‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 73 sur 176 · POETE FRANÇAIS ET LATIN. CXXXI · texte numérisé non relu

POETE FRANÇAIS ET LATIN. CXXXI

en souriant de celte vogue et de ces suffrages, on devra remarquer, comme à l'égard de quelques autres productions de Pasqùier, que ces travaux, puérils en apparence, avaient droit à notre attention. Ces minces compositions en effet, où l'on exigeait particulièrement la brièveté et le soin, en formant au scrupule et à la perfection des détails, n'ont pas été sans quelque profit pour notre culture intellectuelle. Par elles on polissait un instrument encore peu façonné. On s'habituait, en poursuivant le mérite d'une concision outrée, ta donner aux pensées du relief et de la saillie, un tour précis et nerveux ; l'esprit acquérait de la souplesse et du ressort. A travers la recherche on devait arriver enfin à la finesse et à la grâce. C'était, en outre , un curieux témoignage de la candeur des âmes dans une époque si mémorable par l'action, que ce culte, cette admiration naïve pour les jeux d'une imagination frivole. Ce trait caractéristique du temps, nous allons le retrouver empreint plus vivement encore dans les poésies françaises dont Pasqùier a été ou l'occasion ou l'auteur.

Une longue lettre qu'il adresse à Tabourot, pour le féliciter de ses belles Bigarrures', peut déjà nous apprendre, avec plusieurs chapitres signalés dans les Recherches, que les tours de force de versification se confondaient alors avec la poésie. Quant à la source de l'inspiration véritable pour nos poètes, elle avait jusqu'à ce moment résidé presque tout entière dans l'amour. L'amour, au nord comme au midi, avait été l'âme des littératures modernes ; il continuait à régner sur la notre au milieu du seizième siècle, malgré quelques railleries sensées de du Bellay '-' : de là tant de sonnets passionnés dont Pasqùier augmenta le nombre.

Lui-même se déclare le Paranymphe3 , en d'autres termes, le champion, le panégyriste des femmes ; mais si ses vers français justifient bien ce titre, que l'on se garde d'en tirer aucune induction contre ses mœurs. Nul plus que lui n'a respecté l'honneur et la pureté du foyer domestique ; il n'avait ouvert son cœur qu'à de nobles, à de légitimes affections '. Les dames qu'il encense ne vi-

dans les OEuvres de Pasqùier, t. l,col. 3 Retires, Vil, 3-1, et dans une antre

Il 15 et suiy.j cf. Baillet, Jugements des lettre, I, 18, il s'appelle le « chevalier

Savants, t. V, p. 68. d'honneur de toutes les dames. »

"' ' ■* '' Sans son honneur, dit l'asquier, ^oy., dans les Jeux rustiques, sa Lettres, III, 2, la femme ne doit soupière ingénieuse contre les Pétrar- haiter de vivre » ; et XXII, 4: « .le I"' • suis pour l'amour conjugal commandé

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paient que dans son imagination. Il a pris soin de nous on avertir: ses hommages ;i la beauté n'étaient qu'une forme littéraire, qu'un genre convenu auquel il se conformait ' . Théodore de Bèze, ce grave sectaire, avait comme lui chanté l'amour. Nos évoques- poètes vantaient en sonnets leurs maîtresses ; nous voulons également n'y voir que des êtres chimériques. C'était, quoi qu'il en soit, ce qui faisait dire assez dédaigneusement de notre poésie au cicéronien Muret, qu'avant Ronsard surtout elle n'était qu'une poésie de dames2. Sans trop la déprécier pour cela, s'il est vrai qu'en dépouillant l'esprit français de ce qu'il avait de rude et d'inculte, elle lui ait imprimé ce cachet de politesse exquise et d'élégance sociale qui est resté un de nos privilèges, on confessera que l'imitation italienne avait accrédité dans les lettres un langage libre jusqu'à la licence. Pasquier n'a pas échappé à cette influence fâcheuse. Trop souvent la modestie manque aux images qu'il présente et la réserve à ses expressions. Mais on sait qu'il pouvait dire à plus juste titre encore qu'un ancien :

Lasciva estnobis pagina, vita probaestr\ Ainsi la reine de Navarre fut vertueuse malgré ses Contes. C'était le tort du siècle de Pasquier plus que celui de son esprit. Notre idiome ne savait pas assez rougir; il fallait l'épurer encore.

On ne le dissimulera pas toutefois : la critique, celte sanction de la gloire contemporaine , n'a pas épargné Pasquier sur ces écarts d'imagination ou sur ces gaillardises, comme il les appelle

de Dieu entre le mari et la femme. » poetas perhilieri volebant, perdiu en

1 Épïtrededicatoiredes£pt<7rantmes, scripsere qure delectnre modo otiosas

adressée an premier président de Thon, mulierculas, non etiam ernditoruin ho-

t. I des OEuvres, col. 1127 : « Sabinam minum studia tenere possent. Priions,

îiullam , me unnm tant uni colni : qune ut arbitror, Pet ru s Ronsardus... » Pié-

g! quis serio interpretetur, totus inep- face placée en tête des Juvenilia de Mu-

tiat... » V. aussi les Lettres, VIII, l. ret (1Ô52). Voy. à ce sujet M. Sainte-

« Les poètes se mirent en butte des da- Benve, art. sur Bertaot, lleeue des

mes qu'ils louaient etsolcnnisaient par deu.r Mondes, numéro du 1"> mai 1841.

leurs vers. Je me suis composé à leur S Martial, Epigr., I, V, 8, cf. 33 ; et

imitation ; en quoi je ne pense avoir IV, 29,5. Au reste, ce vers avait été em-

fait folie. » Dans sa préface des Jeu.e pruté par Martial à Pline le Jeune ,

poétiques il dit encore: « Je me joue comme l'atteste Ausone, Cento nuptin-

de l'Amour, non lui de moi. » Cf. un lis, à la fin. « Ne forte mores ineos

passage curieux de Racan , dans sa spectent de carminé, » disait pareille-

/ te de Malherbe, Paris, 1072, p. 42 ment celui-ci ; Ibi'd. Ainsi Ovide, dans

et 13, an sujet duquel liayle remarque, ses Tristes, II, 1, v. 353, 3ô l,

en le citant, « qu'il y avait une grande .,,..,. , „ .

,.,': , ■*" ,. CreUem h .distant mores a carminé nostro :

différence entre un amour portique et y ¥frJcunda Est musa jOCO|Sa ,„„„; un amour effectif » : t. Il, p. 032 de

.son Diciimnaire. cf. M , 111, 2, v. 5 et t.. -' « Qui se vernacnlo nostro sermone

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