CHANT TROISIÈME
Ïjx voix cl'Égill allumait le courafie.
A son récit dans un transport soudain, Chacun répond par le cri du carnage, Et sur le fer porte aussitôt sa main.
« Nos bataillons s'étendaient dans la plaine, »
Reprend Egill; « et le roi du destin ,
Le dieu des dieux, le redoutable Odin,
Etait assis sous cet antique frêne,
Arbre sacré dont le front immortel
S'élève et touche à la voûte du ciel.
Sur le sommet un aigle aux yeux avides ,
Aux yeux perçans, aux yeux toujours ouverts.
D'un seul regard embrasse l'univers.
Odin reçoit ses messages rapides.
Incessamment un léger écureuil
Part et revient, la voix du dieu l'anime;
Soudain du tronc il s'élance à la cime,
Et de la cime au tronc en un clin d'oeil.
11 i-edesconu : Odin, lorsqu il arrive.
CHANT m. 2 55
Penche vei^ lui son oreille attentive.
Roi des combats, tu réglais notre sort, Et des héros tu {)rononçais la mort.
« Allez, M dit-il, « charmantes Valkyries; De leur trépas adoucissez l'horreur, Et conduisez leurs âmes rajeunies .
Dans ce palais ouvert à la valeur. »
Du sombre Éric les phalanges guerrières Se rassemblaient sur les noires bruyères. Ses bataillons réunis et serrés, En avançant, déployaient par degrés Un large front : tels on voit des nuages. Qui dans leurs flancs recèlent les orages, S'amonceler sur l'horizon obscur.
Croître, s'étendre et varier leur forme. S'étendre encore, et sous leur masse énorme Des vastes cieux envelopper l'azur.
Auprès d'Eric sont trois chefs intrépides, Athol, Evind, Ornof, tous renommés Pour leur adresse, à vainci^c accoutumés, Et des forets dévastateurs rapides.
Son jeune fils, l'aimable et beau Slérin, Joignant la force aux grâces de l'enfance. Au premier rang, impatient s'élance; La voix d'Eric le rappelait en vain.
Le fier Aihoî à ses côtés se place,
)6 ISNEL ET ASLÉGA,
Et par CCS mots pense nous arrêter :
« Guerriers d'un jour, d'où vient donc votre audace?
Faibles roseaux qu'un vent léger terrassé ,
A l'ouragan osez- vous insulter? »
Il poursuivait avec plus d'insolence;
Mais un caillou qu'Isnel saisit et lance
L'atteint au front : il recule trois pas ,
Ses yeux troublés se couvrent d'un nuage,
Un sang épais coule sur son visage ,
Et son ami le soutient dans ses bras.
De loin d'abord les guerriers se provoquent;
Bientôt leurs fers se croisent et se choquent;
De tous côtés le casque retentit,
L'acier tranchant sur l'acier rebondit.
Des trait» brisés sur l'herbe s'amoncèlent,
Du bouclier jaillissent mille éclairs;
lia flèche vole et siffle dans les airs ,
Des dots de sang sur les armes ruissellent ,
L'affreuse mort élève ses cent voix ,
Et cent échos gémissent à-la-fois.
Quel est ce lâche au fiont pâle et timide?
Espère-t-il, par sa fuite rapide,
Se dérober à la lance d'Isnel?
Est-ce <Mi fuyant qu'on ('chappo au tonnerre?
CHANT I[î. 2r>7
Sans gloire il tombe; et tourné vers la terre,
Son œil mourant ne revoit pas le ciel.
D'un cri terrible effrayant sa faiblesse,
Du noir Niffleim la farouche déesse ,
Hella sur lui s'élance avec fureur :
Contre ce monstre il lutte; un bras vainqueur,
Un bras d'airain le saisit et l'entraîne;
Sur des glaçons un triple nœud l'enchaîne ;
Rynsga le frappe, et prolonge sans fin
Sa soif ardente et son horrible faim.
Du Valhalla les belles messagères "
Planaient sur nous brillantes et légères :
Un casque blanc couvre leurs fronts divins.
Des lances d'or arment leurs jeunes mains,
Et leurs coursiers ont l'éclat de la neige.
Du brave Ornof préparez le cortège.
Filles d'Odin. Cet enfant des combats.
Foulant les corps des guerriers qu'il terrasse,
D'une aile à l'autre, et sans choix et sans place.
Porte le trouble et sème le trépas.
Ces feux subits qui dans la nuit profonde
Fendent les airs et traversent les cieux,
Semblent moins prompts : Ornof s'éteint comme eux.
