TABLEAUX IMITÉS DU GREC
Aux bergers la naissante Aurore Annonçait l'heure des travaux; Mais Myrtis sommeillait encore :
Un songe agitait son repos.
il se croit aux champs de Cythère; Vénus, en habit de bergère, A ses yeux apparaît soudain :
Elle balance dans sa main De myrte une branche légère.
Surpris, il fléchit les genoux, Et conlemple cette immortelle, Que Paris jugea la plus belle, Et dont les bienfaits sont si doux.
Long-temps il l'admire, et sa bouche Pour l'implorer en vain s'ouvrait; Du myrte heureux Vénus le touche , Sourit ensuite et disparaît.
ipo LES DÉGUÏSEMENS
JVTyrtis dans îa foret obscure Chercliait le frais et le repos.
Zépiiire lui porte ces mots Que chante une voix douce et pure :
« Dans ma main je tiens une fleur,
« Fleur aussi, je suis moins éclose.
« Dieu des (îlles et du bonheur,
« Je t'offre quinze ans et la rose.
« Mon sein se gonfle, et quelquefois « Je rêve et soupire sans cause.
« Jeune Myrtis, c'est dans ce bois « (hi'on trouve quinze ans et la rose.
« J'affaisse à peine le gazon « Où seule encore je repose : « Si tu viens rapide Aquilon, « Ménage quinze ans et la rose. »
Il paraît : elle fuit soudain.
Ijégère et long-temps poursuivie, Le berger l'implorait en vain; Mais à la (leur rllo confie
DE VKNPS. .. igt
}a'. pvov.m'V l^alsor de l'airtoiitr;
Puis sa Miaiiî à Mvrtis la jett{';
il la roçoit; faihif; t*t inuv'tlc,
L'autre fleur se donne à son tour. Û
Ménage ([uinze ans et la rose.
Calme-toi fongnenx Aquilon.
Un cri s'échappe et le gazon ,.
V^iens, doux Zéphire, elle est éclose.
TABLEAU \ï\.
(( DrRYADFs, potuxjuoi fuyez-vous ?
« Des bois protectrices fidèles,
« Soyez sans crainte et sans courroux,
« A mes regards vous êtes belles.
« Mais un moment tournez les veux :
« Je n'ai du Satyre odieux
« Ni les traits ni l'audace impie.
« Arrêtez donc, troupe chérie,
« Au nom du plus puissant des Dit ux. »
De Myrtis la prière est vaine.
D'un pas rapide vers la plaine
Les Dryades fuyaient toujours.
Une seule un moment s'arrête,
Fuit encore, en tournant la tête,
Et du bois cherche les défours.
192 LES DEGUISEMENS
Seize printemps forment son âge :
Un sim[)le feston de feuillage Couronne et retient ses cheveux; Des Eurus ie soufïle amoureux Soulève et rejette en arrière Sa tunique verte et légère; Et déjà Myrtis est heureux.
Il atteint la nymplie timide Sur le bord d'un torrent rapide, Au milieu des rochers déserts, i)c mousse et d'écume couverts.
Un espace étroit se présente :
L'un contre l'autre ils sont pressés.
Et bientôt l'onde mugissante Mouille leurs pieds entrelacés.
TABF.EAU ÏV.
I)a.ns sa cabane solitaire
Myrtis attendait le sommeil.
Arrive une jeune étrangère.
Le teint de Flore est moins vermei.
Du voile éclatant des princesses
Sa beauté s'embellit cncor;
Sur sa tête le réseau d'or
De ses ciieveux iîxe les tresses.
L'or entoure son cou do lis,
Et serre ses bras arrondis,
La pourpre forme sa ceinture ,
Et sur le cothurne brillant ,
De ses pieds utile parure,
Sa tunique à longs plis descend.
Myrtis en silence l'admire.
« Je fuis un tyran détesté, »
Lui dit-elle avec un sourire ;
« Donne -moi Ihospitalité.
K — Embellissez mon toit modeste.
Des joncs tressés formcîiit mon lit;
Il est pour vous. » — « Où vas-tu? Reste;
Du lit la moitié me suffit. »
Sur cet humble et nouveau théâtre
Elle s'assied; un long soupir
De son sein soulève ralbàtre," C'était le signal du plaisir. Sur la cabane hospitalière
Passe en vain le dieu du repos :
Myrtis et la belle étrangère
Echappent à ses lourds pavots.
