. Essais, 11,12, t. IV, p. 320 et suiv. de » Lettres, XIX, 7. l'édit. in-18, Paris, lb25.
< Id„ XI, 1 ' Lelt., XIX, 12, 13, 14, 15; etc.
ilbid.
CMII - ETIENNE PASQUIEK
du territoire étaient infinies; il avait approfondi, avec l'étude du droit féodal et des codes barbares , celle des lois romaines. Mais un heureux effet de son jugement, c'est qu'il se montre partisan sincère » du droit français national, » à une époque où, par un engouement irréfléchi, on le sacrifiait trop aisément au droit romain. Pasquier souhaite qu'on se borne à lui emprunter, pour les appliquer dans nos lois, les principes que ne repoussent ni notre état social ni la raison ' ; loin de lui la pensée de faire plier sous le joug des mœurs étrangères nos propres mœurs. En ce qui les concerne , les lettres consacrées à différents points de notre législation renferment des renseignements instructifs : telle est celle où il s'occupe de la jurisprudence relative aux mariages. La volonté des parents, suivant lui, devait être toute puissante en cette matière : dans le cas où leur agrément n'eût pas été donné, il voulait que le mariage fût déclaré nul ; en outre il invoquait contre ceux qui l'avaient contracté les plus durs châtiments*. Cette sévérité s'explique par des désordres que les Mémoires du président de Thou nous font connaître : « à la faveur des troubles publics, dit-celui-ci3, beaucoup de mariages clandestins avaient eu lieu : il était fort nécessaire de rétablir l'honneur et la validité des mariages. Il fallait des exemples pour réprimer l'insolence des ravisseurs, qui abusaient de la simplicité des tilles de famille mal conseillées et qui osaient disposer d'elles sans l'avis de leurs parents. »
Pour ce qui regarde l'étude de notre langue et l'histoire de notre littérature, particulièrement de celle du seizième siècle, les Lettres ne le cèdent pas aux Recherches. Elles abondent en observations précieuses pour la philologie4, en aperçus ingénieux sur les ressources de notre idiome , qui ne doit pas, selon Pasquier, chercher sans nécessité des mots ailleurs qu'en lui-même, mais dont il veut, par de prudentes innovations, agrandir le domaine encore trop borné '; elles contiennent d'excelleutes leçons de composition, où la sagesse des doctrines s'allie au naturel et à la grâce de l'es pression '' : surtout
1 l.dl. , IX, 1. Cf. Rech., IV, 20 et 21. "' De ritrt su,,, 1 II.
2 Lett., III, 1. Cf. Bayle qui trouvait l V. particulièrement la lettre qui sur ce point Pasquier trop rigoureux, roule « sur d'aucieuues locutions », III, et qui croyait que ses réflexions avaient 10.
été l'une des causes de la loi portée peu C'est ainsi qu'il défend bisaïeul et
après en France, qui punissait de mort trisaïeul, alors naissants et contestés.
tout ravisseur d'une filte consentante ou ,: V, particulièrement XXI), 2. non :/>'<■/. Kisl. ei eritiq., t. III. p. 256.
PAOSÀTEUB FRANÇAIS. Cl\
plies piquent notre curiosité en retraçant à nus veux la physionomie littéraire de eolle période. Grâce aux relations journalières de l'auteur avec Pelletier, Sebillet , Belleau , Ramus , Tabourot, Binet , La Croix du Maine, Tbiard, et Fauchel, qui lui est fort redevable, nous apprenons combien la vie intellectuelle était alors dans notre pays active et féconde, quelle sympathie affectueuse régnait entre les membres de cette laborieuse république de savants et de penseurs. Sans doute on sourit quelquefois des louanges enthousiastes que se décernent ces doctes amis; mais leur bonhomie fait excuser ces hyperboles. En revanche , si Pasquier est sincèrement dévoué à ceux qui consacrent aux lettres un culte honnête et sérieux , il a pour ceux qu'il nomme des gascons littéraires une profonde aversion; et signale parmi eux un Pierre Paschal, qui vécut longtemps honoré sur la réputation de ses ouvrages futurs'. II s'emporte également contre ces censeurs chagrins dont se raillait vers la même époque le malicieux Régnier2, «qui, ne tirant aucun fruit de leur cru,s'alambiquent le cerveau à regratter sur les conceptions d'autrur'. » Dans ses critiques, il ne songeait pour lui qu'à encourager le mérite et à le servir : telle est la double intention qui perce dans ses réponses à ceux dont les œuvres lui sont adressées. Curieux d'être jugés à ce tribunal créé par l'estime publique, beaucoupbriguaient son suffrage, comme une digne récompense de leurs travaux et un titre à la renommée : ils reçoivent de lui des paroles amies, et, ce qui vaut mieux encore, des avis utiles *. Ainsi la correspondance de Pasquier nous offre une revue piquante des auteurs et des productions de son temps. Ici, entre autres conseils qu'il donne au savant jurisconsulte Airault, relativement à son ouvrage sur l'Ordre et formalité judiciaire chez les anciens*, il l'engage à diviser son livre en chapitres pour la commodité du lecteur6. Là il exprime à Sainte-Marthe « l'opinion qu'il a conçue de ses Éloges"], » et lui indique comment à l'avenir « il devra manier ce travail 8. » Aux louanges légitimes qu'il lui accorde il mêle une critique fondée : c'est qu'il a quelqueh is admis parmi les
' Mires, IX, 9; cf. 1, 16,ctX, 7, où il s Lettres, XI, 7.
s'élève encore contre ceux a qui aspi- 6 ld., ld., 8.
rent à voler par leur industrie le nom ' les Éloges des hommes illustres de
d'auteurs. » son temps : l'Éloga de Pasquier lui-
- \ oy. dans ses Satires la neuvième, même a fourni à Sainte-Marthe son
celle do Critique outré. dernier supplément.
3 Lettres, XIX, <;. « Lettres , \\ III, U; cf. XM , 7.
< ld., XV, M, 15; XIX, 5, 7; etc.
(BDV. D'ÉT. PASQUIER,. — T. I. j