POEME
CHANT PRExMIER.
Ije noble Égiil, ce roi de l'harmonie, Dont la valeur égala le génie, Long-temps pressé par de jeunes héros.
Cède à regret, et leur parle en ces mots : « Braves guerriers, qui poursuivez la gloLî'e, Pourquoi d'Egill troubler le long repos , Et l'inviter à des hymnes nouveaux?
Des temps passés le Scalde est la mémoire; Mais sous les ans je succombe, et ma voix Ressemble au vent qui survit à l'orage; Son souffle à peine incline le feuillage. Et son murmure expire au fond des bois. De vos aïeux, qu'admira mon enfance.
Le souvenir occupe mon silence.
h ISNEL ET ASLÉGA,
Plus Gers que vous, ils affrontaient les iPiCrs. Leur pied foula ces rivages déserts.
Levez les yeux, voyez sur ces collines Ces murs détruits, ces pendantes ruines. Et ces tombeaux que la ronce a couverts. Un seul, formé de pierres entassées Eut par mes mains élevé : jour fatal!
Ami d'Égill, digne fils d'Ingisfiil, Sur toi toujours s'arrêtent mes pensées. Vaillant Isnel, sous la tombe tu dors Près d'Asléga : couple sensible et tendre, Contre l'oubli je saurai vous défendre.
Et l'avenir entendra mes accords.
Isnel un jour dit à sa jeune amie :
« Chère Asléga, fille de la beauté,
« Ton regard seul à mon cœur attristé
« Rend le bonheur; ta présence est ma vie :
« ]Mais ton amant sera-t-il ton époux?
«' ^Malgré nos vœux, quel obstacle entre nous!
« Dans un palais où brille la richesse
« Ton heureux père élève ta jeunesse,
« Et chaque jour des messages nouveaux
« A ses festins invitent les héros.
« Du mien, hélas! je n'eus pour héritage
« Qu'un toit de chaume, un glaive, et son courage.
« i^ar des c>xploits il faut te mériter.
« Quoi! tes beaux yeux se remplissent de larmes!
« Chère Asiéga, tremble de m'arrêter.
« Plies compagnons ont aiguisé leurs armes;
« Impatiens, avides de dangers,
« Ainsi que moi , sur des bords étrangers
« Ils vont chercb.er la gloire et les richesses.
« Au fond du cœur j'emporte tes promesses,
« Et sous la tombe elles suivront Isnel :
« IMais quelquefois dans une longue absence
« L'es})oir s'éteint ; qu'un gage mutuel
« De ton amant confirme l'espérance;
« Que tes clieveux, sur mon casque attachés,
« Dans les périls soutiennent ma vaillance,
« Et que les miens, garans de ma constance,
« Soient quelquefois par tes lèvres touchés. »
Elle approuva cet imprudent échange; Et d'un baiser y joignant la douceur, Elle rougit d'amour et de pudeur.
Isnel s'éloigne : autour de lui se range De ses guerriers la brillante phalange; Tous à grands cris appellent les combats, Et leurs regards promettent le trépas.
Leur jeune chef à leur tête se place, Et par ces mots enflamme leur audace :
« Braves amis, nos pères ont vaincu; « De leur acier l'éclair a dis])aru :
a34 ISXEL ET ASLÉGA ,
« lîrillons comme eux au milieu du carnage.
« Leur front jamais n'a connu la pâleur;
« Jamais la mort n'étonna leur courage;
« Ils l'insultaient par un souris moqueur.
•< La craindrez-vous? le faible qui l'évite,
« Par la frayeur à demi désarmé,
« D'un coup plus sûr est percé dans sa fuite,
« Pour lui d'Odin le palais est fermé;
« Du Valhalla les charmantes déesses
« Ne versent point au lâche l'hydromel.
« Quels droits a-t-il au banquet solennel?
« Du froid Nillheim les ténèbres épaisses
« Engloutiront l'esclave de la peur
« Qui recula dans le champ de l'honneur.
