N° XVII
Cuncti se scire fatentur Quid fortuna ferat populi, sed dicere mussant.
[Mn., 1. XI.)
La sévère leçon qu'il leur donna fut suivie du projet d'un nouvel emprunt de 88 millions; et, pour mieux allécher le public, non seulement le nouvel emprunt était à cinq pour cent, mais il fut encore libre aux capitalistes d'y placer moitié en papier et moitié en espèces. Cette disposition, si avantageuse aux prêteurs et si onéreuse au trésor royal, n'eut qu'un médiocre succès. M. Necker, n'étant pas en état de donner un gage à ses emprunts, doit renoncer à cette ressource. Il sera toujours abandonné des capitalistes de Paris, des capitalistes étrangers et de toute la France, qui craint de donner des armes à l'Assemblée nationale en lui fournissant tout l'argent dont elle a besoin. Quand on n'hypothèque ses emprunts que sur la loyauté française, il ne faut compter que sur des patriotes qui ne calculent pas. C'est aussi le chemin qu'a pris M. Necker. Irrité des stériles discussions de nos députés, confus de la chute de ses emprunts, pressé d'ailleurs de tout le poids des
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circonstances, il vient d'apporter son ultimatum à l'Assemblée nationale. C'est un long discours dans lequel ce ministre déplore l'état affreux où les précipitations et les lenteurs de l'Assemblée nationale ont plongé la France : précipitations de l'enthousiasme et de la peur, quand il s'est agi d'attaquer l'autorité royale et d'exterminer partout le gouvernement ; lentes et longues délibérations, lorsqu'il fallait promptement rétablir l'ordre et donner partout des digues au torrent qu'on avait débordé.
Pour remédier à des maux si grands et si urgents, M. Necker annonce i° des réformes et des économies sévères dans la maison du roi, de la reine et des princes, dans tous les départements, dans les traitements, dans les pensions, etc.; i° il propose une nouvelle manière d'étendre l'impôt sur toutes les terres, puisqu'il n'en est plus de privilégiées; 3° une contribution volontaire du quart de son revenu; 40 une invitation de porter les vaisselles plates et les bijoux à la Monnaie; 5° des moyens de changer la caisse d'Escompte en Banque nationale, afin d'avoir du papier-monnaie; 6° une manière de s'emparer des dîmes, qu'on avait abolies, et dont on avait, sans y penser, fait présent aux propriétaires, qui ne s'y attendaient pas.
On voit que notre ministre des finances réunit les moyens de Silhouette en demandant notre vais-
selle, et ceux de Law en offrant du papier-monnaie. Il invite les particuliers riches à porter leur vaisselle, et les femmes des bourgeois et des paysans leurs croix et leurs anneaux, dans les hôtels des monnaies, qui sont devenus des troncs pour les pauvres créanciers de l'Etat. Leurs Majestés ont déjà donné l'exemple en envoyant leur vaisselle. L'Assemblée nationale elle-même est devenue un grand mont-de-piété, où quelques femmes de Paris ont déjà mis leurs bijoux en dépôt. Cette ressource annonce l'excès de la détresse et tue le crédit, qui est la seule aumône que l'on doive faire à un grand État. La pauvreté demande qu'on lui donne, et l'opulence veut seulement qu'on lui prête ; mais on prête beaucoup et l'on donne peu1 ; à moins toutefois qu'un subit enthousiasme n'entraîne les provinces, et que chacun ne se dépouille pour sauver les créanciers de l'État. On ne peut rien calculer avec une nation vive et généreuse, et les miracles n'en seraient plus s'ils ne renversaient pas tous les raisonnements. En quoi il faut se plaindre du malheur des temps, qui n'ont jamais permis à M. Necker de déployer les grands
i . Un pauvre vous demande de l'argent par pitié pour lui, un voleur vous en demande par pitié pour vous-mêmes, et c'est en mêlant ces edux manières que les gouvernements, tour à tour mendiants ou voleurs, ont toujours l'argent des peuples.
talents qu'il a reçus du Ciel pour le salut de la république. Forcé de faire emprunts sur emprunts et d'accroître ainsi le déficit, il ne peut aujourd'hui rasseoir la fortune publique, qui chancelle dans ses mains, qu'en s'appuyant sur des impôts volontaires et des charités patriotiques. Sa conduite, dit-on, est naturelle; j'en conviens, mais pourquoi avait-on promis qu'elle serait surnaturelle? Les fanatiques de ce ministre, auquel on ne peut refuser de grandes qualités, nuiraient, s'il était possible, à sa réputation, en la faisant dégénérer en superstition.
Ce plan de M. Necker a été renvoyé au comité des finances choisi dans le sein de l'Assemblée nationale. En attendant le rapport de ce comité, l'Assemblée a décrété que toutes les terres du royaume souffriraient une répartition égale de l'impôt, proportionnellement à leur produit. Il a été décrété en même temps que, pour le reste de l'année 1789, le peuple serait soulagé de tout ce que les terres ci-devant privilégiées vont payer dorénavant. Nous aurons donc l'impôt territorial, proposé d'abord par M. de Calonne et ensuite par M. l'archevêque de Sens. On crie beaucoup contre certains ministres, et on finit par ramper sur leurs traces et par vivre des miettes de leur table.