Leur impatiente jeunesse
Jouit et désire sans cesse.
Ivres de baisers et d'amour,
D'amour ils soupirent encore;
Et pourtant la riante Aurore
Enlr'ouvrait les portes du jour.
« JNymphe tic ce riant bocage, Venus même sous votre ombrage Sans doute dirigea mes pas.
^ Elle a ralenti votre fuite; Elle accéléra ma poursuite , Et vous fit tomber dans mes bras.
Des mortels souvent les déesses Recurent les tendres caresses :
Imitez et craignez Vénus ; Elle punirait vos refus. »
Malgré cette voix suppliante, Et malgré ses désirs secrets; La Nymphe défend ses attraits, Et toujours sa bouche riante Echappe aux baisers indiscrets.
A quelques pas, dans la prairie Un fleuve promenait ses flots :
Le front couronné de roseaux, Des Naïades la plus jolie Se jouait au milieu des eaux. Tantôt sous le cristal humide Elle descend, remonte cncor, Et présente au regard avide De son sein le jeune trésor :
Tantôt glissant avec souplesse
Elle étend ses bras arrondis,
Et sur l'onde qui la caresse
Elève deux globes de lis.
Bientôt mollement renversée,
Par le flot elle est balancée;
Son pied frappe l'eau qui jaillit.
Invisible dans le bocage,
Myrtis écartant le feuillage
Voit tout, et de plaisir sourit.
Alors la champêtre déesse ,
Que dans ses bras toujours il presse,
Piapproclie les rameaux touffus :
D'un voile en rougissant se couvre.
Et sur sa bouche qui s'entr'ouvre,
Expire le dernier refus.
:yj
TABLEAU Vf.
Sous des ombrages solitaires Devant un Satyre effronté.
Fuyait avec rapidité T^a })lus timide des bergères.
Au loin elle aperçoit Myrtis :
« A mon secours le ciel t'envoie, Jeune inconnu, défends Nais. »
Le Satyre lâche sa proie.
La bergère à son protecteur Sourit, mais conserve sa peur.
« Bannis tes injustes alarmes, »
Dit-il; «je respecte tes charmes.
Viens donc : du village voisin Je vais t'indiquer le chemin. »
Elle rougit, et moins timide, A pas lents elle suit son guide.
INIais elle entend un bruit lointain Du berger elle prend la main , Et dans ses bras cherche un asile.
Discret, il demeure immobile.
Et n'ose presser ses appas.
Elle voyait son doux martyre :
Le bruit cesse; Myrtis soupire.
Et Nais reste dans ses bras.
Phébus achevait sa carrière;
Dans les cicux l'ombre s'étendait :
Myrtis à pas lents descendait
De la montagne solitaire.
Une femme sur son chemin
Se place et doucement l'arrête.
Au croissant que porte sa tête,
A sa taille, à son port divin,
Il a reconnu l'Immortelle.
K Cher Endymion, viens, » dil-t'Ilc.
Un moment pour toi j'ai quitté
Le ciel et mon trône argenté :
Viens, sois heureux et sois fidèle. »
Le berger suit ses pas discrets.
De cette méprise apparente
II profite, et la nuit naissante
Protège ses baisers muets.
Il trouve dans la jouissance
L'abandon et la résistance,
Lembarras de la nudité,
Les murmures de la tendresse ,
Les refus de la douce ivresse,
La pudeur c[ la voluplc.
lyS
LES DEGUISEMENS
TABLEAU \ m.
a Berger, j'appartiens à Diane :
Pourquoi toujours suis-tu mes pas:
Je hais Venus : fuis donc, profane; Crains cette flèche et le trépas. »
Elle dit, et sa main cruelle Sur l'arc pose le trait léger :
Mais jMyrtis, qui la voit si belle,, Sourit, et brave le danger.
Un fossé profond les sépare; Avec audace il est franchi.
Imprudent! d'un regret suivi.
Le trait vole, siffle et s'égare.
La Nymphe de nouveau s'enfuit.
Le berger toujours la poursuit.
Dans une grotte solitaire, De Diane, asile ordinaire, Elle entre, et sa main aussitôt Saisit et lève un javelot.
Sa fierté, sa grâce pudi({ue, Irritent le désir naissant.
D'un côté sa blanche tunique Tombe, et sur le genou descend; De l'autre, luie agathe polie La rclè\'e, livrant aux yeux
DE YÉNLS. lyy
Les lis (Tune cuisse arrondie,
Et (les (contours plus prccieux.