« Marchons, amis; le brave doit me suivre,
« Le brave seul : si la mort nous surprend ,
« Du Valhalla le festin nous attend;
« Mourir ainsi, c'est commencer à vivre. »
A ce héros j'attachai mon destin.
Je parcourus la vaste Biannie,
La riche Uplande, et ma robuste main
D'un noble sang fut quelquefois rougie.
Le nom d'Isnel répandait la terreur;
Et l'étranger à ce nom tremble encore.
Un incendie avec moins de fureur
Court et s'étend sur les champs qu'il dévore.
Mais des combats la sanf^lante rigueur
A la pitié ne fermait point son cœur.
Avec la mort son bras allait descendre
Sur un guerrier qu'il avait terrassé;
Ce guerrier dit : « Malheureuse Ingelsé,
« Sur le chemin pourquoi viens-tu m'attendre ?
« Tes yeux en pleurs me cherchent vainement,
(c En vain tes pieds parcourent le rivage;
« Plus de retour; sur ce lit de carnage
« Un long sommeil retiendra ton amant. »
Isnel s'arrête : à cette voix touchante,
Le souvenir de sa maîtresse absente
S'est réveillé dans son cœur attendri ,
Et le pardon termine sa menace :
Sur le rocher telle se fond la glace
Que vient frapper le rayou du midi.
Dans les momens où le cri de la guerre N'éveillait plus sa bouillante valeur.
L'amour charmait son repos solitaire; Sa voix alors chantait avec douceur :
« Belle Asléga, quand l'aube matinale « Lève sa tète au milieu des brouillards, « Sur tes cheveux j'attache mes regards. « Lorsque du jour la tranquille rivale
23(5 ISNEL ET ASLÉGA,
« Jette sur nous son voile ténébreux, « Chère Asléga, je baise tes cheveux.
a Un roi m'a dit : Ma fille doit te plaire; « De nos climats sa beauté fait l'orgueil , « Sa flèche atteint le timide chevreuil, « Sa lyre est douce, et sa voix est légère; « De ses amans sois le rival heureux.
« Mais d' Asléga j'ai baisé les cheveux.
« J'ai vu Rismé : d'une gorge arrondie
« Ses cheveux noirs relèvent la blancheur;
« D'un frais bouton sa bouche a la couleur;
« Ses longs soupirs et sa mélancolie
« Parlent d'amour; l'amour est dans ses yeux.
«f Mais d'AIséga j'ai baisé les cheveux.
« Je sonnneillais : une fille charmante
« Sur mon chevet se penche avec douceur ;
« Sa pure haleine est celle de la fleur :
« Jeune étranger , c'est moi , c'est une amante
« Qui de son cœur t'offre les premiers feux.
« Mais d' Asléga je baisai les cheveux.
Pendant neuf mois sur des rives lointaines Jl prom(>na son glaive destructeur;
CHANT I. -iWj
De l'Océan les orageuses plaines
Ne firent point reculer sa valeur.
Les rois treniblans l'invitaient à des fêtes ,
Et leurs trésors achetaient son oubli.
De ses succès son cœur enorgueilli
Se proposait de nouvelles conquêtes.
Un soir assis près d'un chêne enflammé,
Il me disait: Ami de mon enfance,
<( Roi des concerts, pour([uoi ce long silence?
« Parle, retrace à mon esprit charmé
« Des temps passés les nobles aventures.
« Le nom d'Olbrovvn que tout bas tu murmures.
« Pour mon oreille est encore nouveau. »
— « A quelques pas s'élève son tombeau , »
Lui dis-je; « il dort auprès de son amie.
« Dans les forêts qui couvrent la Scanie
« Par son adresse Olbrown était connu ;
« Vingt fois de l'ours à ses pieds aballu
(f Son bras nerveux sut dompter la furie;
« Frappé par lui d'un trait inattendu,
« Vingt fois des cieux l'aigle tomba sans vie.
