‹ OEuvres choisies de A. Rivarol. Avec une préfChapitre 14 sur 31 · N° II · texte numérisé non relu

N° II

Ploravitque suo non respondere favorem.

Speratum sceleri.

(Hor.)

Maintenant il faut observer que tous les articles du 4 août ne furent pas décrétés dans la même nuit, mais qu'ils furent tous proposés, et c'en était assez pour le peuple, qui dans les services qu'on lui rend ne souffre pas la prudence et ne pardonne pas le repentir.

Il y a sans doute, dans la liste des abandons, quelques articles sans reproche; mais on peut

dire que le vicomte de Noailles, député dont la verte jeunesse entraîna la maturité des autres, aurait dû se contenter d'offrir des sacrifices personnels, et ne pas faire de sa vertu particulière une nécessité pour tous.

L'article surtout qui consterna le plus une partie de l'Assemblée, les ministres et en général tous ceux qui ne séparent pas la raison de la probité, ce fut l'abolition des dîmes. Le clergé résista à ce décret comme à sa destruction même, dont il était en effet l'avant-coureur. Les curés, qui s'étaient montrés jusqu'à ce jour le clergé du tiers état, reculèrent au bord de l'abîme; mais la galerie, furieuse, les y poussait à grands cris : l'effroi les emporta, et ils se dispersèrent au milieu de la nuit avec tous les prélats, sans pouvoir toutefois se dérober au petit peuple de Versailles et aux agents du Palais-Royal, qui, fiers encore de toutes leurs victoires sur les deux ordres, et récemment de celle qu'ils venaient de remporter sur l'Assemblée même en forçant M. Thouret, qui ne leur était pas agréable, à renoncer à la présidence, paraissaient plus irrités d'un refus que satisfaits de tant d'abandons.

Les prélats et les curés reçurent donc, pendant le reste de la nuit et les jours suivants, des avis si clairs et des paroles si positives sur le sort qui les attendait, qu'on vit six jours après M. l'arche-

vêque de Paris s'avancer vers l'autel du patriotisme, pour y déposer, au nom de tous les membres du clergé, la renonciation à la dîme. Ce vertueux prélat fut outrageusement applaudi par le peuple qui entourait l'Assemblée, et il termina son discours par confier et recommander l'existence de l'Église à la noblesse et à la générosité d'un tel peuple.

Il fut donc dit que les dîmes étaient abolies au profit de la nation, sauf à aviser aux moyens de les remplacer pour subvenir à l'entretien des ministres des autels.

Ainsi fut abrogée la dîme, ce tribut patriarcal, le plus antique et le plus vénérable qui existât parmi les hommes; ainsi fut brisé le lien qui attachait les espérances de la terre aux bontés du Ciel, l'intérêt du pontife à la prospérité du laboureur, et les cantiques et les prières de tous les âges aux fleurs et aux fruits de toutes les saisons.

Par un tel décret l'Assemblée nationale, appelée à la restauration des finances, perdait 70 millions de revenu, produit des dîmes ecclésiastiques; le trésor public restait chargé de l'entretien du clergé, et la classe des riches propriétaires, auxquels on ne songeait pas, gagnait en partie ce que perdait l'Église.

C'est en vain que les députés de quelques provinces, revenus de leur ivresse, déclarèrent, le jour

suivant, que l'adhésion à de tels sacrifices passait leurs pouvoirs ; c'est en vain que l'abbé Sieyès, idole du Palais-Royal et premier apôtre de la démocratie, monta dans la tribune pour défendre les propriétés de l'Église; en vain cria-t-il aux démagogues qu'iVs voulaient être libres et qu'ils ne savaient pas être justes : il se consuma sans fruit au milieu des feux qu'il avait allumés; il perdit à la fois sa cause et sa popularité. L'on se demandait comment celui qui avait dans ses premiers ouvrages renversé les bases de toutes les propriétés pouvait se flatter de faire respecter celles du clergé. Il montrait la vérité, on ne vit que l'intérêt : on l'opposa à luimême, et le peuple, étonné qu'après avoir conseillé d'égorger le troupeau il voulût conserver les toisons, força les sages à convenir que l'abbé Sieyès raisonnait mal dans la tribune, ou qu'il avait mal raisonné dans ses livres: de sorte qu'il trompa deux partis à la fois : le clergé, qui n'avait d'abord trouvé en lui qu'un philosophe sous l'habit de prêtre, et le Palais-Royal, qui ne voyait qu'un prêtre sous le manteau du philosophe.

L'abbé de Montesquiou mêla de la grâce à de l'érudition dans cette grande cause ; et l'abbé Maury s'y porta avec une force éloquente. Tous deux aimèrent mieux braver le peuple que leur conscience. On les verra reparaître dans le dernier combat du peuple contre l'Eglise, quand les agio-

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teurs, toujours plus furieux, auront trouvé un complice dans l'épiscopat '.

Dans le décret voté sur la dîme il était dit que la nation la remplacerait : ce qui supposait que l'on payerait à l'Église l'équivalent des dîmes. Mais, dans l'intervalle de la rédaction du décret, on se souvint qu'on n'avait aboli la dîme que pour mettre les terres en état de porter de plus gros impôts, afin de satisfaire les capitalistes, et on vit que le fisc ne gagnerait rien à l'abolition des dîmes si on en donnait la valeur en argent aux églises.

Aussi, quand les secrétaires de l'Assemblée présentèrent la rédaction du décret tel qu'il avait été voté, les força-t-on de substituer le mot vague de traitement à l'expression fixe de remplacement ; et, comme ils alléguaient le respect dû au texte du décret, on leur répondit que l'Assemblée législative de France n'avait pu dire un mot pour l'autre. Ainsi la mauvaise foi parut moins dangereuse qu'une simple erreur, et on mentit afin d'être infaillible.

Nous pourrions faire beaucoup d'autres observations sur l'indigeste amas des arrêtés de la nuit du 4 août; mais l'abondance des matières bâte notre marche. Il faut se contenter de dire que,

i. M. de Talleyrand-Périgord, évèque d'Autun, jeune novateur, qui a plus d'esprit d'intrigue que de véritable esprit.

malgré l'infidélité de la rédaction, le décret sur les dîmes ne produisit rien de ce qu'on s'en était promis. D'un côté, le petit peuple entendit ne plus payer cet impôt et s'imagina que l'Assemblée en avait fait présent à la nation; de l'autre côté, quelques municipalités se proposèrent d'en appliquer le quart à leurs pauvres, et leur exemple est contagieux. De sorte que ce qu'on pourra percevoir dorénavant sur les riches propriétaires sera plus qu'absorbé par le strict nécessaire du clergé et par l'intérêt de sa dette.

Les capitalistes ne gagneront donc rien au scandale de ce décret. Le crédit public, qui souffre de toutes les convulsions du corps politique, a baissé de plus en plus, et le vicomte de Noailles lui a porté innocemment le dernier coup en forçant l'Assemblée à fixer l'intérêt de l'emprunt à quatre et demi pour cent. C'est pour la première fois peut-être que la baisse de l'intérêt a été la suite du discrédit et du défaut d'argent. Aussi a-t-on vu plus haut le succès de cet emprunt.

Il faut dire aussi que l'abolition des justices seigneuriales laissa les campagnes sans tribunaux, dans le temps même où la liberté indéfinie de la chasse couvrait les chemins et les champs de bandits et de paysans armés1. L'Assemblée na-

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