De son sein c[ui s'enfle et palpite,
Et dont ce comijat précipite
Le voluptueux mouvement,
Un globe est nu : le jeune amant
S'arrête, et des yeux il (U'vore,
Maigre le javelot fatal ,
L'albâtre pur et virginal
Qu'au sommet la rose colore.
Il saisit la Nymphe; et sa voix
Pour l'implorer devient plus tendre ;
Le cor résonne dans les bois.
a Rîalheureux! laisse-moi,)) dit-elle,
Diane est jalouse et cruelKî :
Si je l'invoque, tu péris. »
Malgré sa nouvelle menace.
Le berger fortement l'embrasse :
Des baisers préviennent ses cris.
Diane approche, arrive, passe,
Au loin elle conduit la chasse,
Et laisse la Nymphe à Mvrtis.
20() LES DEGUISEMENS
D'krigoxe c'était la fêle.
Des bacchantes sur les coteaux Couraient sans ordre et sans repos.
La plus jeune pourtant s'arrête, Nomme Mvrtis et fuit soudain Sous l'ombrage du bois voisin.
Le lierre couronne sa tcte; Ses cheveux flottent au hasard, Le voile qui la couvre à peine.
Et que des vents enfle l'haleine , Sur son corps est jeté sans art.
Le pampre forme sa ceinture.
Et de ses bras fait la parure; Sa main tient un thyrse léger.
Sa bouche riante et vermeille Présente à celle du berger Le fruit coloré de la treille.
Son abandon, sa nudité.
Ses yeux lascifs, et son sourire, Promettent l'amoureux délire Et l'excès de la volupté.
Au loin ses bruyantes compagnes De cymbales et de clairons
Fatiguent l'écho des montagnes, Mêlant à leurs libres chansons La danse qui peint avec grâce L'embarras naissant du désir, Et celle ensuite qui retrace Tous les mouvemens du plaisir.
« Jecne berger, respecte Egiue.
La terre me donna le jour;
Jadis je suivais Proserpine,
Et de Cérès j'orne la cour. »
En disant ces mots, dans la plaine
Elle fuyait devant Myrtis,
Et déjà du berger l'haleine
Vient humecter son cou de lis.
Elle échappe à sa main ardente.
Plus rapide il vole , et deux fois
Saisit sa tunique flottante.
Qui se déchire entre ses doigts.
« Préviens son triomphe, 6 ma mère! »
Elle dit : aussitôt la terre
S'entr'ouvre avec un bruit affreux.
202 LES DEGUISEMENS
Vomit le bituinc et la pierre, Et présente un gouffre de feux.
Myrlis ('pouvante s'arrête.
La Nymphe retourne la tête, Et de loin lui tendant la main , L'appelle avec un ris malin.
Le berger un moment Iialanee ; Vénus le rappelle en secret :
Egine, qu'il poursuit, s'élance.
Et dans les flaînmes disparaît.
Il s'y jette : imprudence heureuse!
Sur un lit de mousse et de fleurs Il tombe, et la Nymphe amoureuse, Sourit entre ses bras vaincpieurs.
JLe ciel est pur, mais sans linnière L'ombre enveloppe l'hémisphère.
Myrtis , égaré dans les bois ,^ Trouble en vain^leur vaste silence; L'écho seul répond à sa voix.
Du rendez-vous l'heure s avance :
Adieu l'amoureuse espérance.
DE VENUS. 2o3
Adieu tous les baisers promis.
« Des nuits malfaisante Déesse , »
Disait-il, «je hais ta tristesse, Je hais tes voiles ennemis. »
11 parle encore, et l'Immortelle, Comme Venus riante et belle, Se présente à ses yeux surpris.
Recouverts de crêpes humides Son char et ses coursiers rapides De Tébène offrent la coulciu'.
A l'entour voltigent les songes, Les spectres et les vains mensonges ; Fils du sommeil et de l'erreur.
Da son trône elle est descendue.
Le berger se trouble à sa vue, Et la crainte saisit son cœp.r; Mais la Déesse avec douceur :
« Jeune imprudent, je te pardonne- Je ferai plus; oui, mon secours Est souvent utile aux amours.
Que veux-tu? parle, je l'ordonne. »
Myrtis, que charme sa beauté.
