N° XX
Divites implevit malis, et esurientes dimisit inanes.
(Cant., Luc, I.)
Aurait-on cru que les Français, qui louent et envient le gouvernement anglais depuis qu'ils le connaissent , manqueraient la première occasion qu'ils auraient de l'obtenir? C'est pourtant ce qui arrive de nos jours, et sous nos yeux, et de notre aveu : car, on ne peut se le dissimuler, la constitution est manquée et la monarchie dissoute. A la vérité , on reconnaît encore trois puissances en
bornes à chaque pas, et il est forcé de les respecter. Son empire est donc entre l'aristocratie et le despotisme, mais il penche vers celui-ci.
L'État où la volonté d'un seul est quelquefois absolue, mais où des corps colégislatifs partagent à chaque instant l'exercice de la puissance, s'appelle monarchie. Cette espèce de gouvernement flotte entre le despotisme et l'aristocratie, mais il penche vers celle-ci.
Enfin l'État où le peuple choisit ses magistrats pour un temps et s'assemble souvent pour exercer la souveraineté est une démocratie, et s'appelle république. Telles furent Athènes et Rome, telle est l'Amérique septentrionale. Cet État flotte entre l'aristocratie et la démocratie, et penche vers celle-ci.
J. J. Rousseau dit que dans un tel État le peuple n'est
France : Paris, l'Assemblée nationale et les municipalités des villes; mais où est le roi? où sont les tribunaux? et, si les assemblées provinciales n'arrêtent pas la grande Assemblée, si les districts de Paris ne contiennent pas l'Hôtel de ville, que deviendrons-nous?
La vanité de la plupart des députés est la cause d'un si grand malheur. C'est cette passion des petites âmes qui a séché dans leur germe les fruits de la révolution actuelle. Que demandions-nous en effet? D'être aussi bien que les Anglais; mais nos députés ont voulu que nous fussions mieux. Au lieu de profiter de l'expérience faite sur l'Angleterre, ils ont voulu en faire une sur nous. Ils ont hasardé la monarchie. En vain la prudence leur disait d'imiter; la vanité leur a dit de créer, et ils n'ont pas hésité.
Pour prendre la chose d'un peu haut, il est né-
libre qu'au moment où il nomme ses magistrats et ses représentants, mais qu'il ne l'est plus dès qu'il lésa nommés. Ce qui n'est pas vrai : ce peuple n'est pas toujours en exercice de souveraineté, mais il est toujouis libre, soit qu'il se donne des lois, soit qu'il les exécute.
Ainsi Montesquieu, en définissant l'État despotique et l'État démocratique, a fait comme les géomètres lorsqu'ils parlent d'un point sans étendue et d'une ligne sans largeur. La démocratie pure et le despotisme absolu sont deux couleurs premières dont les teintes dominent plus ou moins dans chaque sorte de gouvernement.
cessaire de dire que, d'abord, après la réunion des trois ordres, deux factions partagèrent TAssemblée nationale. La moins nombreuse et la mieux composée votait, d'après ses cahiers, pour une constitution également favorable à l'autorité royale et à la liberté publique; la plus nombreuse, la plus bruyante , celle enfin qui l'a emporté, comptant ses cahiers et le roi pour rien , voulait que le peuple fût tout, ou , pour mieux dire, cette faction voulait être tout pour le peuple et tout par le peuple. On l'appelait communément h faction du Palais-Royal , non parce qu'elle avait dans son sein quelques membres qui ne travaillaient , à l'insu des autres, que pour la maison d'Orléans, mais parce qu'elle était poussée et maîtrisée par les capitalistes dont le foyer était au Palais-Royal. Le même mot couvrait deux intérêts bien différents.
On demandera peut-être comment les provinces n'ont pas été révoltées du mépris des députés pour leurs instructions, ainsi que de tous les coups portés à l'autorité royale , et même aux propriétés et à la sûreté publique ? C'est que, les députés ayant inondé les provinces de faux exposés sur de prétendues conspirations contre leur vie ou leur liberté , les provinces n'ont jamais cru pouvoir donner assez de marques de reconnaissance et de confiance à leurs députés et à la capitale pour
avoir résisté les premiers et opposé la révolte à l'autorité. Il faut même que cet enthousiasme et cette ivresse des provinces pour l'Assemblée nationale et pour Paris durent encore , puisque l'affreuse situation du royaume et du roi n'a jamais pu leur dessiller les yeux.
Ce ne fut que le 6 juillet qu'on proposa de s'occuper de la constitution; mais, avant même que la noblesse et le clergé se fussent pour ainsi dire engloutis et fondus dans le tiers état, l'Assemblée avait décrété « qu'elle abolissait tous les impôts existants comme illégaux dans le droit et dans la forme, etc.; mais qu'en attendant, pour ne pas bouleverser le royaume , on continuerait de les payer, etc. ». Presque tous les décrets de l'Assemblée nationale ont été faits sur ce modèle, c'està-dire que dans le premier membre du décret l'Assemblée abolit, et que dans le second elle maintient pour un temps. Mais le peuple n'a bien entendu, n'a exécuté que la première partie du décret, et s'est moqué de l'autre. Voilà la clef de tous les désordres dont nous gémissons.