Mais, comme cet impôt territorial, tout juste qu'il est par rapport aux propriétaires, ne pèsera
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pas sur les capitalistes, sur les banquiers et sur tous ceux enfin qui ont leur fortune dans leur portefeuille, il faudra qu'on établisse quelque timbre qui assujettisse toutes les fortunes cachées : sans quoi, ceux qui possèdent presque tout le numéraire du royaume seraient toujours privilégiés. Si on adopte le timbre, ce sera encore une autre idée de M. de Talonne qu'on réalisera.
Quant aux autres propositions de M. Necker, on sent combien elles ont excité d'intérêt. Ce ministre voudrait faire de la caisse d'escompte une banque nationale; mais il est évident que, si la nation se charge de tous les billets de cette caisse, qui circulent ou qui ne circulent plus aujourd'hui en Europe, le fardeau peut être au-dessus de ses forces. La cour, dit M. Necker, doit beaucoup à cette caisse, mais cette caisse doit bien plus au public ; et, comme elle ne paye pas à bureau ouvert, on peut dire qu'elle est dans un état de banqueroute habituel, ainsi que tout homme qui obtient des arrêts de surséance1. D'ailleurs, cet
i. Il y a plusieurs mois qu'un inconnu se présenta à la caisse d escompte, avec une lettre de M. Necker, qui demandait 200,000 livres. A l'instant la somme demandée fut remise à cet homme, et on ne découvrit que le lendemain que cette lettre du ministre était un faux. On raisonna beaucoup sur cette aventure, et on oublia la seule réflexion qu'il y eût à faire : c'est que la caisse d'escompte était aux
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article, une fois décrété, emporte avec lui la création d'un papier-monnaie, et cette ressource entraîne des banqueroutes nationales. «Ces banqueroutes nationales, disait Newton, sont aux banqueroutes des rois ce que celles des rois sont aux banqueroutes des particuliers; » et ce grand homme est mort persuadé que l'Angleterre, avec son papier-monnaie, finirait par une de ces grandes catastrophes. Il est certain qu'un peuple qui s'abandonne indiscrètement à la facilité de s'emprunter à lui-même et de se payer en papier-monnaie doit finir comme le Midas de la fable : les réalités disparaissent sous les mains qui créent toujours des signes. Voici une proportion éternelle : l'or et le papier-monnaie sont les deux signes des richesses; mais l'un est d'une convention universelle, et l'autre d'une convention locale et bornée. La rareté des métaux et les peines que coûte leur exploitation donnent à la terre le temps de porter des moissons, et les denrées peuvent atteindre ou suivre de près les signes qui les représentent. Mais est-ce que la nature peut marcher comme la plume d'un homme qui fait du papier-monnaie? L'or, borné dans sa quan-
ordres du ministre des finances, et comptait de l'argent sur sa simple signature. — Les billets de la caisse d'escompte ne sont au reste que des papiers de confiance, puisqu'on peut les refuser.
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tité, est illimité dans ses effets, et le papier, illimité dans sa quantité, est au contraire fort circonscrit dans ses effets. Un peuple qui est forcé d'en venir à cet expédient ne doit pas perdre de vue ces maximes fondamentales '.
Enfin, la contribution du quart de son revenu une fois payée est l'article qui a le plus embarrassé l'Assemblée nationale. Comment proposer en effet cet énorme surcroît d'imposition à un peuple à qui on ne parle depuis longtemps que de sa liberté et de sa souveraineté, et qui, loin de s'attendre à de nouveaux impôts, compte plutôt sur la réduction des anciens ? L'Assemblée se trouva donc dans la plus cruelle des alternatives : il fallait eu se précipiter avec les créanciers du roi dans l'abîme de la banqueroute, ou ajouter encore une nouvelle tète à l'hydre de l'impôt. M. Necker était là aussi instant que la circonstance, aussi
i . Une foule de causes peuvent retarder à chaque instant la banqueroute d'une nation qui a trop fait de papiermonnaie, mais rien ne peut l'empêcher. L'Angleterre, par exemple, a si prodigieusement accru son commerce dans les deux mondes qu'elle a toujours pu donner de nouveaux gages à ses créanciers, soit par les denrées en nature, soit par les métaux que lui valent ses denrées. La postérité aura i croire qu'un petit peuple ait joui d'une si grande prospérité. Avant l'insurrection des Américain?, on pouvait comparer cette puissance à un immense triangle dont la base était dans les deux Indes et la pointe à i'embouchure de h Tamise.
inflexible que la nécessité; il rendait l'Assemblée nationale responsable de tous les événements si on tardait encore.
L'Assemblée, malgré le rapport de son comité, ne connaissant pas bien l'état des finances, incapable de discuter le projet de M. Necker, de s'en assurer le succès, ou de mettre rien de mieux à sa place; sentant d'ailleurs que les créanciers de l'État ne se jetteraient pas, comme autant de Curtius, dans le gouffre du déficit, afin de le combler; l'Assemblée, dis-je, prit brusquement son parti dans un objet de si haute importance. Elle qui avait passé plus d'une séance sur une formule du serment, à délibérer si on mettrait la patrie avant le roi, ou le roi avant la patrie, et qui avait disputé des journées entières, lors de la Déclaration des droits de l'homme, pour savoir si on dirait que les hommes naissent, ou vivent, ou sont, ou demeurent libres, elle déclara donc que, n'ayant rien de mieux à proposer, elle adoptait mot à mot, et de confiance, le plan de M. Necker, dans l'espoir qu'un ministre qui jouissait d'une si grande popularité ne ferait rien que d'agréable à la nation; et que, si le projet n'avait pas de suites heureuses, les députés seraient du moins absous par leur confiance même.