‹ OEuvres choisies de A. Rivarol. Avec une préfChapitre 13 sur 31 · A PÉRONNE · texte numérisé non relu

A PÉRONNE

Péronne, 28 juillet 1789.

près nous être arrachés, Madame, aux charmants spectacles que Paris vous 'donne tous les jours, soit à la Grève, 1 soit au Palais - Royal , nous nous sommes mis à voyager, munis des passeports de messieurs les électeurs de la ville, et nous tra-

1. Nous publions, d'après la réimpression en volumes du Journal Politique National de 1790, cette lettre supposée, où Rivarol s'égaye, comme dans un intermède comique placé au milieu d'une pièce tragique, sur les mésaventures de l'abbé Maury. C'est un épisode curieux du temps, et c'est un des meilleurs morceaux sortis de la plume de l'écrivain. On ne l'avait pas comprise dans les réimpressions de 1797. 1808 et 1824, et c'était une des lacunes signalées par les amateurs, dont nous réalisons le vœu. (Note de l'éditeur.)

versons en ce moment la Picardie. Un grand événement la remplit tout entière : c'est la capture de M. l'abbé Maury. Les Picards sont bons, mais ils sont exacts, et, pour arriver plus vite à la perfection, ils se modèlent en tout sur les Parisiens. Ils ont des assemblées, des cocardes, des armes et de bonnes intentions; ils jouent, comme à Paris, une partie dont chaque coup est échec au Roi; ils ont brûlé les douanes, jeté les commis dans leurs rivières, intercepté les revenus publics, élargi les malfaiteurs, emprisonné les magistrats, et ils comptent tout cela pour rien s'ils n'ont bientôt entre leurs mains M. l'archevêque de Cambrai. Péronne est à peu près le chef-lieu de tant de ressemblances avec la capitale.

Nous y sommes arrivés aujourd'hui 28, de bon matin. L'abbé Maury, qui y était entré déguisé le dimanche 26 et qui avait été reconnu pour avoir demandé un chemin de traverse, se trouvait en ce moment environné des milices nationales de Péronne, au milieu d'un corps de garde sur le derrière de l'Hôtel de ville. Nous avons d'abord demandé comment on avait fait cette prise, quel genre de défense monsieur l'abbé alléguait et quels étaient sur lui les projets de la Picardie. Mille bouches se sont ouvertes à la fois, et nous serions encore à comprendre un mot à tout ce que déguisaient tant de Péronnels et de Péronnelles, si nous n'avions

appelé à l'ordre et invité un gros chanoine en cocarde, qui était en face de nous, à parler seul, et à parler français, si cela ne le gênait pas. « Messieurs, nous a-t-il crié, l'homme que la patrie a cru devoir arrêter ici, et que nous allons renvoyer à la nation, qui est à l'Hôtel de ville de Paris, a mérité justement cette imposition de mains. Il a voulu passer chez l'étranger, à la dérobée, sans rabat et sans cocarde, et a demandé un chemin de traverse : ce qui n'a pas semblé droit à nos miliciens, qui nous l'ont amené. Nous l'avons reconnu pour être M. l'abbé Maury. à cause du signalement qu'on nous avait fait passer depuis quelque temps et qui s'est trouvé fidèle. Nous lui avons donc dit : Vous êtes M. l'abbé Maury, et nous allons vous renvoyer à l'Hôtel de ville de Paris, sur les pas de MM. Foulon et Berthier. A quoi M. l'abbé Maury a répondu: « Puisque le déguisement et la peur n'ont rien « changé à la figure que le Ciel m'a donnée, je « ne vous nierai pas, comme tout autre le ferait à « ma place, que je ne sois l'abbé Maury. Il y a eu « jusqu'à présent de la candeur à l'avouer, et « maintenant il y a du courage. Me voilà votre pri- « sonnier, et, si vous m'envoyez à Paris, entouré « de baïonnettes patriotiques, je ne doute pas que « la populace ne me traite à peu près comme « MM. Foulon et Berthier; mais je ne me soucie « pas beaucoup de grossir le martyrologe des aris-

