POETE FRANÇAIS ET LATIN. CXXV
sont loin d'avoir toujours celte pointe malicieuse qui pour les modernes est le caractère essentiel du genre. Alors cette dénomination, conformément au sens antique qu'elle avait retenu ', s'étendait à toute pièce d'un petit nombre de vers qui retraçait une parole, un événement digne de souvenir. La satire et la raillerie n'en étaient point un élément nécessaire : Pasquier dans ce recueil est fréquemment sérieux et môme louangeur; ou plutôt il y prend tous les Ions, aborde tous les sujets. Parfois il se joue sur les mots ; témoin ce distique à l'honneur deCujas :
Cujas sis quaero, Cujassi? tu ne Tolosas, An te niumlanuiu totus sibi vindicat orbis 2?
Parfois il renferme un précepte moral sous une forme nette et concise :
Non vivit, sibi qui soli, Torquatule, vivit : Si vere tibi vis vivere , vive atiis3.
Souvent aussi, Catulle enjoué, il chante sur le mode lesbien Bacchus et l'Amour4. Pasquier nous présente, en ce genre, beaucoup de passages pleins de verve et d'entrain : il suffira d'y avoir fait allusion. Les convenances modernes, plus étroites que celles du vieux temps, interdiront de les citer. Inconséquence bizarre sans doute, que de regarder comme licite et même comme honorable de dire ce que l'on eût rougi de faire. Mais , qu'on se le rappelle, pour ne pas trop s'effaroucher de ces imitations classiques, nos pères redoutaient moins de parler librement que de mal agir.
Plusieurs des pièces qui nous font pénétrer jusqu'au foyer de Pas quier jettent sur son caractère de vives lueurs. Ici perce l'homme d'ordre, curieux de loucher le prix de son travail ; il se plaint des importuns <iui courent après des consultations gratuites 5, ou des clients oublieux qui n'acquittent pas celles qu'ils ont reçues0. Là se montre le mari jaloux du repos domestique '• . On sait que , digne en effet de commander, la femme de Pasquier voulait posséder dans la maison
1 'E7riYpa[i|j.a ne voulait dire t T. 1« des OEmres, col. 1203.
qu'inscription cbezles Grecs :.c' était un * Voy. particulièrement dans le t. 1,
poème succinct qui embrassait toute col. 1155 ,1156, 1 Ui2, 11G3, 1174, etc.
espèce de sujets. Dans le principe, il '■• T. I, col. 1117.
était de deux vers seulement ; mais il 6 |,l t n,l. H35.
avait fini par en comprendre jusqu'à ' ld, col. 1188, 1198, 1211 ; cf. 17;-
trénre . et même davantage. Ugie à via femme, 1. 11, col. 87a, etc.
2 T. I des OEuvres complètes de Pusquier, col. 1214.
CXW1 ETIENNE PASQUIER
un pouvoir alisolu : son caractère était ferme jusqu'à devenir impérieux. Pour se dérober à l'humeur grondeuse de sa femme, Montaigne, dit-on, allait dans sa chère librairie relire Phitarque ou esquisser un chapitre des Essais*. Comme lui, Pasquier, lorsque sa patience avait été un peu exercée, se consolait en écrivant l'épigramme suivante 2 :
Nulla dies nobis, non horula praeterit una,
Non punetum, nullus temporis articutus, Quo non v;e miseris servis succenseat nxor :
Succensetque inihi, ni simul ipse qnerar. Ulius adnutum lotus componor, et idem
Paciiicus qumn sim , tristia bella gero. Sic inihi pax betlo, sic béUnm pace paratur,
Et placide ut possim vivere, vivo miser. Sic mibi cum servis vel conjuge litigo, sic est,
Ilei mihi! coDJugium, litigiosus amor?.
Il n'était pas que jusque sous la robe de l'avocat, Pasquier « ne
tranchât encore du poète ■*. » Il icaagiuait des épigrammes latines
pour le besoiu de ses causes. En plus d'une rencontre , comme il le
rapporte, il en « égaya ses grands plaidoyers, » particulièrement
dans le procès des Paracelsitcs, où, défendant la nouveauté de leur
médecine, il cita ces vers comme l'œuvre d'un ancien qu'il ne
nommait pas :
Qui nova damnatis, veteres damnetis oportet. . . Nam novus Hippocrates, novus et Cbrysippus, et ipse Romaj Asclepiades, tempore puisque suo5. . .
Mais on les reconnut bien vite pour être de sa boutique6 : incident qui charma les juges, et ne contribua pas peu à les lui rendre favorables.
D'autres épigrammes ne sont que de courtes réponses aux nominales qu'il avait reçus : elles annoncent de quelle considération il était entouré. Par l'une d'elles il félicite Jean du Vaii du mérite naissant de son fils 7, le futur garde des- sceaux do
1 Essais, II. 36 : voy. aussi dans l'é- liance piquante du poète et du juiis-
dition de M. Leclerc , le t. I, p. G5 et consulte: Voy. V, 89; cf. Inslitutel
133 (Discours sur la vie et#les ouvrages de Justinian, p. 371, no/.; etc.
de Montaigne1. -'Ainsi Tacite, faisan tparlerClaude,
'-' EpigT., I, 17. Annales , XI, 2-1 : « Omnia qoae ttuni
(in peut croire que Pasquier a eu vetustissinia creduiilitr nova lucre. »
sous les yeux la 126e épigramme d'An- 8 Lettres, XXII, -1.
smie i de infansto matrimonio grara- " Épigr., V, 107:
Uiaticï. » Vliilt.i tilii mil ilo superi oi n.nnriil.i deder
1 Lettres, XXII, !. SouvenI dans les N»tj «• praecipue uni nomme gratuit» uno;
Épigrammes OM peut constater l'aï- <;f. Id., 108.