CXXXVIII ETIENNE PASQUIER
dignement colle leçon élevée de tolérance, où l'émotion poétique «ait en plus d'un endroit de la douleur du citoyen.
Le même accent de patriotisme se fait entendre dans d'autres pièces plus courtes de Pasquier, soit qu'il déplore la justice foulée aux pieds, le feu de la discorde allumé par les jalousies des grands, l'étranger dominant dans le conseil, et la capitale devenue ville frontière ' ; soit qu'en 1575, à l'époque où éclataient contre Henri 111 les premiers troubles fomentés par les malcontcnts , le poète, à qui la cause du malaise public n'avait pas échappé , attaque par une satire amèi e ces courtisans, ces mignons ,
Ceignant leurs fronts de myrte et non pas de lauriers; Soit qu'à l'occasion des états de Blois il prodigue les sarcasmes à ces assemblées, toujours vaines pour le soulagement du peuple et qu'il traite de mascarades , ou que, partagé, nous dit-il, entre le rôle de Démocrite et d'Heraclite, il se rie et s'indigne des folies de la Sainte Union, qui, impuissante à se gouverner elle-même, prétendait gouverner tout le pays ; soit qu'à la nouvelle de la révolte qui avait suivi l'assassinat des Guise, il s'écrie épouvanté :
Tout est perdu, la guerre est immortelle ; La grand'eité de Paris est rebelle 1
et que témoin , dans une situation si critique, de l'irrésolution et de la lâcheté d'une cour pleine de seigneurs oisifs, il accable de traits mordants ces capitaines occupés à feuilleter des parchemins, en bulle aux mépris des soldats ; soit enfin que, sur un ton bien différent, rempli d'enthousiasme par le triomphe d'un prince selon sou cœur, il exhorte les Français à se réconcilier sous les auspices du « grand roi Henri , » et se réjouisse de son glorieux et paisible retour au sein de sa capitale :
Qui cùtonc estimé qu'une si douce entrée Se fût pour notre roi dans Paris rencontrée, Et que sans coup férir on nous eût accueillis?
A la valeur historique de tous ces vers de Pasquier se joint un
touchant intérêt de biographie, lorsque nous l'entendons saluer
avec une émolion vraie la vue de ses foyers domestiques :
Je h1 viens retrouver, mon ancien séjour, Maison qui as été par mon travail acquise, Maison qui sur le bord de la Seine es assise, Dans Paris, où je veux finir mon dernier jour : Tu seras mon palais ...
1 1567 -.(elle est la date assignée h tjiiier, p. 508, et changée a tort dans cette pièce dans la Jeunesse de Pas l'édition d'Amsterdam, t II, col. 920
POETE l'RAM.'AlS ET LATIN. CXXX1X
Pasquier, comme son biographe (1. Collctet le confirme, possédait en effet « sur le quai de la Tournelle, vis-à-vis du pont de pierre, une maison fort agréable, sur la porte de laquelle il avait fait graver des devises grecques et latines , qui furent vingt ans après sa mort effacées par un nouveau maître '. »
Dans les poésies françaises de Pasquier reparait le genre si accrédité des Épitaphes. Elles sont consacrées à des poètes , à des magistrats , à des seigneurs , à des princes. La plus étendue est celle d'Anne de Montmorency, dont la noble vie eut, selon Montaigne2, une fin si héroïque. L'Hôpital , au contraire , n'épargnait pas les sarcasmes à la mémoire de cet homme de guerre , plus terrible à ses concitoyens qu'à l'ennemi3. Pasquier, les yeux attachés sur le trépas du connétable, oublie les fautes qui ont déparé sa carrière, et gémit à la pensée qu'il a péri dans une de ces batailles où les Français épuisaient à l'envi leur propre sang ' ; il peint ce noble vieillard , qui, jeune encore de courage et de force, tombe en faisant fuir les escadrons, heureux, par une dernière émotion de bonheur, « de sceller sa foi de sou sang : »
A toi, Seigneur, ô mon Dieu, je rends gloire De couronner ma fin d'une telle victoire I
Une seule crainte le préoccupe, c'est que ses soldats ne perdent le champ de bataille, découragés par la nouvelle du coup mortel qu'il a reçu. Il veut donc qu'on la leur cache ; il ordonne que l'on couvre son corps d'un voile. Puis, comme quelques hommes d'armes se demandaient qui l'on emportait :
Montmorency, dit l'un; mais lui, de forte haleine : Tu mens; Montmorency combat en cette plaine.
1 Histoire des Portes français, article du connétable, et le traité honteux Pasquier. Colletct, en rappelant qu'il de Cateau-Cambrésis, auquel il eut habitait près de cette maison, bénit trop de part. Mais ou condamnera l'ace voisinage, .qui avait,favorisé ses mertume de ces paroles si l'on parpremières relations avec « le grand court la vie entière de ce seigneur de Etienne Pasquier. i Auparavant l'as- grande prouesse, comme l'appelait Pasquier avait habité uue maison patri- quier, qui dès l'adolescence avait fait moniale située dans la paroisse de ses premières armes, en qualité de vosaint-Séveriu : voy. 1. 11 de ses OEuvres, Ion taire, dans les murs deMézières, hécol. 1-tn. iniquement défendus par liayard (lie-
! Essais, 11, 17. cherches, VI, 21; cf. Lettres, V, 4).
^Occidîs, Anna, tuis invisus et hostihiia aeqnr-. Rapprochez la pièce de Pasquier de
liospitalii Poemata , p. 391 de l'é- 1 épilaphe que Ronsard a consacrée a
dition d'Amsterdam. On s'explique Montmorency, t. Il de la grande édition
cette haine du chancelier en se rap- de ses OF.urres , p. 1424-1427.
priant la sanglante exécution d<- lior- '' Lettres, V, 1. deaux, confiée en 1Ô48 au dévouement