« tocrates, et je vous prie, Messieurs, d'envoyer « un courrier, à mes frais, devers Messeigneurs de « l'Assemblée nationale. On peut croire que plu- « sieurs d'entre eux me réclameront fortement, de « peur que je ne fasse planche; il n'y a que la « majorité du clergé qui ne me réclamera peut- « être pas, à cause de quelques principes qu'on me « reproche et qui au fond me sont très honorables. « Ces curés ne veulent pas concevoir que, du jour « où j'ai fait vœu d'être évêque, tout ce qui est entré « comme moyen dans mon vœu est non seulement « justifié, mais sanctifié. Des têtes picardes com- « prendront cela très aisément. Maintenant, Mes- « sieurs, que je suis entre vos mains, présentez-moi, « je vous prie, au commandant de la milice, à mon- « sieur le maire de la ville, et enfin à tous les perce manents. » Rien de plus juste; et nous l'avons aussitôt amené et constitué dans notre Hôtel de ville, où, en attendant la réponse de l'Assemblée nationale, il vit au milieu de nos messieurs, et se fait tout à tous. »

Charmés de tant de détails, nous désirions que le bon chanoine ajoutât à notre reconnaissance en nous procurant les moyens de voir un moment M. l'abbé Maury, au milieu du comité permanent de Péronne, ce qu'il nous a accordé sans difficulté.

Jugez, Madame, si l'abbé Maury a été content de nous voir ! Quoiqu'il attendît des nouvelles satis-

faisantes de l'Assemblée nationale, il n'était pourtant pas sans inquiétude. Quand on a des ennemis, quelque nombreux et quelque éloignés qu'ils soient, on les retrouve tous dans une guerre civile. C'est ce que nous a très bien fait sentir cet académicien. Il nous a présentés d'abord aux messieurs qui l'entouraient, au commandant de la milice, au prévôt des marchands et à tous les électeurs.

Le La Fayette des Picards est un ancien sergent, boiteux et borgne, qui s'était déjà signalé dans deux ou trois émeutes populaires où il avait perdu l'œil qui lui manque. Il nous a raconté avec beaucoup de complaisance toutes les peines qu'il avait prises pour enrégimenter cent vingt Picards et leur procurer des cocardes et des fusils. C'est avec cette escorte qu'il espérait avoir l'honneur de conduire M. l'abbé Maury dans la capitale.

Le prévôt des marchands de la ville de Péronne n'est pas des trois académies, comme M. Bailly; mais il avait été nommé par acclamation, ainsi que lui, et était en ce moment marguillier émérite et maître d'école.

Nous demandâmes à ces messieurs et à tous les électeurs pourquoi la nation ne massacrait pas ses prisonniers à Péronne comme à Paris, et pourquoi leur ville se privait du spectacle de ces exécutions, qui font d'abord tant de plaisir et ensuite tant d'honneur aux Parisiens : « car, sans faire tort à per-

sonne, avora-nous ajouté, M. l'abbé Maury était digne de votre colère patriotique. Pourquoi le renvoyer à Paris? Attendez-vous, comme les gens de Beaune, une meilleure occasion? — Messieurs! Messieurs! a repris gravement le maire de la ville, Paris a droit d'exécution sur tout le royaume; mais nous ne tuons jamais que des Picards, car nous ne sommes pas précisément la nation, comme les Parisiens. M. l'abbé Maury est un transfuge des États généraux. Ceci est délicat; nous attendons les ordres de l'Assemblée nationale : elle nous tirera d'embarras. Nous n'avons déjà que trop d'affaires. Cette nuit même, sur un avis qu'on nous a fait parvenir de la capitale, le Hainaut, la Flandre et toute la Picardie, ont été sous les armes, le tocsin sonnait dans les campagnes et dans les villes; trois cent mille hommes de patrouilles bourgeoises ont été sur pied, et tout cela pour recevoir deux mille brigands enrégimentés qui doivent se répandre dans nos champs et brûler nos moissons. — Nous nous sommes bien aperçus, Messieurs, d'un mouvement considérable en traversant votre province; mais, faute d'être instruits du sujet de vos craintes, nous avons pris cet état violent pour l'état naturel de la Picardie. Des patrouilles bourgeoises, armées de fourches, de bâtons ferrés, de faux et de quelques fusils, nous arrêtaient à chaque pas et nous faisaient jurer d'aimer la patrie, et, par-dessus tout, le Rivarol. II. 19

village où nous passions. De poste en poste, on nous a donné un milicien pour nous accompagner, et le dernier qui nous a fait cet honneur est monté sur le siège de notre voiture, tenant derrière lui ses pistolets en sautoir, de sorte que les bouches pointaient sur nous.

