‹ Œuvres choisies d'Évariste ParnyChapitre 89 sur 147 · CHANT QUATRIEME · texte numérisé non relu

CHANT QUATRIEME

« Illustre Egill, » dit Latnior,« daus moii anic,

Ta voix enfin porte un [roiil)lo fatal.

J'aime , et l'hymen est promis à ma flamme

Dois-je aussi craindre un odieux rival?

Je hais Eric; et si le ciel est juste,

De la beauté cet oppresseur cruel

Sera puni. Mais dis-moi, chantre auguste,

Tje jeune Oldulf combattait près d'Isnel ;

De mon aïeul Oldulf était le frère,

A ce îTuerrier, dont la gloire m'est chèro,

Quel bras puissant porta le coup mortel ? »

Egill répond : «Ami, je vais t'instrnire. O des héros tyran capricieux!

O de l'amour inévitable empire !

Les temps passés revivent à mes yeîix.

Lève-toi donc, Eric; l'aube naissante Vers l'orient a blanchi l'horizon ; De tes soldats la troupe menaçante S ébranle, marche, et couvre le vallon.

CHANT iV. a67

Isnel sourit au danger cjui s'approche; D'un œil rapide il compte ses guerriers, S'étonne, et dit : <.< Pénible est le reproche; Mais au combat viendront-ils les derniers Ces deux chasseurs qui devançaient l'aurore? Oldulf, Asgar, dorment sans doute encore, Et sous leur main leur arc est détendu; Paraîtront-ils quand nous aurons vaincu?» Je lui réponds : «Ces enfans de l'épée N'ont jamais fui dans le champ de l'honneur. D'ici tu vois cette roche escarpée Qui du coteau domine la hauteur :

Son flanc creusé forme une grotte obscure; D'épais buissons en cachent l'ouverture : C'est là qu'Elveige attendait son amant; De là sa voix s'exhalait doucement :

« Viens, jeune Oldulf, l'ombre te favorise,

« Viens, me voilà sur le feuillage assise;

« Par mes soupirs je compte les momens;

« Pour te presser mes bras déjà s'étendent,

« Mon cœur t'appelle, et mes lèvres t'attendent :

« Viens, mes baisers seront doux et brûlans. »

« Cruel Asgar, je hais ton œil farouche; « Le mot d'amour est triste sur ta bouche ; « Va, porte ailleurs cet amour insolent.

a68 ISNEL ET ASLÉGA,

« Un autre enfin à mes côtes sommeille , a A mes côtes un autre se ix'veille, c( Et son baiser est humide et brûlant, y

« Mais qui peut donc arrêter sa tendresse?

« Pour lui je veille, et pour lui ma faiblesse

« Vient d'écarter les jaloux vêtemens.

« J'entends du bruit; c'est lui, de sa présence

a Mon cœur m'assure, et mon bonheur commence.

« Baisers d'amour, soyez longs et brûlans. »

ce D'un pas rapide il arrive à la grotte

Ce jeune Oldulf; mais d'un autre guerrier

Il voit dans l'ombre étinceler l'acier.

Soupçon cruel! son ame hésite et flotte;

Il dit enfin : « Quel projet te conduit?

Que cherches-tu? parle enfant de la nuit. »

— « Faible rival, que cherches-tu toi-même? »

Réplique Asgar : o de la beauté que j'aime

Je suis jaloux; c'est un astre nouveau

Qui pour moi seul brille sur le coteau. »

Le fer en main, l'un sur l'autre ils s'élancent.

D'Elveige alors le cœur est alarmé;

Elle frémit, et ses pieds nus s'avancent

A la lueur d'un tison enflammé.

« Viens , » dit Oldulf, « de tes vœux infidèles

Voilà l'objet : perfide tu l'appelles;

Mais dans la mort il ira te chercher, » Terrible il frappe; et la tremblante Elveige Tombe à ses pieds comme im flocon de neige Qu'un tourbillon détache du rocher.

Les deux rivaux avec un cri farouche Lèvent soudain leurs bras désespérés; D'un coup pareil leurs flancs sont déchirés; Sur la bru3^ère ils roulent séparés :

Le nom d'Elveige expire sur leur bouche; Et de leur sein s'échappent sans retour Le sang, la vie, et la haine et l'amour, n

Isnel troublé répond avec tristesse :

« Gloire éternelle à ces jeunes héros!

Gloire éternelle à leur belle maîtresse, Et que la paix habite leurs tombeaux!

Faibles humains, la guerre inexorable Autour de nous répand assez d'horreurs; Le tendre amour, l'amour impitovable.

Doit-il encore surpasser ses fureurs?»

Contre un rocher l'Océan se courrouce; Pour l'ébranler il roule tous ses flots; IMais le rocher les brise et les repousse : Tel est Isnel, en butte à mille assauts : On voit Eric lever sa lourde lance.

Puis s'arrêter, incertain et rêveur.

270 ISNEL ET ASLÉGA,

Un noir dessein se formait dans son cœur;

11 méditait le crime et la vengeance.

