‹ Œuvres choisies d'Etienne PasquierChapitre 99 sur 176 · CLXVIII DEMELES D'ETIENNE PASQUIER · texte numérisé non relu

CLXVIII DEMELES D'ETIENNE PASQUIER

Quoiqu'il en soit, si l'on considère attentivement les choses, on comprendra sans peine ce succès de la société. On en trouve d'abord un motif dans l'intervention efficace de quelques puissants protecteurs \ Le premier président, Christophe de Thou, le procureur général, Gilles Bourdin, et même le chancelier de l'Hôpital passaient pour lui être favorables : plusieurs voyaient dans ses membres d'utiles auxiliaires contre les huguenots2. On ne dissimulera pas en outre que la plaidoirie de Pasquier, remarquable à tant de titres, était peu de nature à lui concilier les suffrages d'une assemblée judiciaire. Que, dans son aversion, il ait été sincère, c'est ce qu'il est impossible de nier; qu'il ail été fondé dans ses appréhensions, c'est ce qu'il est difficile de ne pas admettre; que son antipathie l'ait entraîné dans des exagérations et des méprises, c'est ce qu'il faut aussi reconnaître i. La modération, si redoutable quand elle est du côté de la justice et de la raison, lui a trop manqué. L'avocat de l'Université, en contenant davantage sa fougue, eut frappé plus sûrement ses adversaires ' ; il eût gagné moins de réputation peutêtre, mais il eût encore mieux servi la cause qui lui était confiée. Versons, que l'on accusait de faire plutôt des dissertations de droit que des morceaux d'éloquence, convenait merveilleusement par son défaut même au rôle qu'il avait à remplir 5.

Ce débat solennel a exercé sur le reste de la carrière de Pasquier, sur ses travaux ultérieurs et les appréciations dont il a été l'objet , une influence si considérable, qu'il nous a paru nécessaire de nous

1 On peut voir une lettre du pape * On peut appliquer à Pasquier le Pie IV à Charles IX, pour lui recom- jugement que, dans une occasion seramander l'affaire des jésuites : Hlstoria niable , l'Étoile a porté sur Antoine Socielatis Jesu, pars tertia, p. 8. Arnauld (1594) : « S'il eût apporté ;i son

2 Mézeray, Histoire de France, Paris, plaidoyer moins de passion , il eût enin-folio, 1685, t. 111, p. 139. core été trouvé meilleur, de ceux même

3 Bayle, dans son Dictionnaire cri- qui n'aiment pas les jésuites » ; Jourtique, en a relevé plusieurs : v. surtout nul de Henri W , édit. La Haye, 1711, son article de Loyola. Ce philosophe , in-8°, t. M, p. 82 et 83.

qui juge les jésuites équitablement , s Aussi plusieurs années après (1611),

remarque au reste avec raison , t. 11 , Jacques de Montholon ( ou de Monthe-

p. 766, que ceux-ci n'avaient fait Ion : c'était le petit fils du garde des

qu'emprunter à d'autres ordres reli- sceaux précédemment cité ), en rappe-

gieux leurs devanciers les maximes lant ce discours avec éloge, n'hésitait

attentatoires à l'autorité et à la vie des pas à lui attribuer en partie le triom-

princes, comme à la sûreté des États, phe delà compagnie de Jésus. — Sur le

qu'on leur a tant reprochées : voy. éga- caractère des plaidoyers de Versoris,

lemeut là-dessus les réflexions très- voy. du Vair qui le compare à Jacques

sensées de M. du Koure, dans son Ana- Mangot, Traité dej' éloquence française,

lectabiblion , an sujet du livre intitulé Paris, I'Angelier,* 1606, in-S°, p. G, et

La Monarchie des Sollpses ( Égoïstes ; : les Opuscules de Loisel, p. 752. t. Il, p. 224 et suiv.

AVEC LES JESDITES. CLXIX

y arrêter avec étendue '. A ces éclatantes hostilités devait toutefois succéder une longue trêve : elle dura près de trente ans. Les tenta" tives de meurtre dirigées contre Henri IV, en 1593et 1694, rallumèrent entre les jésuites et leur ancien adversaire ces haines assoupies. Dès lors elles ne s'éteignirent plus, non pas même avec la vie de Pasquier.

Tout en attaquant la société, il avait rendu hommage à la sainteté non moins qu'au savoir de beaucoup de ses membres 2. La part que l'opinion attribua aux jésuites dans les troubles de la ligue vint modifier chez lui ces sentiments 3 : plus que jamais il n'aperçut en eux que des ennemis du pays, dont le poignard était levé sur 'a tèle de nos souverains. Les publications téméraires de plusieurs écrivains de la compagnie ne pouvaient que trop , il est vrai , accréditer ces soupçons < : un fait qui les confirma , ce fut l'attentat commis à Melun par Barrière sur la personne de Henri IV. Ce malheureux déclara qu'il avait été encouragé dans ses pensées de régicide par Aubri, curé de Saint-André des Arcs, et par le père Varade, recteur des jésuites de Paris 5. Pasquier, alors présent dans la ville théâtre du crime, avait été chargé par le prince de rédiger un manifeste sur cet événement. Il vit et dépouilla toutes les pièces du procès, il interrogea le parricide, assista à son supplice, entendit les dernières paroles sorties de sa bouche6; et ce fut après avoir recueilli ces lumières qu'il composa son récit, « qui, imprimé à Melun, sans nom d'auteur, eut cours par toute la France- ».