« S'est en cet état que nous sommes arrivés à Roye, où on nous a demandé si M. Necker était arrivé. Nous avons dit qu'il arriverait bientôt. Et toujours il arrivera! il arrivera! s'est écrié un des des plus apparents de la troupe. Je suis décidé à arrêter le premier... qui ne me dira pas que M. Necker est arrivé, et à l'envoyer pieds et poings liés à l'Hôtel de la Nation, à Paris.

« Bien avertis pour cette fois, nous n'avons cessé de dire, sur toute la route, que M. Necker était arrivé, et nous vous en dirons autant, Messieurs, si vous l'exigez. Permettez-nous seulement de dire ce qui en est à M. l'abbé Maury, et de vous demander, au sujet de la chaude et fausse alarme qu'on vous a donnée, quel peut être le but de ceux qui vous effrayent par des bruits sans fondement, et qui vous font ainsi passer les jours et les nuits sous les armes. D'où pourraient venir ces deux mille hommes qui doivent brûler vos moissons? Le roi n'estil pas d'intelligence avec toute la nation? les soldats ne font-ils pas le service partout, conjointement avec les bourgeois? — Ce que vous dites là,

Monsieur, est bien suspect, a dit le maire en nous regardant de travers ; vous êtes bien heureux que nous entendions la raison. Il nous plaît de croire que nous sommes en danger : celui qui nous rassure est notre ennemi, et ce n'est qu'en donnant des alarmes qu'on peut tenir sur pied une armée de trois millions de bourgeois et de paysans, d'un bout du royaume à l'autre ', et cette armée existe en ce moment. »

M. l'abbé Maury nous fit signe de l'œil, et nous changions de conversation, lorsqu'on entendit un grand bruit dans la rue : c'était le courrier de l'Assemblée nationale qui arrivait en ce moment, et qui venait revendiquer, non la personne, mais la liberté de M. l'abbé Maury, en le déclarant sacré et inviolable, ce qui mortifia la ville de Péronne à un point qu'il serait difficile d'exprimer. On avait fait des frais, on s'était équipé pour le conduire à Paris, on s'était flatté de donner une grande preuve de zèle à l'Hôtel de ville, et d'effacer peut-être le souvenir du supplice de MM. Foulon et Berthier en faisant un peu brûler M. l'abbé Maury. Il fallait renoncer à de si douces espérances et relâcher sa proie.

On nous regarda même de fort mauvais œil

C'est là tout le secret de l'Assemblée nationale.

quand nous félicitâmes M. l'abbé Maury sur sa délivrance , et nous fûmes très heureux qu'il ne tombât pas dans l'esprit de cet abbé de nous appeler ses amis et de nous embrasser, car nous étions lapidés. Je ne sais s'il s'est aperçu de ce nouveau moyen de perdre ses ennemis, mais il s'est tiré des mains de ses geôliers, fort content d'en sortir, et en même temps fort changé pour les trois jours qu'il y a passés.

Nous ne savons s'il aura cédé à sa reconnaissance pour l'Assemblée nationale, ou à son ressentiment contre le petit peuple et contre tous les démocrates, c'est-à-dire s'il sera retourné à Versailles ou s'il aura passé dans les Pays-Bas : il est sorti sans nous dire son secret. On lui a fait jurer en partant qu'il aimerait toujours Péronne.Il l'a juré sans difficulté, bien sûr qu'il trouverait parmi les évêques de la majorité quelque casuiste qui le délierait de la sainteté du serment.