Garde le silence et l'admire, Jj'Imm.ortelle par un sourire Enhardit sa timidité.
Elle a déposé sur la terre Le pâle flambeau qui l'éclairé.
A ses cheveux bruns et tressés
ao4 LES DEGUISEMENS
Des pavots sont entrelacés.
Une légère draperie, Noire et d'étoiles enrichie, Trahit l'albâtre de son corps, Et de l'amour les doux trésors.
Sur l'herbe s'assied la déesse :
Le berger s'y place à son tour.
11 voit et baise avec ivresse Des charmes inconnus au jour.
Un feu renaissant le dévore.
« Encore,» disait-il, «encore.
Que nos plaisirs soient éternels! »
Elle sourit, et de l'Aurore Le retard surprit les mortels.
jMyrtis sur le fleuve rapide Voit un esquif abandonné , Qui , par le courant entraîné , Vogue sans rames et sans guide.
Au milieu des flots le berger S'élance, et dans l'esquif léger 11 trouve une fille jolie , Sur un lit de joncs endormie.
DE VÉNUS. ao5
Elle sourit clans son sonmieil;
Et sa bouche alors demi-close
Montre l'ivoire sous la rose;
Un baiser produit son réveil.
Un baiser étouffe ses plaintes ,
Un baiser adoucit ses craintes,
Un autre cause un long soupir,
Un autre allume le désir.
Un autre achève le plaisir,
Et lentement la fait mourir.
Elle renaît soumise et tendre.
Ne voile point ses charmes nus.
Et sans peine consent à rendre
Tous les baisers qu'elle a reçus.
Soudain les flots sont plus tranquilles,
Et le bateau légèrement
Glisse sur les vagues dociles
Oui le balancent mollement.
TABLEAU Xlîl.
Caché dans une grotte humide Où vient mourir le flot amer, Myrtis, l'œil fixé sur la mer, Epiait une Néréide.
2o6 LES DEGUISEMENS
Toiit-à-coup se montre Thétys, Et sous sa conque blanchissante, Que trament ses daupliins cliéris, S'affaisse l'onde obéissante.
A l'entour nagent les Tritons ; Leur barbe est d'écume imbibée.
Des coquilles ornent leur front, Et de leur trompe recourbée Au loin retentissent les sons.
Près du cliar, les Océanides Et les charmantes Néréides, Variant leurs jeux et leurs chants.
Glissent sur les flots carcssans.
Thétys vers la grotte s'avance, Entre seule, voit le berger, Rit de son trouble passager, Et lui commande le silence.
La perle dans ses blonds cheveux En guirlandes brille et serpente :
La perle rend plus précieux . L'azur de sa robe élégante. Le sable reçoit son manteau.
Et lui présente un lit nouveau.
Aimez, jeunes Océanides; Aimez, raj)idcs Aquilons; Et vous, charmantes Néréides, Tombez dans les bras des Tritons.
TAIM.EAU XÎV.
(c Qu'oRDONNFz-voîTS , cliaste déesse? »
— « Rien : Vesta trompant tous les yeux ,
Pour loi seul a quitië les cieux.
Je t'aime. » — « Vous! » - — «De n:a sagesse
Tu triomphes, lieureux Myrtis!
J'ai des attraits; mais, trop sévère.
J'effrayais les Jeux et les Ris :
Hélas! j'aurais mieux fait de plaire. »
De ce triomphe inattendu
Myrtis jouit en espéraiice.
Vesta, sans voile et sans défense.
Oubliait sa longue vertu.
Au jeune berger qui l'embrasse ,
Elle se livre gauclîenKuit;
vSes baisers même sont sans grâce.
De son aigre sévérité,
Punition juste et cruelle!
Triste et honteuse, l'Immortelle
Remporte au ciel sa chasteté.
'2oy
ao8 LES DEGUISEMENS
Dans l'onde fraîche une bergère
Se baignait durant la chaleur.
Sur le rivage solitaire
Myrtis passe; au cri de frayeur
Il répond avec un sourire :
« Ne craignez rien : sous ces berceaux,
Sage et discret, je me retire.
Mais quand vous sortirez des eaux ,
J e vous habillerai moi-même. »
— a Sois généreux, jeune Myrtis,
Et n'emporte pas mes habits.
Peut-être la Nymphe qui t'aime
Saura te » Discours superflus!
IjC berger ne l'entendait plus.
