N° VI
Ut plerumque fit, major pars meliorem vicit.
(TlTE-LlVE.)
Le parti de la maison d'Orléans ne s'est aussi manifesté qu'à cette époque, et c'est pour ce moment-là que j'en réserve l'histoire, afin de ne pas séparer cette découverte de l'incroyable surprise où elle jeta la foule inattentive des députés, des capitalistes et du peuple parisien.
Ces deux dernières factions (je veux dire les capitalistes et le peuple, dont les intérêts, d'ailleurs si opposés, se sont si souvent confondus) combinèrent surtout leurs efforts dans cette conjoncture.
Les capitalistes, par qui la révolution a commencé, n'étaient pas si difficiles en constitution; et ils auraient donné les mains à tout, pourvu qu'on les payât. Ils imploraient tout simplement la garantie de la nation par les mérites de M. Necker, sans autre verbiage. Ils voulaient que M. Necker régnât pour les paver ; qu'on essayât d'une révolution pour les payer ; que tout
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fût renversé, pourvu qu'on les payât. Ils ne concevaient pas que l'Assemblée nationale fût autre chose qu'un comité des finances. Ils sentaient bien que, dans l'état présent, la France n'était pas libre de les payer; et c'est en ce sens qu'ils voulaient qu'elle fût libre. Ils sentaient aussi que le combat serait à mort entre Paris et le reste du royaume; mais ils s'y exposaient'. Ils aidèrent donc le peuple et l'Assemblée nationale à s'emparer de tout, à condition que tout serait conservé pour eux. Et, en effet, l'Assemblée s'est conduite avec les provinces en véritable assemblée de créanciers 2.
i . Il y a trente ans que J. J. Rousseau écrivait au contrôleur général Silhouette : « Ne pouvant sauver l'État qu'aux dépens de la capitale qui l'a perdu, vous avez bravé les cris des gagneurs d'argent. »
2. M. le marquis de Montesquiou, ayant géré longtemps les écuries de Monsieur, crut pouvoir diriger le comité des finances et fit un plan. Mais son travail, celui de M. Dupont et de quelques autres députés, celui de M. Necker, et même les plans de banque, sont presque illusoires, en ce qu'ils n'ont d'autre base que la totalité des anciens impôts qu'on n'a plus, les biens de l'Église, dont l'administration ne serait pas aussi facile que l'a été leur usurpation, et enfin le quart patriotique. Mais, depuis que les fermiers ne payent plus et qu'on a tant aboli de droits et de redevances, qu'entend-on par ce quart ? Est-ce le quart de ce que j'ai, ou le quart de ce que j'avais? Car c'est bien différent. On peut avancer que le produit combiné du quart patriotique et des biens du clergé n'équivaudra pas aux revenus qu'on
Une fois que les démagogues de l'Assemblée et les philosophes du Palais-Royal eurent le mot des capitalistes, ils se garantirent mutuellement la dette et la révolution. Le marquis de La Fayette promit d'être un héros; M. Bailly promit d'être
a perdus et qu'on perd tous les jours : restera donc toujours l'éternel déficit. J'en appelle au petit nombre, je veux dire, à tous les bons esprits. A l'heure où je fais ces réflexions, dans tout Paris et principalement au Palais-Royal, des émissaires furieux et des bandits arrachent aux hommes leurs boucles et aux femmes leurs pendants d'oreilles. De jeunes moines, fatigués du joug, offrent à l'Assemblée nationale l'or qui couvre les saints, les dons, les offrandes et tous les gages de la piété des fidèles, dont ils sont las d'être les gardiens. M. Necker demande aux femmes le sacrifice de leurs bijoux; l'œil du peuple épie l'argenterie de toutes ces maisons et les désigne aux Hôtels des Monnaies; chacun s'immole; on dépouille le ciel et la terre; on vole de peur de ne pas payer; et, quand une armée de barbares aurait saccagé la France, elle ne serait peut-être pas si ravagée. 11 n'y a que l'Assemblée nationale qui, toujours auguste et toujours inaltérable, touche héroïquement ses trente mille livres par jour, au milieu de tant de misères : impavidam feriunt ruinse. Ce qu'il y a de déplorable, c'est que tant de malheurs, d'attentats et de sacrifices sont perdus; les écus patriotiques et sacrilèges, qu'on frappe chaque jour, vont s'engloutir aussitôt dans les coffres des riches capitalistes : car plus ils sont riches, et plus l'État leur doit. C'est ainsi que, pour ne pas faire une troupe de mécontents, on fera un peuple de misérables. La crainte d'un faux pas conduit dans un précipice : car on n'évitera point le déshonneur par la ruine. Un retard dans le payement des grosses rentes, une économie sévère et le maintien des anciens impôt étaient l'unique planche dans le naufrage.
