‹ OEuvres choisies de A. Rivarol. Avec une préfChapitre 18 sur 31 · Notamment de M. Cerutti · texte numérisé non relu

Notamment de M. Cerutti

est vrai, comme on ne peut en clouter, que ce ministre eût fait avec facilité ce qu'on tente aujourd'hui avec tant d'efforts et si peu de succès, je veux dire un établissement de banque et des emprunts; s'il est vrai encore que la constitution, achetée par tant de malheurs, ne convienne pas à la France; alors, dis-je, il restera prouvé que la cour, plus encore que la nation, aurait gagné au protectorat de M. Necker. Doux et modéré dans ses moyens ; persuadé qu'un roi de France est maître absolu, adoré du peuple; heureux de passer sa vie dans le labyrinthe de la banque et des finances, il eût été ce que les Grecs appelaient un tyran désarmé '. Qu'on juge ce qu'a dû faire l'Assemblée nationale pour faire aimer une telle hypothèse et regretter un tel état de choses -.

Quoi qu'il en soit, M. Necker, renonçant à l'espoir d'éluder les Etats généraux, ne songea plus qu'à les former et à les diriger; et, s'il mit encore de l'embarras et des lenteurs dans la convocation , ce fut pour laisser au peuple le temps

1. On appelait ainsi la plupart des démagogues qui menaient le peuple d'Athènes.

2. Le peuple disait alors : Ah ! si nous avions M. Necker, tout irait bien! On a M. Necker, et, qui plus est, une Assemblée nationale., et tout va mal.

de se dégoûter de cette ressource et de lui abandonner entièrement le gouvernail de l'État.

Avec la clef que je viens de donner, on explique pourquoi M. Necker, en accordant deux voix au tiers , contraria le vœu des notables qu'il avait assemblés lui-même. Il fallait gagner le gros de la nation.

Pourquoi en même temps il pencha vers la délibération par ordre : il ne fallait pas perdre les effets d'une minorité dans le clergé et d'une minorité dans la noblesse , qu'on avait pratiquées à dessein. D'ailleurs il comptait sur la reconnaissance du tiers, et il était loin de prévoir que ce tiers lui cachait une Assemblée nationale. Délaces conférences secrètes avec les Target et autres députés; de là aussi l'éloignement de M. Coster, premier commis des finances , auquel on préféra des hommes plus dociles.

Pourquoi , afin de ne pas rendre la cour trop indépendante, il négligea de faire des emprunts lorsqu'il n'était pas encore responsable et décrié.

Pourquoi , dans le discours d'ouverture aux Etats généraux, il affecta de leur dire , afin d'éveiller leur reconnaissance : Si j'avais voulu, le roi ne vous eût pas assemblés.

Pourquoi, afin de rabaisser leur importance à leurs propres yeux, il parla du déficit comme d'une légère difficulté. On sait que ce discours

le perdit à Paris, et qu'il fallut ensuite une disgrâce éclatante pour lui redonner la faveur populaire.

On peut expliquer par là toute sa conduite dans la disette, tantôt artificielle et tantôt réelle, qui affligea la France, lorsque les batteries dirigées contre M. l'archevêque de Sens commencèrent à tirer sur son successeur.

Par là on explique encore pourquoi M. Necker, en quittant le roi, au mois de juillet, put prédire à sa fille une guerre civile dans les vingt-quatre heures, avec tant de certitude.

Mais, dans tous ces événements et dans toutes ces circonstances, on voit constamment un homme joué par une foule de démagogues qui n'étaient pas venus pour élever un ministre, mais pour renverser une monarchie. Son crédit, qui parut tout à coup se raviver lors de son retour et de son triomphe à Paris, s'amortit promptement par les soins des districts, et se perdit tout à coup dans l'éclat de l'Assemblée nationale. Aussi le dégoût, l'humeur et l'abattement ont percé dans ses discours et dans ses actions. Son dernier effort a été successivement pour et contre la sanction royale, lorsque, ne voulant ou ne pouvant plus être le premier ministre du dernier roi de l'Europe, il a voulu du moins être l'instrument nécessaire de la première nation du monde, sous les auspices de la

plus auguste assemblée de l'univers, et je vais bientôt démontrer quel a été le fruit de cette politique.

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