De l'onde elle sort, et tremblante Elle arrive sous le bosquet.
Malgré sa prière touchante, j\îyrtis poursuit son doux projet.
En plaçant la courte tunique Sur ce corps de rose et de lis.
Il touche une gorge élastique Et d'autres charmes arrondis.
Sa main rattache la ceinture.
Trop haut d'abord et puis trop bas :
La bergère ea riant murmure, Et cependant ne l'instruit pas.
A son humide chevelure On rend le feston de bluets Qui toujours forme sa parure.
Les brodequins viennent après :
Long-temps incertaine et craintive, Elle rougit, enfin s'assied, A Myrtis présente sou pied.
Et sa rougeur devient plus vive.
Dans ce moment heureux, Phébus Etait au haut de sa carrière :
Le jour finit, et la bergère Avait encore les pieds nus.
TABLEAU XVL
Jju midi s'élance l'orage.
Dans son frêle bateau, Myrtis, Jouet des vents et de Thctys , Ne peut regagner le rivage.
« Apaise tes fougueux enfans.
Belle Orythie, et sur la rive Pour toi ie brûlerai l'f nccns. )>
aïo LES DEGUISEMENS
Au ciel monte sa voix ])laiiitive.
Soudain un nuage léger Sur les flots mugissans s'abaisse ; 11 s'entr'ouvre ; et d'une déesse Les bras enlèvent le berger.
Tremblant, il garde le silence :
Un baiser dissipe sa peur.
Neptune, jusqu'aux cicux s'élance; Les veuts redoublent leur fureur:
Myrtis cacbé dans le nuage S'élève au milieu de l'orage.
Avec sécurité fend l'air; Voit partir le rapide éclair Que suit la foudre vengercssr, El sur le sein de sa maîtresse li l)ravt; Eolc et Jupiter.
TABLE/VU XVÎL
« De Myrtis que la voix est tendre!
Il approclie, et n'a pu me voir:
Sous cet arbre il viendra s'asseoir; Je veux me cacher et l'entendre. »
La jeune bergère, à ces mots.
DE VÉNUS. on
Sur l'arbre monte avec adresse,
Et disparaît dans les rameaux.
Le berger sous leur voûte épaisse
Bientôt arrive, et les échos
Répètent ses accens nouveaux :
« Un oiseau venu de Cythère
Se cache, dit-on, dans ce bois.
Sa voix est touchante et légère ,
Et son bec embellit sa voix.
Les chasseurs sont à sa poursuite.
Mille fois heureux son vaincjueurî
Mais il craint la cage et l'évite ;
Et c'est lui qui prend l'oiseleur.
Jeinie oiseau ton joli plumage
Fait naître Tamouroux désir,
Et pour moi, dans l'épais feuillage,
Tu seras l'oiseau du plaisir. »
Il dit^ et sur l'arbre s'élance :
La bergère ne pouvait fuir.
Et le rire était sa défense :
Au vainqueur il faut obéir.
Quelques Nymphes de ce bocage
Du même arbre cherchcjit l'ombrage :
Mais le bruit des baisers nouveaux
Se perd dans le confus ramage
Des fauvettes et des moineaux.
212 LES DEGUISEMENS
TABLEAU XVin.
« Ma fidélité conjugale Trop long-temps regretta Titlion :
Trop long-temps j'ai pleuré Céphale, Egis et le jeune Orion.
La douleur flétrirait mes charmes.
Revenez, amoureux désirs!
Les roses naissent de mes larmes ; Elles naîtront de mes plaisirs. »
A ces mots, la galante Aurore De Myrtis, qui sommeille encore, Hâte le paresseux réveil.
Elle a quitté son char vermeil :
Sur sa tête brille une étoile, Un safran pur et précieux Colore sa robe et son voile , L'amour est peint dans ses beaux yeux.
Jj'humble lit du berger timide La reçoit; ô douces faveurs!
Sous elle le feuillage aride Renaît et la couvre de fleurs.
DE VÉNUS. 2i3
L'AMOUR ne connaît point la crauitc.
Du bois IMyrtis franchit l'enceinte ; Il s'y cache, et voit s'approcher Celle qu'il ose ainsi chercher.
Ses traits sont purs ; la violette S'entrelace à la bandelette Qui couronne son front seicin.
Sur sa longue robe de lin Descend une courte tunique ; Son regard est doux et pudique.
