‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 56 sur 176 · CX ETIENNE PASQUIER · texte numérisé non relu

CX ETIENNE PASQUIER

Kttirateurs célèbres ceux qui méritaient plutôt un rang honorable parmi les magistrats. Plus loin il remercie son libraire, Abel l'Angelier1, de l'envoi qu'il vient de lui faire d'un livre sur l' Éloquence française : c'était le traité de du Vair, qu'il déclare avoir eu grand tort « de taire son nom. » Le mérite de l'ouvrage et de l'écrivain est sainement analysé. Il confesse avec du Vair que nous sommes bien loin de la perfection des chefs-d'œuvre antiques ; mais il faut , suivant lui, attribuer cette infériorité à la faiblesse de nos esprits et non à la pauvreté de notre idiome, « aussi capable de grands sujets que la langue grégeoise et latine. » Ailleurs Pasquier, en commentant avec de pompeux éloges une harangue, curieux modèle d'affectation, paye tribut au faux goût de son siècle"; mais son bon sens ordinaire reparait lorsqu'il signale très-justement les défauts qui entravaient parmi nous l'essor de l'éloquence3, lorsqu'il enseigne à chercher dans l'étude intelligente et dans la reproduction des anciens le secret de les imiter et d'atteindre jusqu'à eux '. S'il admire Ronsard, comme l'ont fait les plus distingués de ses contemporains % ce n'est pas sans mettre avec une franchise hardie de sages restrictions à l'éloge du prince de la Pléiade6. Parmi « les plumes illustres» qu'a enfantées la Gascogne, Montluc, écrivain original autant qu'aventureux capitaine, est aussi l'objet d'une judicieuse appréciation de Pasquier7. Grand ennemi de Fauteur du Gymèahim mundi, des Périers, dont le cynisme d'opinions excite son dégoût et son horreur s il est partisan décidé de Rabelais, -qui taciavise (l'expression lui appartient0) avec une malice fort sensée. Il l'appelle « un merveilleux ouvrier de facéties l0. » Sous

1 Lettres, XV, 10. Pasquier furent amis de leur vivant* »

'' ht., l\, U. lettres, I, S.

1 Ul., Ml, 12; cf. les Essais, 111 , 12. ' Lettres, XVIII, 2.

4 On voit qu'il s'était exercé à tra- 8 L'ouvrage et l'auteur méritaient (luire quelques parties des œuvres des suivant lui d'être jetés au feu : Lettres, anciens, par exemple, le plaidoyer VIII, 12. Cf. Henri Rtienne, Apologie pour Milon, Lettres, XI, 6; XV, 10: pour Hérodote, I, 18 et 26 : il àp- Cette traduction ne nous est pas par- pelle également le Cymbalum « un livre venue. détestahle. »

5 Du Perron citait Ronsard, Ctijas '-' Lettres, XIX, 16. 11 l'appelle ailet Kernel comme les trois merveilles leurs» le Lucien de son siècle, » Redu siècle. — Balzac, dans ses Entre- cherches, IX, 38; cf. ld., VII, 12. Métiens, et mademoiselle de Scudéri, dans nage aditde Rabelais, dans une (pile t. VIII de sa Ciêlie, ont exprimé sur gramme grecque :

ce poète une opinion modérée, à la- AoUXlOtVÔÇ U.vM\t £<71tv AptTTO-

quelle nn est revenu de nos jours. î mii.\j-i I

'■ Lettres, XMI1, U : On l'en louera Lyavd.j

J autant plus qu'il était l'ami particu- "' Nugarum patci artifeiquc mirus

Lier du poète. Il exprime le désir « que C'est un ver* de ses ÉpigrammeS, l'on sache a l'avenir que Ronsard et

PliOSATEUll FRAISÇAIS. CXI

ses bouffonneries il a entrevu la guerre que le joyeux père de Gargantua faisait à tous les travers, à toutes les folies de son temps ; il a compris ce que renfermait d'utile et de sérieux ce livre, véritable encyclopédie de la science et des idées du seizième siècle : vaste arsenal, d'où Pascal, Molière, Voltaire, Courier, devaient tirer tourà tour des armes pour combattre les préjugés et les abus '.

A cet égard il semble avoir été plus clairvoyant ou plus équitable que Montaigne, qui se contentait de placer l'ouvrage de Rabelais « parmi les livres simplement plaisants3. » Montaigne lui-même a-t-il été jamais critiqué avec plus de finesse et loué avec plus d'attrait que dans les Lettres de Pasquier, qui, comme il nous l'apprend, « caressait les Essais avec tant d'amour 3? » On n'en sera pas surpris si l'on songe aux étroits rapports qui unissent ces deux imaginations pétulantes et moqueuses. Un certain air de famille est commun, il est vrai, à tous les grands hommes de ce siècle ; mais on trouverait difficilement entre deux autres contemporains des analogies aussi frappantes.