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un sage; i'abbé Sieyès ! dit qu'il serait un Lycurgue ou un Platon, au choix de l'Assemblée; M. Chassebœuf parla d'Erostrate 2; les Barnave, les Pétion, les Buzot et les Target engagèrent leurs poumons; les Bussi de Lameth, les Guépard de Toulongeon et les Bureau de Puzy dirent qu'ils feraient nombre; on ne manquait pas de tartufes; le Palais-Royal promit des malfaiteurs, et on compta de tous les côtés sur M. de Mirabeau.
Il faut se garder de comparer cette révolution à aucune autre révolution de l'histoire ancienne ou moderne. Dans un grand royaume, où la naissance, l'honneur, les dignités, les talents, jetaient tant de différence entre les hommes, où tout avait
i. On a comparé aussi M. l'abbé Sieyès à l'abbé de Saint-Pierre, parce qu'ils ont supposé tous deux que les hommes se conduisent par leurs lumières plutôt que par leurs passions. Mais l'abbé de Saint-Pierre le croyait de bonne foi. La haute opinion qu'il avait des connaissances humaines, dit J. J. Rousseau, lui avait fait adopter ce faux principe de la raison perfectionnée, base de tous les établissements qu'il proposait, et source de tous ses sophismes politiques. Les lumières de la philosophie ne servent qu'à mieux nous éclairer sur nos malheurs.
2. Dès que les États généraux furent indiqués, M. de Volney et quelques autres députés moins connus quittèrent Paris et se répandirent dans les provinces, afin de dresser partout des bûchers à la patrie. L'Anjou fume encore du patriotisme de M. Chassebœuf de Volney.
son rang, où la population, la distance et les variétés des provinces ne permettent pas d'autre gouvernement que la monarchie, il s'est fait pourtant une révolution toute populaire, comme elle se serait faite dans une petite ville où on aurait égorgé ses magistrats. La majorité de l'Assemblée nationale était peuple; les princes et les grands, qui avaient des prétentions, n'ont pu se faire entendre qu'en se faisant peuple. Les mots de patrie, de citoyen et de liberté, ont retenti des Alpes aux Pyrénées, et de la Méditerranée au bord de l'Océan : comme si, pour avoir un pays, on avait une patrie ! comme si, pour être bourgeois, on était citoyen ! comme si, pour être libre, il ne fallait qu'être barbare !
Cette révolution a mis au jour une foule de mauvais génies et de prétendus philosophes, qui ont cru aller à la liberté parce qu'ils fuyaient les lois, et haïr la servitude parce qu'elle ne les tirait pas de la misère. Combien de suppôts de la police ont été surpris qu'on les priât de travaillera la liberté! Combien de beaux esprits ont été plus généreux qu'ils ne voulaient! Leur fortune tenait aux abus de l'ancien régime, et ils n'ont acquis d'autre liberté que celle de mourir de faim. Les uns, jadis aux pieds des grands, s'humiliaient par système, ne pouvant se passer des dédains de l'opulence : leur ambition répondait de leur fidélité. Les autres,
prenant l'envie pour la fierté, haïssaient les riches sans aimer la chose publique; ou, pour mieux dire, ils aimaient tant la fortune qu'ils ne pouvaient souffrir ceux qui la possédaient. Les uns et les autres ont passé la première partie de leur vie à déclamer ou à ramper; ils en passeront le reste à être insolents ou factieux : jamais ils ne seront citoyens.
Mais les capitalistes et les démagogues s'en sont servis avec habileté; et, du reste, ils n'ont rebuté personne. La halle et les clubs, l'académie et la police, les filles et les philosophes, les brochures et les poignards, ceux qui raisonnaient sur le veto, ceux qui le croyaient le grand mot du despotisme, ceux qui le prenaient pour un impôt, enfin la lie de Paris, c'est-à-dire du monde, tout est entré dans l'armée démocratique ' !
Nous avons dit que la populace parisienne, qu'on appelle la nation, poussée par les ennemis
1 . Il y eut une espèce de fou dont on a tiié grand parti. On lui fit faire un gros livre, fort prôné, sur la nécessité de changer le royaume en république. Il faut, dit-il dans son livre, que nous ayons une assemblée législative annuelle, annuelle, ANNUELLE. On appelle au Palais- Royal ce crescendo typographique une progression d'idées.
