CHANT SECOND
Egill pleurait; pour consoler ses larmes, Chacnii redit cet hymne des amours Où d'Aïna lui-même en ses beaux jours A consacré les vertus et les charmes.
Ce chant heureux par degrés éclaircit Son front chargé d'une sombre tristesse : En souriant, il reprend son récit.
Et des héros il instruit la jeunesse.
« C'est Isnel seul que cherchent tous les yeux. Il se dérobe à ses soins curieux; De sa maîtresse il aborde le père, Et d'une voix ensemble douce et fîère Par ce discours il explique ses vœux :
<c La pauvreté fut mon seul héritage.
Et du besoin j'ai senti la rigueur; Mais des trésors ont payé mon courag^e, Et d'AsIéga je mérile le cœur.
« Trente guerriers avaient juré ma perte, Et contre moi dirigeaient leur fureur; Mais de leur sang la bruyère est couverte, Et d'Asléga je mérite le cœur.
« Souvent la foudre éclata sur ma tête ; Le front levé je l'attendais sans peur, Et je criais au dieu de la tempête :
Vois, d'Asléga je mérite le cœur.
« Sous mon vaisseau que fracassait l'orage J'ai vu des mers s'ouvrir la profondeur; Mais je sifflais à l'aspect du naufrage, Et d'Asléga je méritais le cœur.
« D'un roi puissant j'arrachai la couronne; Il la laissait aux pieds de son vainqueur: Règne, » lui dis-je, « Asléga te pardoiuie. » Belle Asléga, j'ai mérité ton cœur. »
« Vaillant Isnel, ta demande est tardive, »
Dit le vieillard; «ma fille pour jamais
Du brave Eric habite le palais.
— • « Que m'appreuds-tu? quoi! ta fille captive
Est au pouvoir d'un lâche ravisseur ?
— « A l'hymen seul Eric doit son bonheur. »
— « Elle'aurait pu.... dieu! (jucl hymen pour elle,
246 ISNEL ET ASLEGA,
Et qi:el bonheur! d'Eric l'âme est cruelle, Les noirs soupçons y renaissent toujours; Son œil est faux; l'injure ouvre sa bouche; Ses longs sourcils, son air dur et farouche, Sa voix sinistre, effravent les amours. » — « Mon amitié protégea son enfance; Dans son palais il fixe l'abondance; Trois cents guerriers à ses ordres soumis Lèvent leurs bras contre ses ennemis.
Qu'un autre hymen, Isnel, te dédommage; Mille beautés appellent ton hommage. »
A ce discours une sombre douleur Charge son front, et passe dans son cœur. Long-temps il marche, errant et solitaire : Dans le vallon, sur les coteaux voisins. Sans but il court, et la sèche bruyère Retentissait sous ses pieds incertains.
Ce n'était plus cette voix douce et tendre Qui de l'amour exprime le tourment; Son désespoir murmure tristement Des mots sans suite, et l'on croyait entendre Des flots lointains le sourd mugissement. Puis il s'arrête; appuyé sur sa lance.
Morne et terrible il garde le silence, Et sur la terre il fixe ses regards ; Les vents sifflaient dans ses chevvoux épars. Tel ua rocher qu'assiègent les nuages.
Triste, s'élève au milieu des déserts;
CHANT il. 247
Ses flancs noireis repoussent les éclairs. Et de son front descendent les orages.
Il nomme Eric; à ce nom détesté Son œil s'enflamme, et sa main d'elle-même Saisit le fer qui brille à son côté. Il nomme aussi l'infidèle qu'il aime.
Et des soupirs s'échappent de son sein, Et quelques pleurs soulagent son chagrin. Dans les ennuis d'un hymen qu'elle abhorre. Son Asiéga , plus malheureuse encore, Gémit aussi, répand aussi des pleurs, El dans ces mots exhale ses douleurs :
« Pardonne, Isnel : un père inexorable Donna ma main sans écouter mon cœur.
Ils sont passés les jours de mon bonheur; Ils sont passés, et le chagrin m'accable. Console-toi; seule je dois souffrir, T'aimer encor, te pleurer et mourir.
« Pardonne, hélas! quand la rose nouveli(> De son calice échappe un rougissant , Elle demande un souffle caressant :
Si tout-à-coup l'ouragan fond sur elle, A peine éclose on la voit se flétrir, Languissamment se pencher et mourir, »
.i4o ISNEL ET ASLÉGA,
« Parcîoiine, Isncl : sur rari)re solitaire Une colombe attendait son ami ; Sa douce voix se plaignait à demi :
Un aigle étend sa redoutable serre :
Faible, sous l'ongle on la voit tres.^aillir, Aimer encor, palpiter et mourir. »
Disant ces mots, de la tour élevée
Où la retient un époux odieux ,
Sur le vallon elle porte les yeux.
Biais du soleil la course est achevée;
Sur l'hémisphère un noir manteau s'étend ,
Le ciel est froid, orageux, inconstant.
Au haut des monts le brouillard s'amoncèle :
Des vastes mers le bruit sourd est mêlé
Au bruit des vents, au fracas de la grêle
Qui rebondit sur le toit ébranlé.
Bientôt du nord les subites rafales
Chassent au loin, dispersent les brouillards:
Et du milieu des nuages épars
L'azur des cieux ])rille par intervalles.
Transi de froid, incertain et troublé,
Le voyageur s'égare dans sa route ;
A chaque pas il s'arrête, il écoute;
Mais d'un torrent que la pluie a gonflé
Le malheureux touche enfin le rivage :
D'un pie<l timide il sonde le passage;
CHANT II. 94g
Un cri s'échappe, il meurt : les loups crrans, L'ours indomptable, et les chiens dévorans, A ce cri seul qu'un triste écho renvoie, Couvrent la rive et demandent leur proie : Tous, en hurlant, suivent ce corps glacé, Jusqu'à la mer par le courant poussé.