Isnel a vu sa fureur vagabonde,
Et fond sur lui léger comme l'oiseau :
Scaldes sacrés , élevez son tombeau.
En brave il meurt; les belles Valkiries,
Du grand Odin confidentes chéries ,
258 ISNEL ET ASLEGA,
En les touchant rouvrent soudain ses yeux : Un sang plus pur déjà gonfle ses veines; Du iirmament il traverse les plaines, Et prend son vol vers le séjour des dieux. Du Valhalla les cent portes brillantes S'ouvrent ; il voit des campagnes riantes , De frais vallons, des coteaux fortunés, D'arbres, de fleurs, et de fruit couronnés. Là, des héros à la lutte s'exercent, D'un pied léger franchissent les torrens. Chassent les daims sous le feuillage errans, Croisent leurs fers, se frappent, se renversent; Mais leurs combats ne sont plus que des jeux ; La pâle mort n'entre point dans ces lieux. D'autres plus loin, sont assis sous l'ombrage; Des temps passés ils écoutent la voix : Le Scalde chante, et chante leurs exploits; Un noble orgueil colore leur visage.
L'heure s'écoule, et celle du festin Les réunit à la table d'Odin :
Sur des plats d'or Vérista leur présente Du sanglier la chair appétissante; Leur voix commande, et les filles du ciel. Qui du palais gardent les avenues , Belles toujours et toujours demi-nues.
Versent pour eux la bière et l'hydromel. Isnel dédaigne une gloire nouvelle , Du seul Eric, il demande le sang :
CHANT m.
■2jg
Lo glaive en main trois fois de rang on rang Il chorcîie Eric, trois fois son cri l'appelle ; INIais le désordre, et la foule, et le bruit, Sauvent trois fois le rival qu'il poursuit.
Du jour enfin les derniers feux expirent; L'ombre sur nous s'épaissit par degrés ; Les combattans, à regret séparés, Sur les coteaux à pas lents se retirent. De toutes parts des chênes enflammés D'un nouveau jour nous prêtent la lumière; De toutes parts les soldats désarmés Font les apprêts de leur fête guerrière ; Par mes accens ils étaient animés.
« Buvez, chantez, valeureux Scandinaves, Et triomphez dans ces combats nouveaux; Buvez, chantez; la gaîté sied aux braves. Et le festin délasse les héros.
« L'homme souvent accuse la nature ; De son partage il s'afflige et murmure Que veut encor ce favori du ciel?
Il a le fer, l'amour et l'hydromel.
'i()o ISNEL ET ASLÉGA,
tt Buvez, chantez, valeureux Scandinaves, Et triomphez dans ces combats nouveaux; Buvez , chantez ; la gaîte sied aux braves , Et le festin délasse les héros.
a Buvons surtout à nos jeunes maîtresses, A leurs attraits, à leurs douces promesses, A ces refus que suivront les faveurs; Mais que leur nom reste au fond de nos cœurs.
« Buvez, chantez, valeureux Scandinaves, Et triomphez, dans ces combats nouveaux; Buvez, chantez; la gaîté sied aux braves, Et le festin délasse les héros.
« Buvons encore à nos généreux frères Qu'ont moissonnés les lances meurtrières; Gloire à leurs noms! dans le palais d'Odiu Ils sont assis à l'éternel festin.
« Buvez, chantez, valeureux Scandinaves, Et triomphez dans ces combats nouveaux; Buvez, chantez, la gaîté sied aux braves. Et le festin délasse les héros. »
CHANT 111. a6i
Les yeux d'Isnel avec inquiétude Semblaient chercher et compter ses amis. « A mes festins Evral était admis, »
Dit-il ensuite, « et la douce habitude Auprès de moi le ramenait toujours.
Où donc est-il? dans le champ du carnage Mes yeux ont vu sa force et son courage; Un aigle ainsi disperse les vautours :
Où donc est-il? vous gardez le silence! Vous soupirez ! l'ami de mon enfance Dans le tombeau disparaît et s'endort.
O du guerrier inévitable sort!
C'est un torrent qui ravage et qui passe ; Le Scalde seul en reconnaît la trace.