Les écrivains du tiers état , et en général tous les philosophes, ayant poussé à bout et forcé les conséquences du principe que la souveraineté est dans le peuple, il a bien fallu que la révolution, écrite dans les livres, fût jouée et représentée dans la capitale et dans les provinces. Pouvait-on, en
effet, arrêter une Assemblée qui exerçait la souveraineté du peuple et qui avait gagné l'armée? N'était-ce pas en même temps une véritable jouissance pour des députés dont la plupart avaient passé leur vie à saluer le bailli de leur village ou à courtiser l'intendant de leur province ; n'était-ce pas, dis-je, une douce jouissance pour eux que de fouler aux pieds un des premiers trônes du monde? Des avocats pouvaient-ils résister au plaisir d'humilier les cours souveraines? Ceux qui n'avaient rien n'étaient-ils pas charmés de distribuer les trésors de l'Église aux vampires de l'Etat?
On ne peut trop insister sur tout le mal que peut faire un bon principe quand on en abuse.
La souveraineté est dans le peuple, mais elle y est d'une manière implicite, c'est-à-dire à condition que le peuple ne l'exercera jamais que pour nommer ses représentants, et, si c'est une monarchie, que le roi sera toujours le premier magistrat. Ainsi , quoiqu'il soit vrai au fond que tout vient de la terre, il ne faut pas moins qu'on la soumette par le travail et la culture, comme on soumet le peuple par l'autorité et par les lois. La souveraineté est dans le peuple comme un fruit est dans nos champs, d'une manière abstraite. Il faut que le fruit passe par l'arbre qui le produit, et que l'autorité publique passe par le sceptre qui l'exerce. D'ailleurs, un peuple ne pourrait gou-
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verner toujours par lui-même que dans une très petite ville; il faudrait même que des orateurs turbulents et des tribuns emportés vinssent l'arracher tous les jours à ses ateliers pour le faire régner dans les places publiques : il faudrait donc qu'on le passionnât pour le tenir toujours en haleine. Or, dès que le souverain est passionné, il ne commet que des injustices, des violences et des crimes1.
Cette maxime de la souveraineté du peuple avait pourtant si bien exalté les têtes que l'Assemblée, au lieu de suivre prudemment le projet du comité de constitution et de bâtir un édifice durable et régulier, s'abandonna tout entière au flux et reflux des motions, ainsi qu'à la fougue de ses orateurs, qui entassèrent à l'envi décrets sur décrets, ruines sur ruines, pour satisfaire le peuple, qui fourmillait dans les travées de la salle, menaçait au Palais-Royal et fermentait dans les provinces.
Si, au lieu d'exciter le peuple, on eût cherché à l'adoucir, on lui aurait dit qu'une nation n'a point de droits contraires à son bonheur; qu'un enfant qui se blesse exerce sa force et non ses droits : car
i. En général, le peuple est un souverain qui ne demande qu'à manger, et sa majesté est tranquille quand elle digère. Ceux qui lui ôtent le pain et ceux qui lui offrent le sceptre sont également coupables, et ne forment qu'une seule et même classe. Je m'en rapporte à messieurs du comité des recherches.
tout peuple est enfant et tout gouvernement est père. Mais l'Assemblée avait un autre plan. Du principe de la souveraineté du peuple découlait nécessairement le dogme de l'égalité absolue parmi les hommes, et ce dogme de l'égalité des personnes ne conduirait pas moins nécessairement au partage égal des terres. Il est assez évident aujourd'hui que l'Assemblée nationale a pris, pour réussir, un des grands moyens de l'Évangile : c'est de prêcher la haine des riches; c'est de les traiter tous de mauvais riches. De là au partage des biens il n'y a qu'un pas. C'est une dernière ressource que nos philosophes ne voient dans l'obscur avenir qu'avec une secrète horreur. Mais ils s'y seraient déjà résolus si la longue défaillance du pouvoir exécutif ne leur eût donné le temps de tâtonner dans leur marche, et, avant de s'arrêtera cet affreux moyen, d'essayer de tous les autres. Peut-être aussi que la condescendance du prince a empêché l'Assemblée de déployer toute son énergie et de faire explosion : le corps qui frappe, ne trouvant pas de point d'appui dans celui qui cède, fait moins de ravage; et le gouvernement, en reculant sans cesse, a fait la résistance des corps mous. Heureusement encore que cet expédient d'armer le pauvre contre le riche est aussi absurde qu'exécrable. Il y a sans doute quinze ou seize millions d'hommes qui n'ont rien en France que leurs bras, et quatre ou cinq millions
qui ont toutes les propriétés. Mais le besoin et la nécessité ont jeté plus de liens entre le pauvre et le riche que la philosophie n'en saurait rompre. C'est la nécessité qui fait sentir à la multitude des pauvres qu'ils ne peuvent exister sans le petit nombre des riches; c'est cette providente nécessité qui défend au lierre d'étouffer, avec ses mille bras, le chêne qui le soutient et l'empêche de ramper sur la terre. Oui, la nécessité est plus humaine que la philosophie : car c'est la nature qui fait la nécessité, et c'est nous qui faisons notre philosophie.
Le riche est fait pour beaucoup dépenser; Le pauvre est fait pour beaucoup amasser; Et le travail, gagé par la mollesse, S'ouvre à pas lents la route à la richesse.
Ces rapports sont éternels. C'est de l'inégalité des conditions que résultent les ombres et les jours qui composent le tableau de la vie. Les novateurs espèrent en vain d'anéantir cette harmonie. L'égalité absolue parmi les hommes est le mystère des philosophes. Du moins l'Eglise édifiait sans cesse; mais les maximes actuelles ne tendent qu'à détruire. Elles ont déjà ruiné les riches sans enrichir les pauvres; et, au lieu de l'égalité des biens, nous n'avons encore que l'égalité des misères et des maux.