N" XVIII
Res dura et regni novitas me talia cogunl Moliri.
(VlRG.j
C'est ainsi que l'Assemblée nationale s'expliqua sur l'état des finances et sur les moyens de les régénérer; c'est ainsi que, sous prétexte des circonstances, la principale cause des Etats généraux fut traitée comme si elle n'en était que l'accessoire. La constitution ne précédera pas l'arrangement des finances : l'empire et imposé, et il n'est pas constitué.
Pour expliquer ceci, il faut observer que les esprits emportés, les démagogues qui dominent l'Assemblée et qui la mènent si violemment à leur but, ont fort bien réussi à renvoyer les troupes, à soulever Paris, à armer les bourgeois et les paysans, à accabler l'autorité royale, à détruire les droits et les revenus du prince et des particuliers; mais que, lorsqu'il s'est agi de restaurer les finances, d'assurer les fortunes et de présenter un bon plan au roi et à la nation, ils n'ont pu s'en tirer que par un escamotage. M.Necker n'en a point été la dupe ; il a senti qu'on voulait le rendre responsable des suites du projet
qu'il présentail. Puisqu'on l'adopte aveuglément, il faut, a-t-il dit, qu'on me laisse maitre du mode d'exécution. Et alors ce ministre, jouant à lui seul le rôle de toute l'Assemblée, a dressé le décret de son plan. Mais l'Assemblée, qui se croit délivrée de la plus épineuse de ses fonctions, n'en sera pas moins responsable aux yeux de ses commettants, malgré les adresses verbeuses qu'elle leur fait passer pour excuser sa conduite. En effet, si le ministre des finances ne sauve pas l'Etat, M. Necker aura toujours le droit de s'en prendre à ceux qui ont trop affaibli l'autorité royale. Il ne suffît pas d'entasser décrets sur décrets et de multiplier les règlements et les lois, il faut avoir de quoi les faire exécuter : on se moquera toujours d'une académie de législateurs qui, avant de simplifier les rouages et de balancer les contrepoids d'une machine qu'on leur donne à raccommoder, commencent .par en briser le ressort.
L'ordre des matières, plutôt que celui des temps, nous a conduits jusqu'à cette dernière opération de M. Necker. Observons en passant que ce ministre, qu'on n'a pu renvoyer il y a trois mois sans [causer ou hâter une révolution, aurait bien de la peine, s'il s'en allait aujourd'hui, à nous faire remarquer sa fuite. Il faudrait que le Journal de Paris nous en avertît. Il y a peu d'exemples de
tant de bruit suivi d'un tel silence, et d'une telle obscurité après tant d'éclat. Ses amis ont cru l'arracher un moment aux ombres qui le couvrent en le faisant président de district, et ce triste remède n'a fait que prouver l'excès du mal. Les réputations populaires sont sans doute intermittentes : qui ne vit que par le peuple doit souvent éprouver la mort de l'oubli, plus insupportable que tous les outrages et plus amer que la perte de la vie; mais l'état affreux de M. Necker et de sa gloire est le chef-d'œuvre de l'Assemblée nationale, qui s'est d'abord servie de la considération et de la popularité de ce ministre comme d'un levier pour renverser tous les obstacles, et qui l'abandonne ensuite à lui-même quand le danger est passé. Le malheur de M. Necker est d'avoir trop compté sur sa propre influence et sur la reconnaissance d'un corps : il a cru qu'il dirigerait facilement une puissance qu'il avait créée ', ou qu'elle n'userait pas de toute la force qu'il lui avait donnée. C'est ainsi que certains hétérodoxes prétendent que Dieu s'est repenti d'avoir fait l'homme, faute d'avoir prévu que sa créature serait emportée par toutes les passions dont il l'avait pourvue.
i. M. Necker fut traité à peu près par l'Assemblée nationale comme M. de Calonne l'avait été par celle des notables.
Si M. Necker s'est trompé, c'est comme Dieu même, et son erreur a un beau côté.
Maintenant, pour ne rien omettre, il est nécessaire de remonter à l'époque où l'Assemblée nationale, honteuse des leçons qu'elle avait reçues et du temps qu'elle avait perdu à faire un assortiment des droits de l'homme sauvage et des droits de l'homme social, se porta avec ardeur vers la constitution qu'attendait d'elle une monarchie qui, loin de commencer, a déjà duré quatorze siècles, et dans laquelle on ne trouverait pas, quoi qu'on en dise, un seul homme en état de pure nature.
Le comité choisi dans le sein de l'Assemblée pour travailler à la constitution offrit le résultat de ses méditations. M. Mounier, un des meilleurs esprits du comité, lut ce résultat et prouva d'abord que notre gouvernement, quoique essentiellement monarchique, n'avait jamais eu de forme bien déterminée depuis saint Louis, et surtout depuis Philippe le Bel, parce que tous les pouvoirs y étaient toujours confondus. L'autorité royale , qui ne suffit pas" seule pour former une bonne constitution, n'a jamais pu contenter les Français, même sous nos meilleurs princes, en ce qu'elle était sans cesse aux prises avec les prétentions des corps et avec la multitude des privilèges, et toujours égarée par la nullité et la malice des ministres. On pouvait bien en France parler
au roi des intérêts du peuple, mais on ne pouvait parler aux ministres que des intérêts du roi, et chez les corps privilégiés il n'était jamais question ni des intérêts du prince ni de ceux du peuple.