« Dans l'Age heureux d'aimer et d'être aimé,
f( x4lUX doux désirs son cœur long-temps fermé
f( De la beauté méconnaissait l'empire :
« Il voit Rusla, se détourne, et soupire.
« A ses genoux il portait chaque jour
fc D'un sanglier la hure menacanle,
« Et d'un chevreuil la dépouille sanglante.
u38 ISNEL ET ASLÉGA,
« Il méritait, il obtint son amour,
a A mes regards tu seras toujours belle,
a Répète Olbrown; un sourire charmant
« Dit que Rusla sera toujoui-s fidèle,
« Et pour sceller cette union nouvelle,
« Chacun toucha la Pierre du Serment. »
« La nuit descend : Tëtoile pacifique
« S'assied au nord sur un lit de frimas.
« Près d'un torrent qui roule avec fracas
« Ses flots bourbeux:, s'élève un toit rustique;
<f De vieux sajnns le couvrent de leurs bras :
« C'est-là qu'Oibrown a dirigé ses pas.
fc Trois fois il frappe, et trois fois il écoute
« Si l'on répond à ses vœux empressés.
« Il n'entend rien, et dit : Ses yeux lassés
« Au doux sommeil ont succombé sans doute.
« II frappe encore, et soudain il ajoute :
« Belle Rusla, c'est moi, c'est ton amant
« Qui vient chercher le prix de sa tendresse.
ce Quoi! du sommeil est-ce là le moment?
« Réveille-toi, Rusla, tiens ta promesse,
« Ne tarde plus : un vent impétueux,
« Un vent glacé siffle dans mes cheveux;
« Sous un ciel pur l'étoile scintillante
(( Du froid naissant atteste la rigueur;
« Ne tarde plus, et que ma voix tremblante,
a Belle Rusla, passe jusqu'à top. cœur. »
« Un long soupir échappé de sa bouche « Suivit ces mots : il frappe, et cette fois « La porte cède à la main qui la touche. « De la pudeur il ménage les droits.
« Rusla honteuse a voilé son visage; « Elle rougit de ses premiers désirs, « Elle rougit de ses premiers plaisirs. « Son jeune sein du cygne offre l'image, « Quand sur un lac balancé mollement « Il suit des flots le Ié<ier mouvement. « Dans sa tendresse elle est timide et douce ; « Tantôt ses bras entourent son amant, « Tantôt sa main faiblement le repousse; « Et son bonheur est un enchantement.
« Il dura peu : la trompette éclatante « Le lendemain rappela les guerriers.
« Rusla frémit, et sa voix gémissante « IMaudit en vain les combats meurtriers. « Olbrown y court. Seule avec sa tristesse « Ytîcut alors l'inquiète Rusla.
« De noirs pensers affligeaient sa tendresse. « Combien de fois de pleurs elle mouilla « Ce lit témoin de sa première ivresse! « Combien de fois sa plaintive douleur « Redit ces mots échappés à son cœur :
« Dans les combats ne sois point téméraire; « Crains d'exposer une tcte si chère,
24o ISNEL ET ASLÉGA,
« Crains pour mes jours, et du guerrier puissant
(( Ne brave point le glaive menaçant.
« Palais il te cherche au milieu du carnage;
« Tu l'attendras, je connais ton courage,
« Tu l'attendras; que de pleurs vont couler!
« Le trépas seul pourra me consoler.
« Jeune héros, des amans le modèle,
« Dans le sentier où la gloire t'appelle
« Tes premiers pas rencontrent le tombeau.
« Astre charmant, astre doiL\ et nouveau,
« Tu n'as pas lui long-temps sur la colline;
« De ton lever que ta chute est voisine!
« Tu disparais; que de pleurs vont couler!
« Le trépas seul pourra me consoler.