Myrlis paraît, elle rougit; 11 prévient sa fuite, et lui dit :
« De Minerve jeune prêtresse , Mes yeux te suivaient à l'autel.
J'ai vu tes mains à la Déesse Offrir un encens solennel »
— « Fuis. » — (c Ne sois pas inexorable. »
— « Fuis donc! » — « Avec toi je fuirai. »
— « Des fers attendent le coupable Qui profane ce bois sacré. )i
— « Ta bouche menace et soupire. »
— « Imprudent! je plains ton délire :
Crains le trépas, retire-toi. »
— « Non. » — - « Minerve, protège -moi. »
2i4 LES DÉGUISEMENS
Mot fatal! son àmc alarmée Le rétracte, mais vainement :
Entre les bras de son amant Elle est en myrte transformée.
Il recule, saisi d'horreur :
11 doute encor de son malheur; D'une voix éteinte il appelle La jeune vierge , avec frayeur Il touche l'écorce nouvelle ; Ses pleurs coulent , et sa douleur INIaudit la Déesse inflexible.
Dans le bois il entend du bruit; Il embrasse l'arbre insensible, S'éloigne, revient et s'enfuit.
J.)e la jeune et belle prêtresse L'image poursuivait Myrtis.
Il fuit les autels de Cypris, 11 fuit la brillante jeunesse, Et chaque jour aigrit son mal.
Un soir enfin, du bois fatal Il franchit de nouveau l'enceinte.
DE VENUS. 2i5
Il baise los rameaux chéris;
Au ciel il adresse sa plainte ;
Le ciel paraît sourd à ses cris.
Eole entasse les nuages ,
De leurs flancs sortent les orages,
Les éclairs suivent les éclairs ;
La foudre sillonne les airs.
Le berger brave la tempête,
Et le feu roulant sur sa tête.
Le myrte arrosé de ses pleurs
Par un faible et naissant murmure
Semble répondre à ses douleurs.
Prodige heureux! L'écorce dure
Se soulève, et prend sous sa main
L'albâtre et les contours du sein.
Une bouche naît sous la sienne,
Et soudain une fraîche haleine
Se mole à ses soupirs brûlans.
Les rameaux qu'en ses bras il presse
Transformés en bras ronds et blancs.
Lui rendent sa douce caresse.
Plus de combats, plus de refus;
Et de Minerve la prêtresse
Est déjà celle de Véiuis.
21 6 LES DEGUISEMEXS
TABLEAU XXT.
13i:s Dieux la prompte messagère
Part, vole, se montre à JMyrtis,
Et dit : « La reine de Cytlière '
Parut la plus belle à Paris :
L'heureuse pomme fut pour elle;
Mais entre Junon et Pallas
Toujours subsiste la querelle.
Et c'est toi qui les jugeras. »
En parlant ainsi , la Déesse
Est debout sur son arc brillant.
Myrtis contemple sa jeunesse,
Ses yeux d'azur, son front riant ,
L'or de sa baguette divine,
Les perles de ses bracelets.
Et l'dcliarpe flottante et fine
Qui voile à demi ses attraits.
« Pourquoi gardes-tu le silence?»
Reprend-elle : «Réponds, iNIyrtis;
Le refus serait une offense.
— Disputez-vous aussi le prix?
— « Je le pourrais; j'ai quelques charmes.
— « Voyons. » — « Promets-tu le secret ?
— - « Oui.» — «Je crains.» — «Sovez sans alarmes. >'
— « Eh bien, juge; mais sois discret.
DE VÉNUS. a 17
— « Ce voile à vos pieds doit descendre. Ce n'est pas tout; la volupté Embellit encor la beauté, Et le prix est pour la plus tendre. » L'Immortelle baisse les yeux, Repousse la main qui la touche, Aux baisers dérobe sa bouche.
Et tombe sur l'arc radieux.
Assise sur un faisceau d'armes Recouvert d'un léger tapis.
Aux regards de l'heureux INÎyrtis Pallas abandonne ses charmes.
Le berger hésite, et pourtant Ecarte d'une main timide Son casque à panache flottant , Sa lance d'or et son égide.
La cuirasse tombe à son tour, Et même la blanche tunique.
De Pallas la beauté pudique Vainement éveille l'Amour; Jamais il n'obtient de retour. Le berger étonné l'admire.
Mais affecte un calme trompeur.