Au fier Evind il dit : « Combats toujours;

Défends mon fils, et veille sur sa gloire.

Odin m'inspire, à mon palais je cours,

Et je reviens; commence ma victoire. »

Folle espérance! Evind à ses soldats

Prête un moment son courage intrépide :

Il ressemblait à l'ouragan rapide

Qui dans un bois s'engouffre avec fracas.

I\îais du destin l'ordre est irrévocable.

Et pour Evind le Valhalla s'ouvrait.

11 voit Isnel, et se dit en secret :

« Voilà, voilà le danger véritable.

Faut-il braver ce glaive redoutable?

Faut-il chercher un immortel honneur?

Oui , le destin le livre à ma valciu-. »

11 dit et frappe, et la lame tranchante

Du bouclier entame l'épaisseur;

Mais sur son bras descend le fer vengeur;

L'acier échajîpe à sa main défaillante.

— « P«.ends-toi, guerrier, cède à l'arrêt du sort. Ton bras sanglant ne saurait te défendre. »

— ce Fier ennemi, moi cc'der et me rendre? Jamais; Evind sera vainqueur ou nîort. » De l'autre main il reprend son épée; Mais sa valeur est de nouveau trompée.

Sur le coteau que dévastaient ses irnits

CHANT IV. o-r

Les (laiîiîs joyeux peuvent errer en paix; Sous le rocher la charmante Erisfalc ]N 'entendra plus ses chants accoutumés, Et de ses pas sur la neige imprimés.

Ne suivra plus la trace matinale.

Le beau Slérin accourt pour le venger.

« Jeune imprudent, cherche un moindre danger, »

Lui dit Isnel; « ton bras est faible encore;

Crois-moi, résiste à ce précoce orgueil;

Fuis; et demain au lever de l'aurore

Tu chasseras le timide chevreuil. «

« Je suis nourri dans le fracas des lances, »

Répond Slérin; « et lorsque tu m'offenses.

Pour te punir mon bras est assez fort.

Vois-tu ce trait? il a donné la mort. »

La flèche siffle, et dans son vol s'égare;

La main d'Isnel aussitôt s'en empare,

Et cherche uii but; un aigle en ce moment

Au haut (]es airs passe rapidement ;

Le trait l'atteint au milieu de la nue.

Loin de céder, Slérin à cette vue

Saisit le fer , s'élance furieux ,

Et trouve au moins un trépas glorieux.

Eric alors revenait au carnage.

L'inforltuié ])oiisse des cris perçans,

-x-ji ISNEL ET ASLEGA,

Et de ses yeux coulent des pleurs de rage , Il lève enfin sa hache à deux tranchans, Sa lourde hache, autrefois invincible.

A son rival il porte un coup terrible, Et de son casque il brise le cimier : Nous frissonnons; notre jeune guerrier Courbe sa tête, et pâlit et chancelle; Mais reprenant une vigueur nouvelle, Il jette au loin son pesant bouclier.

Le sombre Eric à ses pieds croit l'entendre, Isnel prévient son bras prêt à descendre, Et dans son flanc plonge le froid acier. Sur l'herbe il roule, et son sang la colore, En expirant il se débat encore.

Et dit ces mots : « Tu triomphes, Isnel; Ma mort du moins suffît-elle à ta haine? De mon palais la jeune souveraine Craint pour tes jours, va, le doute est cruel; Rends le bonheur à son amc incertaine ; Soyez unis ; et ne maudissez pas L'infortuné qui vous doit son trépas. »

Isnel, énm par cette voix perfide, Vers moi se tourne : « Adoucis son destin. Dans les combats il n'était pas timide ; Avec honneur il périt sous ma main; Dans le tombeau que la gloire le suive. Au ciel assis, son oreille attentive

CHANT ÏV. 2;3

« Ecoutera tes chants liarinoiiicux, « Et \c plaisir bri!lc;ra dans ses yeux. »

Vers le palais à ces mois il s'avance :

Son front levé rayonnait d'espérance.

D'orgueil, d'amour, de gloire, et de bonlieur;

Son pied rapide effleurait la bruvère.

Du large pont il franchit la barrière;

Il ouvre, il entre, et recule d'horreur.

Son Asléga, sur le seuil étendue ,

Froide et sans vie, épouvante sa vue.

11 reconnaît ces fnnestes cheveux

Qu'elle reçut pour un plus doux usage;

Ce don fatal, ce cher et triste gage,

Fut de sa mort l'instrument douloureux;

Son cou d'albâtre en conserve l'empreinte.

Désespéré, sans larmes et sans plainte,

Isnel saisit le présent des amours

Que sur sou casque il attachait toujours;

Avec effort sur sa bouche il le presse :

L'air n'entre plus dans son sein expirant :

Sur nous il jette un regard déchirant.

Chancelle, tombe auprès de sa maîtresse,

L'embrasse et meurt.... Pourquoi soupires-tu,

Chantre d'Isnel, pourquoi verser des larmes?

Il est tombé, mais il avait vaincu;

Il est tor.ibé, mais couvert de ses armes.

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