On est forcé, en lisant l'histoire, d'avouer que nos rois, afin d'accroître leur puissance, passaient leur vie à empiéter sur les privilèges de la noblesse et du clergé : de sorte que le peuple et l'Assemblée nationale, en écrasant le clergé, la noblesse et la magistrature, dans la révolution actuelle, n'ont fait qu'achever l'ouvrage des rois.
Il n'en est pas moins vrai que, pressés par des besoins sans cesse renaissants, les monarques français aliénaient leur puissance pour de l'argent toutes les fois qu'ils en trouvaient l'occasion (c'est ce qu'on entend par la vénalité des charges) : de sorte que, en mêlant toujours les usurpations aux aliénations, ils se trouvaient tour à tour ou dans une injustice actuelle ou dans une impuissance habituelle. Mais, lorsqu'ils se sentaient trop gênés par les privilèges attachés aux charges qu'ils avaient vendues, ils créaient un commissaire qui en faisait les fonctions et n'en laissait que les honneurs au titulaire : autre source d'injustice. De là vient qu'on a toujours trouvé à l'administration française une physionomie double, s'il est permis de le dire : d'un côté le propriétaire de la charge, et de l'autre le délégué du roi, ce qui oc-
casionnait en même temps de perpétuels conflits et des coups d'autorité dans la capitale et dans les provinces.
Il arrivait de là que personne n'était à sa place. Le roi exerçait tous les jours le pouvoir judiciaire par d'éternelles évocations ou par des commissions particulières. Les parlements usurpaient le pouvoir législatif, avec leurs sanctions et leurs veto, connus sous le nom d'enregistrement. Réunis à la noblesse et au clergé, ils contrariaient sans cesse le pouvoir exécutif. Si les rois étaient venus à bout de la magistrature, de la noblesse et du clergé, le combat aurait été de corps à corps entre le prince et les sujets, et tout aurait fini ou par une constitution ou par le despotisme le plus absolu. C'est l'état où nous sommes. De sorte que les résistances des corps privilégiés empêchaient ou un grand mal ou un grand bien, et que c'était précisément dans cette action du monarque et dans cette réaction des corps que consistait depuis huit cents ans le gouvernement français.
Je dis depuis huit cents ans, parce qu'avant saint Louis et Philippe-Auguste, le régime féodal, quoique extrêmement odieux, était une véritable constitution, une constitution ferme et vigoureuse, sur laquelle il n'y avait pas à disputer. Le mal, le bien , les privilèges, les prérogatives, les droits et les servitudes, tout était réglé : les peuples étaient
des troupeaux, les nobles des pâtres; le roi, maître d'un troupeau particulier qu'on appelle Domaine, n'était que le chef des autres bergers, primas intcr parcs, d'où nous vient la pairie : car on est en France, comme aux champs Élysées, au milieu des ombres des anciennes réalités.
C'était alors que les nobles étaient de véritables aristocrates ' : la nation entière leur servait de piédestal; et de là vint cette race d'hommes colossaux et oppresseurs qui rendait les rois si petits et les peuples si pauvres. Il y avait plus de grandeur d'un côté, plus d'abaissement de l'autre ; plus d'éclat sur certaines têtes, une obscurité plus égale sur tout le reste ; plus de bonheur en masse, et moins d'hommes heureux. Mais, comme le bien et le mal sont toujours mêlés, c'est aussi de là que sortirent ces chevaliers français, si fiers, si brillants et si généreux, dont la race s'est tellement perdue que leur histoire est déjà notre mythologie.
Lorsque les seigneurs, ruinés par le luxe ou par
i . N'est-ce pas une dérision que d'appeler aristocrates de pauvres gentilshommes qui mettent leurs enfants à TÉcole militaire ou à Saint-Cyr, qui passent leur vie à mendier des secours dans toutes les antichambres de Paris et de Versailles, et qui peuvent mourir en prison pour une dette de cent écus ? Que doivent dire les magistrats de Berne et les nobles Vénitiens en apprenant que l'ignorance parisienne a fait du titre de leur gouvernement une injure et un tort pendable?
les guerres d'outre-mer, vendirent leurs prérogatives soit aux villes, soit aux princes, il n'y eut plus de constitution. Les rois soulevèrent les peuples et les aidèrent contre les nobles, jusqu'à ce que les nobles eux-mêmes, corrompus ou effrayés par les rois , s'entendirent avec eux contre les peuples.
Si les rois ne s'étaient pas ruinés à leur tour, rien n'aurait pu leur résiste/; mais le désordre de leurs finances les a forcés, comme les anciens nobles, à faire un marché avec le peuple; il a fallu donner une constitution aux Français, et il pourrait se faire que Louis XVI fût le dernier seigneur suzerain de son antique et noble tige.