La Déesse voit sa froideur,
2i8 LES DEGUISEMENS
Prend sa main, doucement l'atlire, Le reçoit dans ses bras, soupire, Et prudente elle répétait :
« On me croit sage; sois discret. »
TABLEAU XXllL
« V lENS, jeune et charmante Théonc. »
— « Non , Junon peut-être t'attend :
Jamais son orgueil ne pardonne. »
— «Qu'importe?» — «Fuis.» — «Un seul instanl!» - — « Demain je tiendrai mes promesses. »
— « Je brûle des feux du désir; Viens; la beauté fait les déesses. »
— « Et qui fait les dieux? » — «Le plaisir. »
Myrtis devant Junon s'incline.
Un diadème radieux.
De })ourpre un manteau précieux, Un sceptre dans sa main divinc>,
Annoncent la reine des cieux.
Au juge que sa voix rassure Elle abandonne sa ceinture Et ses superbes vêtemens :
Sans voiles et sans ornemens, La nudité fait sa parure. Alors sur des coussins épais Que l'or et la perle enrichissent^ Et qui légèrement fléchissent, Le berger place ses attraits.
Ses regards troublent la déesse ; Elle soupçonne de Pallas La ruse et la douce faiblesse :
A Myrtis elle ouvre ses bras, Sourit de sa vive caresse.
Et prudente elle répétait :
« Ou nie croit sage; sois discret. »
JJu haut des airs qu'elle colore, La jeune Iris descend encore :
Myrtis la reçoit dans ses bras.
Elle se livre à ses caresses.
LES DEGUISEMEKS
Et pourtant elle dit tout bas :
Si je tarde, les deux déesses « PouiTont croire... Séparons-nous. »
Suivent des baisers longs et doux.
« Je ne puis prononcer entre elles , » Dit enfin le berger. — « Pourquoi ? » — « Egalement elles sont belles :
Et la plus aimable, c'est toi. »
TABLEAU XXVT.
-LVÈVEUSE et doucement émue.
Elle arrive dans le bosquet
Où de Vénus est la statue :
A ses pieds dépose un bouquet.
Et dit : « O Cypris, je t'implore;
Protège-moi contre ton fils.
Pour lui je suis trop jeune encore,
Je ne veux point aimer Myrtis. »
Quelques jours après, sa jeunesse
De l'amour craint moins les douceurs.
D'un feston de myrte et de fleurs
Elle couronne la Déesse,
Disant : «Vois mon troid)le secret;
J'aime, apprends-moi comment on plaît. »
Elle revient, et le sourire
Ouvre sa bouche qui soupire :
« Il m'aime, ô propice Venus!
Seule à ses regards je suis belle ;
Mais je veux par quelques refus
Irriter sa flamme nouvelle. »
Une guirlande sous sa main
Se déploie, et de la statue.
Que le ciseau fit belle et nue,
Elle couvrait... Myrtis soudain
Du feuillage sort, et s'écrie :
c< Ne couvre rien, ma jeune amie;
Crains Vénus. » Sans force et sans voix,
Elle rougit, chancelle, glisse;
Et la guirlande protectrice
Reste inutile entre ses doigts.
TABLEAU XXVri.
Le sombre Pluton sur la terre Etait monté furtivement.
De quelque nymphe solitaire Il méditait l'enlèvement.
LES DEGUISEMENS
De loin le suivait son épouse :
Son indifférence est jalouse.
Sa main encor cueillait la fleur Qui jadis causa son malheur :
Il renaissait dans sa pensée.
Myrtis passe : il voit ses attraits , Et la couronne de cyprès A ses cheveux entrelacée.
Il se prosterne; d'une main Elle fait un signe; et soudain Remonte sur son char d'éhène.
Près d'elle est assis le berger.
Les coursiers noirs d'un saut léger Ont déjà traversé la plaine.
Ils volent; des sentiers déserts Les conduisent dans les enfers.
Du Styx ils franchissent les ondes :
Caron murmurait vainement; Et Cerbère sans aboîment Ouvrait ses trois gueules profondes.
Le berger ne voit point Mi nos, Du Destin l'urne redoutable, D'Alecton le fouet implacable, Ni l'affreux ciseau d'Atropos.
Avec prudence Proscrpine Le conduit dans un lieu secret, Où Pluton, admis à regret, Partage sa couche divine.
Myrtis baise ses blanches mains :
La presse d'une voix émue, Et la déesse demi-nue Se penche sur de noirs coussins.