Croiriez-vous, Madame, que M. l'abbé Maury passait son temps à lire ses sermons et ses discours académiques aux miliciens qui le gardaient? Il aura trouvé les Péronnels incorruptibles en fait d'éloquence. On dit que César, étant tombé entre les mains des pirates, leur lisait ses harangues, les traitait de barbares quand ils n'écoutaient pas, leur promettait de les faire pendre s'il retournait jamais à Rome; et ce qu'il y a de plaisant, c'est

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qu'il leur tint parole. Nous ne savons pas ce que Maury-César a promis aux corsaires de Péronne, ni quel sort il leur réserve si jamais les aristocrates ont le dessus.

Quoi qu'il en soit, son aventure a beaucoup servi à un autre abbé qui est arrivé tout à l'heure à Péronne : c'est M. l'abbé Sabatier de Castres, auteur d'un dictionnaire sur les trois siècles de la littérature française, où il a attaqué la philosophie, en l'accusant d'avoir nui autant aux gouvernements qu'aux religions. Les gens de Péronne ne. savent rien de tout cela. Mais, puisqu'ils étaient en train de ramasser tous les abbés épaves, ils auraient sans doute arrêté celui-ci et l'auraient envoyé expier trois siècles de littérature par vingt-quatre heures d'autodafé à l'Hôtel de ville, sans la réponse de l'Assemblée nationale, qui les avait tout à fait dégoûtés de faire des prises. Cet abbé Sabatier est fortement signalé dans les Œuvres de Voltaire; mais il est plus dangereux de l'être à Paris. Nous avons même observé que M. l'abbé Maury a fait semblant de ne pas le connaître. Est-ce égard ou inimitié? Dans les circonstances actuelles, c'est peut-être un bonheur pour l'un et pour l'autre, puisque l'un pourrait être brûlé chez les fanatiques, et l'autre chez les philosophes.

Si Péronne savait quels hommes elle a possédés

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en ce moment, et quels risques elle a courus ! C'est comme dans Dom Japhet d'Arménie :

Deux soleils resserrés dans un petit endroit Rendent trop excessif le contraire du froid.

La fortune, qui avait rassemblé ces deux abbés des deux bouts de la littérature ecclésiastique, les a heureusement séparés aussitôt : la conjonction de ces deux astres n'a duré qu'un instant , et Péronne est sauvée.

Nous la quittons en ce moment, et nous serons bientôt à Cambrai. Si quelque aventure vient encore jeter de la variété sur notre voyage, nous vous l'écrirons; mais ne vous attendez pas qu'on ait tous les jours des abbés Maury à vous conter. Je suis, etc.

P. S. Gardez-vous bien, Madame, de songer à publier cette lettre, à moins que vous n'ayez résolu de faire pendre quelque honnête libraire du Palais-Royal. Quand nous n'avions qu'un maître, on pouvait l'éviter en écrivant ; mais aujourd'hui il n'y a de sûreté à écrire que contre lui : car, depuis que le peuple de Paris est le roi, la populace est reine; et on peut être criminel de lèse-majesté depuis les Porcherons jusqu'à la Courtille, et de la Râpée jusqu'à la Grève. Il faut espérer, avec le Journal de Paris, que Mesdames de la halle feront entendre raison aux rois et aux reines de leur

quartier. Puissent-elles faire comprendre à tous ces princes que la clémence est une vertu royale qui convient merveilleusement dans les commencements d'un règne !

Quand vous aurez, Madame, gagné toutes les puissances, je repartirai pour aller vous joindre. C'est en vain que l'Hôtel de ville vient de publier au nom du peuple-roi une amnistie générale, je ne veux pas me fier au secrétaire d'un roi qui ne sait pas lire ; je ne me servirai jamais d'un passeport signé Pitra : ce nom qui a donné la mort à tant de pauvres livres ne peut assurer la vie de personne.

(deuxième série)

Pars spoliant aras, frondem ac virgulta domosque.

Furit immissis vulgus habenis.

(Virg., JEn., 1. V.)