L'Université, sans cesse aux aguets, ne cherchait que le moment de renouer contre les jésuites les procédures interrompues8. De si

1 Sur toute cette affaire on peut en- Barrière et de Châtei. (Cet ecclésiascore consulter le livre cité de M. Trop- tique, mort en 1776, a pris une grande loug, du Pouvoir de l'État sur l'ensei- part à la lutte des parlements et de la ynement , p. 205-237. société.)

2 Lettres, IV, 24. Les jésuites, de leur * Lettres, XX. 1, à la fin; XXI, 2 ; et côté, n'avaient pas méconnu l'impor- Rech., VI 11, 20.

tance de ses travaux : on trouva dans s Recherches , III, 43; Lettres, XI,

leur Bibliothèque en 1594, comme il le 2; Catéchisme des Jésuites, 111, 6. Cf.

rapporte, «ses œuvres apostillées de de Tliou , Hist., 1. CVII, t. XI 1, p. 50

marques d*honneur es marges » ; ibid. et suiv. 11 y a une Histoire particulière

Cf. le Catéchisme des Jésuites, p. 196. de Barrière, Paris, 1594, in-8°.

3 11 les accuse , Recherches , 111, 43, ^Lettres, XXI, 3, et Recherches, 111,42. d'avoir fourni a les premiers boule- ' Lettres, XXI, 1; et Catéchisme des feux de cette malheureuse Ligue, qui a Jésuites , III, 6 . où la substance du ruiné de fond en comble le royaume ». Manifeste lui-même a été conservée. — A cet égard d'ailleurs , comme au s Ceux-ci, toujours désireux de lui sujet des trimes mentionnés plus bas, être incorporés, avaient renouvelé leurs on peut voir les Jésuites défendus , démarches pour obtenir l'immatricudans l'ouvrage suivant de l'abbé Dazès : lation,de 1572 à 1578: voy. Ylnlrodur- Des Jésuites ligueurs et complices de tion citée de M. Giraud, p. xxxvm.

CLXX DÉMÊLÉS d'ÉTIFNNF PASQLIER

graves imputations lui sembleront mie chance favorable qu'elle s'empressa de saisir: elle reprit devant le parlement « les anciens arrbements île son appointé au conseil '. » Antoine Arniuld, chargé de plaider pour elle, signala par un discours plein de feu et de passion un nom déjà illustre, et qui devait dans l'âge suivant le devenir encore davantage-'. Néanmoins l'issue du procès était incertaine, lorsqu'un forfait nouveau, celui de Jean Chàtel , dé" cida les esprits en suspens 3. La condamnation de 13 société fut immédiatement prononcée.

Triste exemple de la fureur des partis et du levain de corruption que les guerres civiles avaient déposé dans les cœurs ! Chàtel, qui préludait, en blessant Henri IV, à l'exécrable succès de Ravai'lac , trouva non-seulement des défenseurs , mais des apologistes 4 : son crime ne parut plus dès lors un crime isolé ; il avait étudié sous les jésuites : malgré son silence obstiné, qui n'accusait aucun complice, on supposa que leurs détestables maximes l'avaient poussé au meurtre. Une enquête fut ordonnée dans leur maison : l'un d'eux, du nom de Guignard, fut livré à la justice et pendu pour avoir composé des écrits séditieux ; tous les autres furent exilés par arrêt du parlement % et sur la maison abattue de Chàtel s'éleva une pyramide d'expiation où fut inscrit cet arrêt6. Ainsi gain de cause semblait donné à Pasqnier, dont les prévisions menaçantes avaient été réalisées ; et deux ans après l'avocat général Marion pouvait ta bon droit signaler son plaidoyer « comme un

1 Recherches, III, 43; cf., pour ce ces apologies de Cbùtel, composée de point et ceux qui suivent, Crémier, 120 pages et suivie du compte-rend'i Histoire de V Université , t. VI, p. 440- de son procès. Cf. Oupleix , Histoire tir 472; Mézeray, Histoire de France, t. III, Henri le Grand, Paris, 1632, in-folio, p. 1121-1136 de ledit, citée. p. 236 et suiv.

2 « Famille née. disait Balzac ( I.et- s 29 décembre 1594 : cet arrêt est très, 11, 9, lettre à Chapelain ), pour la rapporté dans les Recherches, 111, 43. gloire du nom français. » Cf."de Thou, 1. CXI, t. XII, p. 335 et

'• La cause venait d'être une seconde suiv., qui fait remarquer, liv. CXIX,

fois appointée : Lettres , XXI, 2 ; cf. Re- t. Mil, p. 153, que cet arrêt ne

cherches, 111,43. Arnauld n'avait pu fut d'abord exécuté que dans le seul

plaiderqu'à buis-clos: « llsont trouvé ressort du parlement de Paris, mais

moyen, s'écriait-il, de faire fermer les qu'il ne tarda pas à l'être également

portes; mais ma voix pénétrera dans dans l'étendue de la juridiction des

les quatre coi us du royaume. » Plus parlements de Bourgogne et de Nor-

violent encore que Pasquier, il traitait mandie.

les jésuites « de monstres nés pour di- 8 Catéchisme des Jésvites , III, 20;

viser la France et la démembrer. » cf. l'Étoile, Journal de Henri II', t. Il,

* Voy. Lelong , Bibliothèque histo- p. 156-162. Péréfixe, Histoire de Henri

rique, t. I, p. 868. (In trouvera dans le te Grand, l.eidi'n, l.\/.i-\ ier, in- 12, 1661,

t. \1 des Hémoires de Condé une de p. 225 et sui\.

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