N° XIX
Diruit, œdificat, mutatque quadrata rotundis. (Hor.)
Dans Pétat où se trouvait la France depuis la révélation du déficit, un prince entouré de ministres habiles aurait choisi promptement le parti le plus sûr et le plus honorable : il aurait fait des économies, des réformes et des retranchements si sévères qu'il se serait bientôt rendu indépendant , et, au lieu de mendier de nouveaux impôts pour soutenir de
vieux abus, il aurait été le maître de dicter à ses peuples une constitution qui eût fait leur bonheur et sa gloire '. Mais sans doute qu'un roi de France, même avec de bons ministres, n'était pas assez puissant pour opérer une seule des grandes réformes dont nous sommes aujourd'hui témoins. A la moindre suppression, les corps privilégiés et les courtisans demandaient les États généraux : il a donc fallu les leur accorder. Le peuple a profité du concours des haines et du choc des intérêts.
i . Les mots gouverneront toujours les hommes. Qu'un roi réforme mille officiers de son armée et autant de charges dans les cours, cette opération peut être assez cruelle pour coûter la vie à une foule d'individus; mais elle sera applaudie au Palais-Royal, et par conséquent parmi le peuple. Que ce même roi, pour ne pas fouler les provinces, retranche un quartier, je ne dis pas aux pauvres rentiers, mais aux riches capitalistes de Paris, il sera traité de banqueroutier, et son autorité et sa vie même seront en danger. Il est résulté de là que point de banqueroute a décidé du sort de la France. Si l'Assemblée, de concert avec la rue Vivienne, n'eût pas fait de ce mot un talisman si redoutable, elle aurait sauvé l'État en décrétant que le roi ferait des réformes sur tout, sans excepter l'intérêt de la dette publique. Mais, pour ne pas faire banqueroute, on a tellement défait la monarchie que cette banqueroute, si formidable lorsqu'il nous restait encore des moyens de l'éviter, est devenue le moindre de nos maux depuis que tant de destructions l'ont rendue inévitable. Je dis qu'elle est inévitable, non par les dettes qu'on avait, mais par les revenus qu'on n'a plus. Peut-être a-t-il fallu que le trône fût renversé pour être innocent et absous de tout ce passé ; mais il faut aussi que nous sachions à qui nous en prendre.
La noblesse française était partagée. Celle de la cour et de Parisj odieuse depuis longtemps par l'agiotage de l'argent et le monopole de la faveur, fut d'abord abandonnée par la noblesse des provinces, et bientôt, s'abandonnant elle-même, elle n'a su que fuir et sauver son or '. La plupart de ses députés ont anéanti avec un plaisir stupide leur antique existence dans l'Assemblée nationale, pour y exercer l'empire du moment. La conduite du clergé n'a pas été moins coupable, et les parlements, qui avaient ouvert les portes de Rome aux Gaulois, ont attendu la mort dans leurs chaises curules. Aussi l'heureux tiers état, profitant de l'avilissement des uns et du silence des autres, a d'abord triomphé de ceux contre lesquels on le dirigeait, et ensuite de ceux qui le poussaient. Les nobles, qui, aux yeux du peuple, avaient tort seulement d'avoir des privilèges , ont bientôt eu tort d'être nobles. Héritiers des anciens conquérants du royaume et possesseurs des plus grandes propriétés, ils n'ont su ni s'imposer ni se réunir pour la défense commune, tandis que dans le tiers état tout était force et harmonie. Les bourgeois se sont montrés magnifiques, et le petit peuple courageux : de sorte que, dans cette grande révo-
1. Qu'est devenu le temps où tout était perdu, hormis l'honneur?
lution, les vainqueurs, tout atroces qu'ils sont, ont mérité leurs succès, et les vaincus leur infortune. Si l'Assemblée avait voulu, ou, pour mieux dire, si elle l'avait pu, la révolution n'aurait détruit que des préjugés et des privilèges; mais les passions, qui sont les orateurs des grandes assemblées, n'ont pas permis à la raison de se faire entendre. Il a fallu faire du bruit plutôt que du bien, gagner Paris avant de sauver l'Etat, et armer les provinces en attendant qu'on réglât les finances.