J'entends bien ce que c'est que la philosophie d'un particulier; ce que c'est qu'un homme dégagé des mœurs du peuple, et même des passions; un philanthrope, un cosmopolite, pour qui toutes les nations ne forment qu'une seule et même famille; mais qu'est-ce que la philosophie d'un peuple? qu'est-ce que cette philanthropie, cette liberté générale du commerce, cette charité qui consiste à renoncer à tous les avantages que les autres n'auraient pas ' ? que serait-ce qu'un peuple

i. Le système des petites fortunes a prévalu, et on a vu disparaître, depuis M. Necker surtout, ces fortunes colossales, toutes d'ostentation, qui étaient si odieuses au petit

sans passions, qui ouvrirait tous ses ports, détruirait ses douanes, partagerait sans cesse ses trésors et ses terres à tous les hommes qui se présenteraient sans fortune et sans talent? Un homme n'est philosophe que parce qu'il n'est pas peuple: donc un peuple philosophe ne serait pas peuple, ce qui est absurde. La vraie philosophie des peuples, c'est la politique; et, tandis que la philosophie prêche aux individus la retraite, le mépris des richesses et des honneurs, la politique crie aux nations de s'enrichir aux dépens de leurs voisins, de couvrir les mers de leurs vaisseaux, et d'obtenir par leur industrie et leur activité la préférence dans tous les marchés de l'univers : car deux nations sont entre elles en état de pure nature, comme deux sauvages qui se disputent la même proie.

D'ailleurs, il ne faut pas s'y tromper, le patriotisme est l'hypocrisie de notre siècle; c'est l'ambition et la fureur de dominer qui se déguisent sous

peuple et si utiles au gouvernement. La grosse finance française a fait place à la nation des capitalistes et des agioteurs suisses et genevois : ce qui a produit cette foule de fortunes cachées et fugitives qui n'ont pas la vanité de se montrer, que le peuple ne voit pas, et dont le gouvernement ne peut rien tirer. Quelques poules autrefois mangeaient nos grains; mais du moins nous mangions les poules quand elles s'étaient bien engraissées • aujourd'hui nos grains sont emportés et mangés par des fourmis.

des noms populaires. Les places étaient prises dans l'ordre social : il a donc fallu tout renverser pour se faire jour. Ce n'est point en effet le peuple, ce ne sont pas les pauvres, au nom desquels on a fait tant de mal, qui ont gagné à la révolution : vous le voyez, la misère est plus grande, les pauvres plus nombreux ', et la compassion est éteinte ; il n'y a plus de pitié, plus de commisération, en France. On donnait beaucoup lorsqu'on croyait devoir des ménagements; la charité comblait sans cesse l'intervalle entre les petits et les grands; la vanité et l'orgueil tournaient au profit de l'humanité : ce n'était pas une épée, c'était la prière qui armait la pauvreté; et la richesse, qui a disparu devant la menace, ne rebutait pas la misère suppliante. Maintenant, que peuvent donner des riches opprimés à des pauvres révoltés? On a renversé les fontaines publiques sous prétexte qu'elles accaparaient les eaux, et les eaux se sont perdues.

Nos philosophes répondent que les pauvres, qui dorénavant prendront tout, ne demanderont plus rien. Mais où trouveront-ils de quoi prendre,

i. Il y a dans le monde, et il y aura toujours, des pauvres de profession, des mendiants; mais on ne devrait connaître que les pauvres ouvriers et les pauvres infirmes; on ne devrait avoir que des ateliers et des hôpitaux.

à moins d'un massacre général de tous les propriétaires? Et alors, en poussant un tel système, il faudra donc que, de génération en génération, les pauvres massacrent toujours les riches, tant qu'il y aura de la variété dans les possessions, tant qu'un homme cultivera son champ mieux qu'un autre, tant que l'industrie l'emportera sur la paresse, enfin jusqu'à ce que la terre, inculte et dépeuplée, n'offre plus aux regards satisfaits de la philosophie que la vaste égalité des déserts et l'affreuse monotonie des tombeaux?