Repose en paix, toi qui ne m'entends plus! Approche, Egill, puissante est ta parole; Viens relever nos esprits abattus ; Et loin de nous que le chagrin s'envole. »
J'approche, et dis : «Le redoutable Odin Parut un jour aux yeux du jeune Elvin. Tremblant alors , le guerrier intrépide Tombe à ses pieds, et courbe un front timide. « Ne tremble point, » dit le dieu; « ta valeur « Dans les combats est terrible et tranquille; « De la pitié tu connais la douceur; « De l'orphelin ton palais est l'asile;
26'2 ISNEL ET ASLÉGA,
« Au voyageur avec empressement
« Tu fciis verser l'iiydroinel et la bière;
« Jamais ta bouche, au mensonge étrangère,
« Ne profana la pierre du serment;
« Sur l'homme nu qu'a saisi la froidure
« Tu main étend une épaisse fourrure :
« A tes vertus, Elvin, je dois un prix;
« Forme un souhait, soudain je l'accomplis. »
— « L'homme est aveugle, hélas! son ignorance
ic N'adresse au ciel que des vœux indiscrets;
« Choisis pour moi. » — « J'approuve ta prudence.
« Tu recevras le plus grand des bienfaits. »
« Le même jour il vit sur la colline
L'acier briller; au combat il courut.
Le premier trait att(îignit sa poitrine;
Il fut percé, tomba, rit, et mourut. »
Isnel répond : «Enfant de l'harmonie, Tu rends la force à notre âme affaiblie; En nous charmant ta bouche nous instruit. Que le sommeil, dont l'heure passe et fuit, Tienne un moment nos paupières fermées.
Toi, brave Eysler, entre les deux armées Veille, attentif aux dangers de la nuit. »
Eysîer s'avance au milieu do la phiinc; Le ])ouchcr agité [)ar soii i)ras
CHANT m. a63
Brillait dans l'ombre; il murmurait tout bas Ce triste chant qu'on entendit à peine :
« Soufflez sur moi, vents orageux des mers; Sur l'ennemi tenez mes yeux ouverts.
(.< Loups affame's, hurlez dans les ténèbres; Autour de moi grondez, fougueux torrens . Fendez les airs, météores brillans; Sombres hiboux, joignez vos cris funèbres,
« Soufflez sur moi, vents orageux des mers; Sur l'ennemi tenez mes yeux ouverts.
« Belle Gidda, tu soupires dans l'ombre; Tes charmes nus attendent les amours , Et sur le seuil au moindre bruit tu cours; Retire-toi, la nuit est froide et sombre.
« Soufflez sur moi, vents orageux des mers, Sur l'ennemi tenez mes yeux ouverts.
« Le givre tombe et blanchit le feuillage. L'épais brouillard humecte tes cheveux; Betire-toi, dors, un songe amoureux Entre tes bras placera mon nnage.
264 ISNEL ET ASLÉGA,
« Soufflez sur moi , vents orageux des mers ; vSur l'ennemi tenez nits veux ouverts. »
Les feux mourans décroissent et pâlissent,
Et de la nuit les voiles s'épaississent.
Viens, doux sommeil, descends sur les héros.
Des songes vains agitent leur repos.
L'un sur un arbre, attend à leur passage
Les daims errans, qui tombent sous ses coups;
L'autre des mers affronte le courroux,
Et son esquif est brisé par l'orage.
L'un dans les bois est surpris par un ours;
11 veut frapper, et ses mains s'engourdissent :
il voudrait fuir, et ses genoux fléchissent;
Il se relève, et retombe toujours.
Sur le torrent un autre s'abandonne :
Ses bras d'abord nagent légèrement;
Contre le flot qui s'élève et bouillonne
Bientôt il lutte, et lutte vainement;
Le flot rapide et le couvre et l'entraîne;
Sur le rivage il voit ses compagnons ,
Et veut crier; mais sans voix, sans haleine,
A peine il peut former de faibles sons.
Un autre enfin sur l'arène sanglante
Combat encore, et sa hache tranchante
Ne descend point sans donner le trépas;
Mais tout-à-coup son invincible bras
Reste enchaîné dans l'air, et son armure
Tombe à ses pieds; le fer de l'ennemi
L'atteint alors; il s'éveille à demi,
Et sur son flanc il cherche la blessure :
Il reconnaît son erreur, et sourit.
Dans le sounneil tandis qu'il se replonge.
Le sombre Eric murmure avec dépit
Ce chant sinistre, et l'écho le prolonge :
a Je suis assis sur le bord du torrent. Autour de moi tout dort, et seul je veille; Je veille, en proie au soupçon dévorant; Les vents du nord sifflent à mon oreille, Et mon épée effleure le torrent.
« Je suis assis sur le bord du torrent. Fuis, jeune Isnel, ou retarde l'aurore.
Ton glaive heureux, redoutable un moment. Vainquit Ornof; mais Eric vit encore.
Et son épée effleure le torrent.
a Je suis assis sur le bord du torrent. Sera-t-il plaint de ma coupable épouse?
Est-il aimé ce rival insolent?
Tremble, Asléga, ma fureur est jalouse ^ Et mon épée effleure le torrent. «