Elle craint un époux barbare :
Le berger quitte le Tartare.
Par de longs sentiers ténébreux Il remonte, et sa main profane Ouvre la porte diaphane D'où sortent les Songes heureux.
TABLEAU XXVTIL
MoRPHÉE a touché sa paupière; Elle dort sous l'ombrage frais.
Des zéphyrs l'aile familière Dévoile ses charmes secrets.
Myrtis vient, 6 douce surprise!
« Hier, au temple de Vénus, w Dit-il, « j'ai fléchi ses refus :
Dérobons la faveur promise....
Non, je respecte son sommeil; J'aurai le baiser du réveil. »
11 voit un bouquet auprès d'elle :
Des roses il prend la plus belle;
aii LES DÉGUISEMENS
Avec adresse, avec lenteur,
Sa main la place sur l'ébène,
Et sa bouche baise la fleur.
Il s'éloigne alors, non sans peine,
Et se cache dans un buisson,
D'où sort un léger papillon.
L'insecte léger voit la rose.
Un moment sur elle se pose ,
Puis s'envole et fuit sans retour.
Myrtis dit tout bas : « C'est l'Amour. »
« Arrêtez , charmante déesse !
Votre main au banquet des cieux.
Verse le nectar, et des dieux
Vous éternisez la jeunesse.
— « Il est vrai : dans ma coupe d'or
Tes lèvres trouveront encor
De ce breuvage quelque reste :
Bois donc. » — « J'ai bu. Quelle chaleur
Pénètre mes sens et mon cœur !
Restez, 6 déesse! « — « Je reste. »
Il est heureux et ses désirs
Demandent de nouveaux plaisirs.
En riant, la jeune Immortelle S'échappe, fuit et disparaît; Le berger en vain la rappelle.
Seul il marche, de la forêt Il suit les routes ténébreuses ; Et là dans ses bras tour-à-tour Tombent les maîtresses nombreuses Qu'un moment lui donna l'amour.
Un moment, bergères, princesses, Nymphes, bacchantes et déesses, lieçoivent ses baisers nouveaux.
Puis s'échappent : point de repos.
Du nectar la douce puissance Soutient sa rapide inconstance.
Ses vœux n'appelaient point Yesta, Et dans son temple elle resta.
Las enfin, sous le frais ombrage Il s'assied, et sa faible voix Implore une seconde fois L'échansonne au divin breuvage.
Elle vient; à Myrtis cncor Sa main offre la coupe d'or, Et déjà les désirs renaissent.
De son bienfait Hébé jouit :
Sous ses attraits les fleurs s'a:Taiss(;nt Plus belle ensuiî;e elle s'enfuit.
Le berger, dont îa douce plainte
2a6 LES DEGUISEMENS
La poursuit jusque dans les cieux, Sur le gazon voluptueux De ses charmes baise l'empreinte :
Et le sommeil ferme ses yeux.
Il dort ; un baiser le réveille.
O surprise! 6 douce merveille!
D'Amours légers environné, Un char par des cygnes traîné Dans l'air l'emporte avec vitesse.
La crainte agite ses esprits:
Mais la belle et tendre déesse Le rassure par un souris.
Sur des coussins de pourpre fine, Près de sa maîtresse divine Il s'assied, d'amour éperdu.
Aussitôt un voile étendu Forme pour eux un dais ulde.
Myrtis, de surprise immobile.
Dans Vénus revoit les appas Des déesses et des mortelles Que ses yeux trouvèrent si belles.
Et qui tombèrent clans ses bras.
Elle répond à son silence :
« Je t'aimai long-temps en secret.
Tout est facile à ma puissance;
Et Vénus de ton inconstance
Fut toujours la cause et l'objet. »
A ces mots, au berger timide
Ses bras d'albâtre sont tendus :
Par degrés à sa boucbe avide
Elle livre ses charmes nus,
Sous les baisers devient plus belle,
Enfin permet tout à Myrtis,
Et lui dit : « Sois aussi fidèle
Et moins malheureux qu'Adonis. »
Consumé d'amour et d'ivresse.
Sur les lèvres de sa maîtresse
Myrtis boit le nectar divin :
Il meurt et renaît sur son sein ;
Et cependant le char rapide,
Glissant avec légèreté
Dans l'air doucement agité,
Descend vers les boscjuets de Guide.
ISNEL ET ASLÉGA,