Le mauvais génie qui préside à nos destins a voulu que, dès le premier pas que nous avons fait vers une constitution, il y ait eu un combat à mort entre le chef et les représentants de la nation. Le pouvoir exécutif et le pouvoir judiciaire ont péri dans l'action, et avec eux tout le nerf de la puissance législative. L'assemblée de nos représentants et de nos législateurs n'a plus été qu'une troupe victorieuse, usant partout du droit de conquête, et distribuant les dépouilles des vaincus à des vainqueurs qu'elle ne devait jamais contenter.

Mais la constitution, qui est à la fois l'effet et la cause du concert des trois pouvoirs et de leur combinaison, ne pouvait être le fruit d'une bataille et de leur anéantissement. Si l'Assemblée nationale, au lieu de partager et d'attiser la folle joie

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du peuple, eût pleuré sur sa funeste victoire, la nation entière, frappée cle l'auguste douleur de ses représentants, aurait bientôt accordé à son chef le respect et la confiance à la place de la crainte et de l'asservissement. Le monarque, ranimé par les hommages de son peuple, aurait à son tour maintenu de tout son empire les décrets de l'Assemblée, et déjà nous verrions la liberté sainte fleurir à l'ombre sacrée du pouvoir monarchique. Mais, bien loin de les contenir, tout a concouru à soulever les peuples, et le colosse de la royauté, qui devait être relevé sur une base plus sûre, a été de jour en jour mieux renversé et couvert de plus d'outrages. En vain l'Assemblée nationale , comme les prêtres de l'ancienne Egypte, a-t-elle animé de son souffle ce colosse sans vie et l'a-t-elle forcé d'articuler des oracles: le peuple était trop averti que la statue n'était plus un dieu, et le respect a disparu avec le prestige.

Dans le long intervalle qui s'était écoulé depuis le 17 juin jusqu'au 4 du mois d'août, on n'avait encore rien décrété de constitutionnel que la réunion des trois ordres en Assemblée nationale, la responsabilité des ministres, et les droits de l'homme, exprimés et contenus dans une déclaration, ainsi que nous l'avons dit.

M. Necker a été le premier ministre dénoncé à

la nation, et il l'a été par M. de Mirabeau', qui quelque temps après a dénoncé M. de Saint- Priest2. Il est sans doute honorable d'être dénoncé par M. de Mirabeau, et cet événement peut être compté parmi les prospérités de M. Necker. Mais il peut se trouver un jour des députés assez bien famés pour que leur dénonciation flétrisse ou renverse un ministre, et ce frein est suffisant . Nous en faisons l'observation parce que, dans la première ivresse de ses succès, l'Assemblée parut désirer de nommer elle-même les ministres du roi, ce qui eût établi la responsabilité en sens contraire. C'est l'Assemblée qui aurait alors répondu des ministres qu'elle aurait faits. A quel tribunal aurait-elle donc dénoncé son propre ouvrage?

Nous avons déjà parlé de la Déclaration des droits de l'homme. Cette pièce dangereuse renferme des droits que les citoyens ne pourront jamais exercer, même après l'entière exécution des décrets de l'Assemblée. Il y règne d'ailleurs une métaphysique vague, que le peuple trouva inintelligible et sans substance. Il fallut donc, pour

i. Au sujet des subsistances.

2. Pour un propos fort juste tenu aux poissardes qui venaient à Versailles demander du pain au roi à coups de canon. L'on ne sait pourquoi M. de Saint-Priest dit qu'il n'était pas coupable d'une phrase dont, pour sa gloire, on voudrait bien qu'il eût été capable.

satisfaire ce maître impérieux, descendre de la théorie et des principes les plus abstraits aux conséquences et aux applications les plus matérielles de la souveraineté du peuple et de l'égalité absolue parmi les hommes.