Tout aurait pris une tournure plus heureuse si les questions avaient été agitées et mûries dans les bureaux : les orateurs et les émissaires du Palais- Royal n'y auraient pas brillé, le petit peuple qui entourait l'Assemblée n'aurait pas influé dans ses décrets; mais c'est précisément cette influence qu'on voulait établir. Aussi le temple de la législation s'est-il changé en un vain théâtre pour la foule des déclamateurs, en une arène orageuse où l'audace et la violence ©nttriomphé de la faiblesse et delà timidité. C'est là qu'une populace, tour à tour idolâtre etfurieuse, jointtantôt les menaces et tantôt les applaudissements aux bruyantes voix de ses tribuns, qui mugissent des lois et veulent improviser la constitution. Les premiers apôtres de la liberté, les Mounier, les Bergasse, les Malouet, quorum melior sententia mentis; tous les promoteurs enfin des Etats généraux, qu'on trouvait si forts l'année
dernière et qui étaient alors les seuls hommes courageux du royaume, ont été bientôt accusés de faiblesse et de lâcheté par ceux mêmes qui tremblaient naguère sous la verge des ministres. Les satellites du despotisme royal, toujours prêts à servir le plus fort, sont devenus brusquement les satellites du despotisme populaire. Sont-ce en effet les plus violents démagogues de l'Assemblée qui ont parlé les premiers en faveur du peuple, eux qui rampaient à Versailles ou se cachaient à Paris quand la voix de Mounier tonnait pour la liberté publique dans toutes les villesdu Dauphiné1? Le travail du comité de constitution fut donc trouvé trop faible dans l'Assemblée ; il ne statuait que l'équilibre des pouvoirs, le rétablissement de l'autorité royale, la liberté et la tranquillité publiques; il n'offrait en un mot qu'une constitution, et on voulait une révolution ; il pouvait tout terminer, et on voulait régner encore. Aussi fut-il d'abord rejeté plutôt que discuté : soit que la cabale qui maîtrisait l'Assemblée l'ait emporté, soit que le peuple ait intimidé les esprits, soit enfin qu'un corps législatif qui a déjà fait une grande
1 . L'auteur de l'Histoire secrète de Berlin était alors très difficile à trouver : aujourd'hui on ne peut l'éviter. Le petit peuple eût alors applaudi à son supplice; il applaudit aujourd'hui à sa déclamation. Les temps seuls ont changé, Je peuple et le héros sont les mêmes.
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révolution soit trop fort pour faire une constitution, et que des mains accoutumées à détruire et à donner la mort ne puissent pas édifier et donner la vie.
Mais, avant de dire ce que fit l'Assemblée nationale, arrêtons-nous un moment sur ce qu'on entend par constitution. On doit entendre par constitution la combinaison des trois pouvoirs : législatif, exécutif et judiciaire. La constitution est bonne quand les trois pouvoirs se combinent entre eux pour la prospérité du peuple et la gloire du gouvernement ; la constitution est vicieuse quand les pouvoirs ou se confondent ou se concentrent dans les mêmes mains, pour le malheur des sujets ou l'avilissement du prince et des magistrats.
Toute nation qui n'est pas sauvage est un corps politique et artificiel. Sa constitution le fait être, ses lois le font aller.
Dans le corps humain, c'est la combinaison des organes qui forme la constitution ' : la tête dicte des lois, et les autres membres les exécutent. Il faut que la tête , qui représente les pouvoirs législatif et judiciaire, soit calme et lente dans ses
i. Tacite se sert souvent de comparaisons du corps humain pour appuyer sa politique, et un politique italien (Cavriana) dit que, si on appliquait les aphorismes d'Hippocrate au gouvernement civil, on verrait qu'ils sont un fidèle itinéraire pour la conduite de la vie humaine.
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décrets, et que le bras, représentant du pouvoir exécutif, ait la promptitude et la force. Mais nous verrons bientôt comment l'Assemblée nationale n'a fait agir que la tète et a paralysé le bras du corps politique '.
i. Montesquieu, ayant établi le premier la distinction des trois pouvoirs, prouva qu'ils existaient dans chaque forme de gouvernement, soit démocratie ou monarchie, despotisme ou aristocratie, ainsi que les couleurs primitives existent et se retrouvent dans chaque rayon du soleil. Telle est la principale idée de ce grand homme. Mais il n'a pas nettement dit, en traitant des différentes sortes de gouvernement, que la démocratie pure ainsi que le despotisme absolu n'existaient pas et ne pouvaient exister sur la terre; que c'étaient deux êtres de raison, deux conceptions de notre esprit, deux patrons auxquels se rapportaient tous les gouvernements de ce monde, puisqu'en effet il n'y a pas d'Etat où tout le peuple à la fois gouverne toujours par lui-même sans avoir de représentants, et qu'il n'y a point d'empire sur ce globe où la volonté d'un seul fasse tout sans obstacle. D'où il résulte que, tous les gouvernements possibles flottant entre la démocratie pure et le despotisme absolu, comme entre deux extrêmes dont ils se rapprochent plus ou moins, il n'y a et n'y aura jamais en ce monde que des aristocraties, c'est-à-dire des gouvernements mixtes.
On a donné proprement ce nom au gouvernement des États où un sénat inamovible gouve.ne tout sans jamais consulter le peuple. Telle est Venise, qu'on nomme aussi république ; c'est la pure aristocratie, en ce sens que les trois pouvoirs sont entre les mains des nobles, et que le peuple ne peut pas devenir noble ni entrer dans le sénat.
L'État où la volonté d'un seul fait le plus souvent loi et décide de la vie et de la mort des sujets s'appelle État despotique. Tel est l'empire turc. Mais il n'est pas vrai que le sultan soit le maître absolu ; son pouvoir trouve des