Pour Asléea cette nuit menaçante A des attraits ; elle aime son horreur. Mais tout-à-coup une voix gémissante, La voix d'Isnel, fait tressaillir mon cœur :
« Belle Asléga, belle, mais trop coupable, Pour arriver jusqu'à toi, du guerrier J'ai déposé l'étincelant acier.
Je t'ai perdue , et le chagrin m'accable. En d'autres lieux Isnel ira souffrir, T'aimer encore, et combattre, et mourir.
« Jouis en paix de ta flamme nouvelle; Que le remords, ce poison des plaisirs, N'attriste point tes volages désirs!
Seul je serai malheureux et fidèle.
Tu me trahis : je ne sais point trahir; Je sais aimer, et combattre, et mourir.
« Mais le bonheur est-il fait pour le crime? Jeune Asléga, crains ton nouvel amour.
25o ISNEL ET ASLEGA,
« Crains sa douceur, crains ia glace tlun jour; Fragile encore, elle cache un abime.
Adieu perfide, adieu; je vais te fuir, T'aimer encore, et combattre, et mourir. )^
A ce reproche Asléga trop sensible Voulait répondre; un bruit inattendu Porte l'effroi dans son cœur éperdu.
C'est son époux; menaçant et terrible.
Il fait un signe , et sa garde soudain Saisit Isuel qui répétait en vain :
ec Faible ennemi , tu m'as vu sans défense ; D'acier couvert, entouré de soldats, Tu fonds sur moi, lâche, ose armer nîon bras, Et cherche au moins une noble vengeance. » Ce fier discours est à peine écouté.
Dans un cachot Isnel précipité Garde long-temps un silence farouche ; Le désespoir enfin ouvre sa bouche :
et Le jour bientôt va reparaître, et moi Je vais passer dans la nuit éternelle.
La nuit! que dis-je? Isnel, reviens à toi : Du Valhalla le grand festin t'appelle; - C'est là qu'on boit la vie et le bonheur. En m'approchant de ce palais auguste Dois-je trembler? non : je fus brave et juste; Aux yeux d'Odin je paraîtrai sans peur. ÎNiais sous la tombe emporter une offense!
Dans un cachot en esclave périr!
Expirer seul, sans gloire, et sans vengeance!
A ce penser, de rage on peut pâlir. »
Au désespoir tandis qu'il s'abandonne
Sur ses deux gonds la porte avec effort
Tourne et s'entr'ouvre : il écoute, il frissonne.
Et puis il dit : « Frappe , enfant de la mort. )^
Mais une main caressante et timide
Saisit la sienne, et doucement le guide
Hors du cachot. « Pourquoi diffères-tu,
Soldat d'Eric? frappe, j'ai trop vécu. »
Une autre main sur ses lèvres s'avance.
Et par ce geste ordonne le silence.
Il obéit, et sort de la prison.
L'astre des nuits montait sur l'horizon,
Et lui prêtait sa lumière propice:
Il reconnaît sa jeune conductrice.
« Ciel! Asléga? » — « Moi-même ; hàte-loi ,
Fuis; que ton pied touche à peine la terre;
Franchis ce mur; un sentier solitaire
Jusqu'au vallon».... — « M'édiapper? et pourquoi!
Il fut un temps oii j'ai chéri la vie;
Je la déteste après ta perfidie.
De l'amour seul on accepte un bienfait ;
Pour me l'offrir, quels sont tes droits? Je reste. »
— « Jamais mon cœur de cet hymen funeste
Ne fiu complice, et mon père a tout fait.
2 52 ISNEL ET ASLÉGA,
Sauve tes jours : mes craintes sont extrêmes; Un seul instant peut nous perdre tous deux; Fuis sans retard. » — « Je fuirai si tu m'aimes. »
— « Eh bien, fuis donc. » — «Moment délicieux! Chère Aslëga! tu détournes les yeux;
Ta main s'oppose à ma bouche égarée.
Viens dans mes bras , ô maîtresse adorée! Viens sur ce cœur que seule tu remplis. »
— « Eloigne-toi. » — « Tu m'aimes, j'obéis. » Il part ; le ciel favorise sa fuite ;
Des assassins il trompe la poursuite.
Je réunis ses guerriers généreux :
Tous font serment de venger son outrage.
La haine encore enflamme leur courage;
Souvent Eric fut injuste pour eux.
Bientôt Isnel , comme un chêne orgueilleux ,
Lève son front; sa troupe l'environne,
Et des combats l'hymne bruyant résonne :
« Frappez ensejnble, intrépides guerriers; Et d'un seul coup brisez les boucliers.
« Malheur à vous, si vos glaives s'émousscnt! Malheur à ceux dont le pied sans vigueur Quitte un moment le sentier de l'honneur! L'herbe et la ronce aussitôt y repoussent.
« Frappez ensemble, intrépides guerriers , Et d'un seul coup brisez les boucliers.
« Dans les combats la mort n'est qu'une esclave Obéissante au bras qui la conduit :
Elle atteindra le lAcbe qui la fuit, Elle fuira devant le fer du brave.
« Frappez ensemble, intrépides guerriers, Et d'un seul coup brisez les boucliers.
« Le brave meurt ; sa tombe est lionorée ; Des cliants de gloire éternisent son nom : Le lâche meurt; l'habitant du vallon Marche en sifflant sur sa tombe ignorée.
a Frappez ensemble , intrépides guerriers. Et d'un seul coup brisez les boucliers. »