Ce fut la nuit du 4 août que les démagogues de la noblesse, fatigués d'une longue discussion sur les droits de l'homme et brûlant de signaler leur zèle, se levèrent tous à la fois et demandèrent à grands cris les derniers soupirs du régime féodal, mortellement blessé depuis Philippe le Bel. Ce mot électrisa l'Assemblée. On fit une division des derniers vestiges de ce régime en droits personnels et en droits réels, tels qu'ils restaient encore aux propriétaires des fiefs. On abolit tous les droits personnels sans indemnité, on déclara tous les droits réels rachetables, et dans ceux-ci on abolit, encore sans indemnité, ceux qui avaient été personnels autrefois et dont les redevables s'étaient rachetés pour de l'argent : ce qui réduisait tout à coup une foule de propriétaires à l'aumône et annulait le droit acquis par les prescriptions, droit si sacré quand on n'en a pas d'autre! On abolit aussi les justices seigneuriales, le droit des chasses et des colombiers, la vénalité des charges, le casuel des curés, les privilèges pécuniaires en matière d'impôts, les privilèges des provinces et des villes. On établit le rachat de

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toutes les rentes et redevances, l'admission à tous les emplois, sans distinction de naissance ; on proscrivit la pluralité des bénéfices; on demanda l'état des pensions, qui devaient être désormais réglées sur celle qu'on ferait au roi; on abolit d'un seul coup les annates et les dîmes; enfin on décréta qu'une médaille serait frappée en mémoire de tant de grandes délibérations prises pour le bonheur de la France; que tout le monde se réjouirait de tant de sacrifices faits à la liberté française; que Louis XVI en porterait le nom de restaurateur ; qu'on chanterait un Te Deum dans sa chapelle, et qu'il en serait.

Le feu avait pris à toutes les têtes. Les cadets de bonne maison, qui n'ont rien, furent ravis d'immoler leurs trop heureux aînés sur l'autel de la patrie; quelques curés de campagne ne goûtèrent pas avec moins de volupté le plaisir de renoncer aux bénéfices des autres; mais ce que la postérité aura peine à croire, c'est que le même enthousiasme gagna toute la noblesse; le zèle prit la marche du dépit; on fit sacrifices sur sacrifices; et, comme le point d'honneur chez les Japonais est de s'égorger en présence les uns des autres, les députés de la noblesse frappèrent à Penvi sur eux-mêmes et du même coup sur leurs commettants. Le peuple, qui assistait à ce noble combat, augmentait par ses cris l'ivresse de ses nouveaux

alliés; et les députés des communes, voyant que cette nuit mémorable ne leur offrait que du profit sans honneur, consolèrent leur amour-propre en admirant ce que peut la noblesse entée sur le tiers état. Ils ont nommé cette nuit la nuit des dupes; les nobles l'ont nommée la nuit des sacrifices.

Tout cela se commit sous la présidence d'un M. Le Chapelier, avocat breton, d'un esprit vulgaire et d'un caractère hasardeux, qui, ayant à se plaindre de son ancienne réputation, avait, comme la France, besoin d'un nouvel ordre de choses pour se régénérer. On peut compter encore deux ou trois hommes dans l'Assemblée nationale, protégés par une obscurité profonde. Le peuple, mêlé aux séances, a désigné par sa haine et ses menaces ceux qui étaient dignes d'estime, et ses bruyants applaudissements ont dirigé le mépris des sages sur les autres. Les Pétion, les Buzot, les Barnave, les Lameth, les Menou, et tous ces noms, jadis si obscurs, qui enrouent aujourd'hui la renommée, ont fait du bruit sans acquérir de la gloire; car le bruit ne chasse pas l'obscurité, mais la gloire est comme la lumière. Il n'y a donc de mémorable dans l'Assemblée que l'Assemblée même.

Nous avons dit, il y a long-temps, que la noblesse, lorsqu'elle fut contrainte de se réunir au tiers état, ne s'était réservé qu'une voix consultalive, par respect pour ses mandants; mais dans

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cette nuit, où l'on passait toutes les bornes, la sainteté clu serment fut traitée comme les propriétés; et, chose incroyable! les consciences firent aussi leurs sacrifices. Les nobles délibérèrent sur ce que les nobles proposaient; ils crurent que, n'étant plus un ordre, ils allaient être un pouvoir. Mais ils se perdirent dans le tiers état comme un faible ruisseau dans un fleuve immense; et leur existence, qui n'était qu'une agréable chimère depuis l'extinction du régime féodal, ne sera plus aujourd'hui qu'une des absurdités de notre moderne constitution.

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