Pasquier, quand il juge les anciens, n'est pas moins remarquable par la sagacité, par la vivacité de son goût. Doué d'une perception sùrc et délicate de leurs beautés, il les caractérise avec une brièveté pleine de sens. Ici encore il se place à côté de Montaigne, grand critique à la fois et grand écrivain. Qui ne se rappelle la manière exquise dont les Essais nous parlent de Sénèque et de Plutarque ? Pasquier, en discourant sur eux, a presque autant de charme et d'esprit*. Comme Montaigne il est épris d'Horace, qu'il apprécie avec un tact parfait \ Sur beaucoup d'autres auteurs, qu'il admire sans superstition , les sentiments de Pasquier sont aussi ingénieux que solides. Les rangs n'étaient pas alors fixés de même que de nos jours : il y avait encore bien des erreurs à redresser; bien des justices à rendre. On lui saura quelque gré d'avoir proclamé la supériorité de Tacite , au moment où du Perron « préférait à trente de ses pages une seule page de Q. Curce6. » Il devance pour ce roi des historiens, comme devait l'appeler peu après Guy-Patin', l'opinion de

1 Voy. M. Géruzez, Histoire de Vélo- plus exactement et plus spiriluelle- {/ni'urr politique et religieuse rnFrance, nient apprécié. »

pendant les quatorzième, quinzième et 'Lettres, X, |2;XV, 14.

seizième siècles, t. Il, p. 190. s ld., VIII, I.

2 Essais , I!, 10. • e Perroniana , Colonise Agrippinae ,

3 I.rltrrs, XVIII, 1. « .le ne «rois 1691, in-1'2, p. 291.

pas, & dit ifl. DMiaia (Éloge de Pasquier, ' CXVIl* lettre, t. 1, p. 239 de p. 61 ), que -Montaigne ait jamais été l'édit. citée; cf. Montaigne, Css'k's, III , 8,

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ses contemporains; il la forme, et c'est par une profonde élude de ce puissant génie qu'il arrive à cette réparation. Aussi se raillel-il de ces nouveaux aristarques qui , épiloguant sur son style, le déclarent falsifie en une infinité d'endroits ' : d'après lui, « quoique Tacite ne se rapporte en rien au genre d'écrire de Cicéron, auquel il estimait peut-être y avoir plus de chair que de nerfs, toutefois il ne laisse pas pour cela d'être riche en son latin ; et comme Cicéron en beaucoup de langage dit peu, au contraire celui-ci en peu de paroles dit beaucoup2. » Déjà, de son temps, en voulant le traduire, on l'avait défiguré. Pasquier se pique d'émulation, et, tout en reconnaissant l'extrême difficulté de cette tache, il veut lutter contre celui que Jean-Jacques Rousseau nommait si bien un rude jouteur3; il s'exerce à rendre en français un fragment des Annales, et envoie à l'un de ses amis cet échantillon , où, par une certaine verdeur et franchise d'expression, par une hardiesse quelquefois heureuse de langage, il approche ça et là de l'énergie rapide et du coloris pittoresque de son modèle4.

Mais c'est assez considérer dans les Lettres de Pasquier l'homme d'étude et l'auteur : envisageons maintenant l'ami et le père de fa mille. Grâce à l'abandon d'une causerie intime, nous pourrons lire jusqu'au fond de son cœur. Lui-même observe qu'elles sont « comme un tableau général de ses différents âges5 : » elles nous initient au secret de ses sentiments et aux détails de sa vie privée. On y reconnaît combien l'ambition lui était étrangère". Une grande malédiction de nos ancêtres c'était, nous dit-il, de souhaiter à ses ennemis la lièvre quarte : quant à lui, il leur souhaiterait plutôt l'ambition7. La modération des désirs était à ses yeux une condition nécessaire de la dignité et du bonheur de la vie8 ; on sait s'il fut fidèle à ce principe. Tantôt il se montre à nous, au milieu de ses livres chéris, dans cet hermitage qu'il avait su se construire à Taris pour s'appartenir à lui-même"; tantôt il nous peint le calme et la joie de sa retraite des champs10. Ayec celte simplicité que

Racine, daus la préface de Brita.nni- du premier livre des Histoires.

aïs, proclame aussi Tacite « le plus ■> C'est un fragment du quatorzième

grand peintre de l'antiquité ». liv. des Annales: Lettre*, \1\, 3.

i Lettres, XIX, 3. => Lettres, 1, 1.

- tbid. Cf. Montaigne, qui reproche ,: ld., 1,45; XIII, 2, 15, etc.

également àCicéronses tongueries d'ap- '"ld., X, 5.

prêts (Essais, il, 10 ),et le Ciceronianus ld., X\ III , 3.

d'Érasme. ° ld., Mil, 15, et XIX, 9

3 Avertissement avaai In traduction '" ld., MX, 8 et 0.

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