‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 96 sur 176 · AVEC LES JESUITES. CLX11I · texte numérisé non relu

AVEC LES JESUITES. CLX11I

peut attendre de l'ambition des jésuites et de leur orgueil , qui se découvre assez dans le nom qu'ils ont usurpé. Cet orgueil, continuait l'orateur, n'était égalé que par l'ignorance qui avait présidé à l'établissement de l'ordre : toutes les règles anciennes y étaient troublées et confondues. Une ligne profonde de démarcation avait jusqu'alors séparé la vie religieuse et la vie ecclésiastique : ici le double caractère du moine et du prêtre était réuni , sans parler de celui de l'instituteur. En effet, les jésuites, voués aux fonctions du sacerdoce, administraient les sacrements au peuple, en s'autorisant des bulles pontificales qui leur avaient conféré des pouvoirs exorbitants. Ces bulles elles-mêmes, comment les avaient-ils payées? en se faisant les vassaux de Rome. Seraient-ils donc des citoyens dévoués à l'État ? Mais l'État pour eux était au delà des monts. Ne seraient-ce pas plutôt des ennemis que le pays nourrirait dans son sein, conspirateurs permanents contre la paix et la prospérité publique ? Sous la bonhomie qu'ils affectaient ils cachaient une habileté raffinée et une àme artificieuse. Attentifs à régler leur conduite sur leur intérêt , ils «• ménageaient, suivant les occasions, leur dit et leur dédit. » Leur vœu de pauvreté était un sophisme, puisqu'ils n'en possédaient pas moins des maisons et des terres '; la gratuité de leur éducation un leurre : ils gagnaient par là réputation et faveur auprès d'une populace crédule : leur libéralité n'axait pis empêché qu'en dix ans ils fussent plus riches, qu'aucune compagnie et qu'aucun collège de l'Université ne le deviendraient en deux cents ans. Leur enseignement perfide n'avait d'ailleurs d'autre objet que de remplir les âmes des enfants de ces déplorables doctrines qu'ils désavouaient toujours et dont ils ne se déparlaient jamais.

La conclusion de Pasquier était donc que la requête des jésuites fut repoussée, et que l'on rendit au corps dont il était le défendeur le droit exclusif de l'enseignement , en d'autres termes qu'on le maintint dans ses privilèges, franchises et libertés. El, ajoutait-il, il ne faisait pas seulement cette demande dans l'intérêt de ses contemporains, mais au nom de leur postérité, dont le sort lui semblait intimement lié à l'issue de ce mémorable procès. Au moins il prenait Dieu à témoin qu'il s'était efforcé d'ouvrir les yeux des magistrats, et dans un dernier et pathétique mouvement il ne craignait pas de les

1 Ailleurs il parle encore (vuy. le Catéchisme des Jésuites, lil , 20), « de leur riche mendicité. ->

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avertir qu'ils prononceraient eux-mêmes leur condamnation si par un arrêt, empreint de faiblesse ou d'imprévoyance, ils permettaient (pie les malheurs dont il leur avait présenté la perspective fondissent sur le pays et sur la chrétienté.

Contre ce discours si véhément et si caustique , dont le retentissement fut immense, et qui en peu de temps fut reproduit dans presque toutes les langues de l'Europe ', les jésuites furent adroitement défendus, par un plaidoyer plein de calme et de réserve, qui faisait contraste avec la chaleur de Pasquier et la pointe acérée de son langage 2. Versoris, dans un début simple et digne, en appelait de l'ignorance et de l'erreur à la vérité ; il protestait, avant tout, contre la calomnie qui avait attaqué ses clients dans leur institution et leur profession de vie, contre les assertions non avérées et même les injures de son adversaire , qui , disait-il , avait cédé à l'entrainement de la passion : n'avait-il pas déclaré qu'il aspirait à la gloire d'être le destructeur de cette société? Pour lui, il voulait se garder de cette violence , bien que l'innocence de ses parties et leur juste douleur eussent paru l'excuser. L'orateur, par cette modération calculée, se ménageait la créance, en même temps qu'il conciliait aux jésuites les dehors favorables de l'oppression.

Abordant ensuite les faits, il attribuait la résistance de l'Université aux passions des célèbres professeurs Ramus et Galland3, suspectés d'hérésie : à l'entendre, c'était en réalité le calvinisme qui combattait les soutiens avoués de la foi catholique. Il rappelait, en remontant à l'origine de l'ordre, qu'il avait pour lui la sanction de la papauté , et que cette sanction n'avait été donnée aux jésuites (pi 'après longue délibération , et lorsque Paul III s'était par luimême assuré pendant plusieurs années de la pureté et de l'intégrité de leurs mœurs. Les immenses développements de la société n'en étaient-ils pas le plus bel éloge? Déjà elle était établie en Sicile, en Sardaigne, à Naples, Venise, Padoue, Ferrare , Plaisance, Milan, Sienne, Gènes, en Hongrie, en Pologne , en Portugal , en Allemagne , en Finlande , enfin par tout le reste du monde , même en Turquie , aux Indes et jusque sur les terres du prêtre

1 Lettres, XXI, 1 et 3. 3 Bayle fait remarquer a» sujet de

Voy. le plaidoyer de Versoris, t. I ee personnage, dans son Dictionnaire

des OEuvres de Pasquier, col. 1101 et critique, i. 111, p. 394," qu'il était mort

suiv., ett. Vl,p.593-604deduBoulay. plusieurs années avant ce plaidoyer

U'. Daniel, Histoire de France, t. Ml, ( 15&9 i. ]>. 148; Crémier, t. VI, p. 185.

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