« A chaque instant inquiète, éperdue,
« Sur un rocher que la mousse a couvert
« Elle s'assied , et du vallon désert
« Ses yeux en vain parcourent l'étendue.
« Si tout-à-coup sur le chemin poudreux
« Le vent élève une épaisse poussière,
« Son cœur palpite, elle craint, elle espère,
« Sa bouclie au ciel adresse mille vœux,
« Et le plaisir brille sur son visage
« Comme l'éclair qui sillonne un nuage.
« Le vent s'apaise, elle voit son eironr,
Baisse les yeux, se plaint de son niariyce, Laisse échapper une larme, soupire, Et du rocher desceud avec lenteur. »
« Après six mois un sinistre murmure, Un bruit perfide et trop accrédité, Peignit Olbrown victorieux, parjure.
Sur d'autres bords par l'hymen arrêté. )>
a Par le trépas si l'on perd ce qu'on aime, On croit tout perdre; un voile de douleurs S'étend sur nous ; le chagrin est extrême Et cependant il n'est pas sans douceurs. Mais regretter un objet infidèle , Pleiu^er sa vie, et rougir de nos pleurs,. C'est pour l'amour le plus grand des malheurs. Belle Rusla, cette atteinte cruelle Perça ton âme, et depuis ce moment Vers le tombeau tu marchas lentement !
Dans les ennuis se flétrirent ses charmes; Ses veux éteints ne trouvaient plus de larmes. « O toi qu'ici rappellent mes soupirs,» Dit-elle enfin, « o toi qui m'as trahie, « Que le remords n'atlriste point ta vie! « Tandis qu'ailleurs tu trouves des plaisirs, « Moi, je succombe à ma douh'ur mortelle: « D'un long sommeil je m'eiulors en ces lieux ;
342 ISNEL ET ASLÉGA,
« Et le rayon de l'aurore nouvelle
« Sans les ouvrir tombera sur mes veux. »
a L'infortuné, qui ne pouvait l'entendre
Quittait alors les rivages lointains
Il espérait, toujours fidèle et tendre,
Avec l'amour couler des jours sereins.
a Rusla, mon cœur a gardé ton image;
a Ton nom sacré, dans l'horreur des combats;
<f A fait ma force; et bientôt dans tes bras
tf Je recevrai le prix de mon courage. »
Disant ces mots, d'un pas précipité
11 traversait la plaine et le village.
Un doux espoir brille sur son visage.
Il voit enfin cet asile écarté.
Ce simple toit qu'il croyait habité;
Mais à l'entour règne un profond silence.
Il entre, il cherche, et chcrc'ic vainement.
Que fera-t-il? inquiet, il balance,
Et sur le seuil il s'arrête un moment.
Déjà son air devient rêveur et sombre.
A quelques pas, sur le bord d'un ruisseau,
Ses yeux enfin découvrent un tombeau
Qu'un chêne épais protégeait de son ombre.
A cet aspect de crainte il recula.
D'un pied tremblant sur l'aride bruyère
11 marche, approche, et, penché sur la pierre,
Il lit : « Toiiibeau de la jeune Rusia. »
îsnei écoute, et son âme se trouble: A chaque mot sa tristesse redouble ; Mille pensers tourmentaient son esprit.
Mais le sommeil sur ses yeux descendit; Et dans un songe il vit sa bien-aimëe, Pâle, mourante, et d'ennuis consumée.
Le lendemain il dit à ses héros :
a Amis , la gloire a suivi nos drapeaux , « Et nos succès passent notre espérance, « Arrêtons-nous, et que notre imprudence « Ne risque point le fruit de nos travaux. »
Avec transport les guerriers obéissent.
Au champ natal ils retournent joyeux,
Et, déposant l'acier victorieux,
Devant l'amour leurs courages fléchissent.
Alors pour moi commença le bonheur;
Chère Aina, des belles la plus belle,
A mes regrets je suis encor fidèle.
Et ton image est toujours dans mon cœur. »