CHANSON VIT
Zanhar et Niang ont fait le monde. O Zanhar! nous ne t'adressons pas nos prières : à quoi servirait de prier un Dieu bon ? C'est Niang qu'il faut apaiser. Niang, esprit malin et puissant, ne fais point rouler le tonnerre sur nos têtes, ne dis plus à la mer de franchir ses bornes; épargne les fruits naissans; ne dessèche pas le riz dans sa fleur; n'ouvre plus le sein de nos femmes pendant les jours malheureux, et ne force point une mère à noyer ainsi l'espoir de ses vieux ans. O Niang ! ne détruis pas tous les bienfaits de Zanhar. Tu règnes sur les médians ; ils sont assez nombreux : ne tourmente plus les bons.
MADECASSES. lay
CHANSON Vllf.
Il est doux de se coucher durant la chaleur sous un arbre touffu, et d'attendre que le vent du soir amène la fraîcheur.
Femmes, approchez. Tandis que je me repose ici sous un arbre touffu, occupez mon oreille par vos accens prolongés; répétez la chanson de la jeune fille, lorsque ses doigts tressent la natte , ou lorsqu 'assise auprès du riz , elle chasse les oiseaux avides.
Le chant plaît à mon âme; la danse est pour moi presque aussi douce qu'un baiser. Que vos pas soient lents, qu'ils imitent les attitudes du plaisir et l'abandon de la volupté.
Le vent du soir se lève; la lune commence à briller au travers des arbres de la montagne. Allez, et préparez le repas.
'Une mère traînait sur le rivage sa fille unique, pour la vendre aux blancs.
i3o CHANSONS
O ma mère ! ton sein in'a portée ; je suis le premier fruit de tes amours : qu'ai-je fait pour mériter l'esclavage? j'ai soulagé ta vieillesse; pour toi j'ai cultivé la terre; pour toi j'ai cueilli des fruits; pour toi j'ai fliit la guerre aux poissons du fleuve; je t'ai garantie de la froidure ; je t'ai portée durant la chaleur, sous des ombrages parfumés; je veillais sur ton sommeil, et j'écartais de ton visage les insectes importuns. O ma mère, que deviendras-tu sans moi? L'argent que tu vas recevoir ne te donnera pas une autre fille; tu périras dans la misère, et ma plus grande douleur sera de ne pouvoir te secourir. O ma mère! ne vends point ta fille unique.
Prières infructueuses! elle fut vendue, chargée de fers, conduite sur le vaisseau : et elle quitta pour jamais la chère et douce patrie.
Où es-tu, belle Yaouna? le roi s'éveille, sa main amoureuse s'étend pour caresser tes charmes : où estu, coupable Yaouna? Dans les bras d'un nouvel amant, tu goûtes des plaisirs tranquilles, des plaisirs délicieux. Ah! presse -toi de les goûter; ce sont les derniers de ta vie.
MADÉCASSES. i3i
La colère du roi est terrible. — Gardes , volez , trouvez Yaouna et l'insolent qui reçoit ses caresses.
Ils arrivent nus et enchaînes : un reste de volupté se mêle, dans leurs yeux, à la frayeur.
Vous avez tous deux mérité la mort , vous la recevrez tous deux. Jeune audacieux, prends cette zagaie, et frappe ta maîtresse.
Le jeune homme frémit; il recula trois pas, et couvrit ses yeux avec ses mains. Cependant la tendre Yaouna tournait sur lui des regards plus doux que le miel du printemps , des regards où l'amour brillait au travers des larmes. Le roi furieux saisit la zagaie redoutable, et la lance avec vigueur. Yaouna frappée chancelle; ses beaux yeux se ferment, et le dernier soupir entr'ouvre sa bouche mourante. Son malheureux amant jette un cri d'horreur : J'ai entendu ce cri; il a retenti dans mon âme, cl son souvenir me fait frissonner. 11 reçoit en même temps le coup funeste, et tombe sur le corps de son amante.
Infortunés! dormez ensemble, dormez en paix dans le silence du tombeau. '
Redoutable Niang ! pourquoi ouvres-tu mon sein dans im jour malheureux?
i32 CHANSONS
Qu'il est doux le souris d'une mère, lorsqu'elle se penche sur le visage de sou premier-né! Qu'il est cruel l'instant où cette mère jette dans le fleuve sonpremiernè, pour reprendre la vie qu'elle vient de lui donner! Innocente créature! le jour que tu vois est malheureux; il menace d'une maligne influence tous ceux qui le suivront. Si je t'épargne, la laideur flétrira tes joues, une fièvre ardente hrûlera tes veines , tu croîtras au milieu des souffrances; le jus de l'orange s'aigrira sur tes lèvres; un souffle empoisonné desséchera le riz que tes mains auront planté; les poissons reconnaîtront et fuiront tes filets ; le baiser de ton amante sera froid et sans douceur; une triste impuissance te poursuivra dans ses bras : meurs, ô mon fils! meurs une fois, pour éviter mille morts. Nécessité cruelle! redoutable Niang!