Voyez le livre intitulé : Simplicité de l'idée d'une constitution et de quelques autres qui s'y rapportent.
On a aussi traduit dans ces circonstances les ouvrages de Milton en faveur du régicide.
du roi, ne travailla d'abord que pour eux : ce qui le prouve, c'est qu'elle prit la Bastille, dont elle n'avait rien à craindre, et qu'elle oublia Bicêtre, qu'elle ne peut éviter; c'est qu'elle mit en fuite ou massacra ceux qui la nourrissaient et l'enrichissaient; qu'elle dispersa les farines qu'on amassait de tous côtés pour elle; et que, dans sa folle ivresse, elle se plaça toujours d'elle-même entre la famine et la révolte. Nous l'avons vue un jour suivre les impulsions du parti d'Orléans, sans le savoir; favoriser ensuite les vues de l'Assemblée nationale; se jouer bientôt de l'un et de l'autre, et se montrer tour à tour idolâtre ou rassasiée de M. Necker, dont elle ne fut jamais que méprisée et redoutée. Dans son grossier instinct, elle a servi à détruire la royauté, selon le vœu de l'Assemblée; mais elle a sauvé jusqu'ici la personne du roi et a déjoué par là le parti d'Orléans, comme on le verra bientôt. Elle a épouvanté les nobles et le clergé, pour gagner l'argent que lui prodiguaient deux partis différents ; mais elle a renversé les barrières et refusé de payer les impôts, en se moquant des décrets de l'Assemblée nationale, des gémissements de M. Necker et des cris des capitalistes. De sorte qu'également favorable et redoutable aux différentes factions, cette populace parisienne a fini par enfanter ce qu'elle n'avait pas conçu, je veux dire une anar-
■<hie démocratique, dont tous les profits seront pour elle, tous les honneurs et tous les périls pour l'Assemblée nationale. Oui, tous les périls et toutes les catastrophes seront pour vous, Assemblée nationale, qui n'avez point su qu'on ne fonde point la démocratie dans un vaste empire, et surtout qu'on ne laisse point de capitale dans une démocratie ! Aussi n'aurez-vous aboli la royauté clans le gouvernement que pour la retrouver dans une grande ville; vous n'aurez plus le roi des Français, mais vous aurez la reine des cités.
C'est vers la fin du mois d'août que, toutes les cabales étant prêtes, on commença par se demander ce que c'était que la sanction royale, et, par cette seule question, on troubla ce qui était fort clair. On trouva dans le mot sanction l'acceptation, la promulgation, la publication, et deux sortes de veto, l'un suspensif et l'autre absolu. Certes, la nation n'avait songé à aucune de ces subtilités. En disant à ses députés : Vous ne ferez rien sans le concours du roi, elle l'avait reconnu partie intégrante du souverain , c'est-à-dire du pouvoir législatif. La constitution et les lois ne pouvaient donc se passer du consentement royal.
L'Assemblée nationale se tira de cette première difficulté en déclarant que ses mandats ne pouvaient être d'aucun poids dans cette question; que Rivarol, II. 2 7
d'ailleurs ils ne spécifiaient pas si l'empêchement royal serait absolu ou illimité, ou s'il ne serait que suspensif. Les modérés disaient qu'ils auraient à rougir pour la nation, si la France ne retirait de son assemblée législative qu'une constitution aussi imparfaite que celle de l'Angleterre, et ils travaillaient de bonne foi à nous éviter cette honte et ce malheur.
No VII
Forsitan et Priami 'uerint quse fata requiras. {JEn., lib. II.)
Mais les chefs de parti, voyant qu'heureusement la majorité de l'Assemblée n'entendait pas l'état de la question, craignirent les lumières qui pouvaient jaillir d'une longue délibération; ils craignirent surtout le travail du comité de constitution : en effet, ce comité demanda positivement deux chambres et le veto absolu pour le roi. A ces mots, on n'entendit qu'un cri. Une de ces chambres, disait- on, sera l'aristocratie, et le veto absolu sera le despotisme. Les habiles songèrent donc à profiter au plus tôt de cette fureur et de cette ignorance, en y joignant un peu de terreur. Le Palais-Royal s'était attroupé; les courriers allaient
et venaient sans cesse de Paris à Versailles; les motions se succédaient avec une rapidité prodigieuse ; la fougue et l'effervescence étaient au comble ; tout frémissait au seul nom du veto royal; enfin, avec ce mot, on fit une telle peur au peuple qu'il en devint effrayant. Un démocrate se leva, et, le sabre à la main, il écrivit à l'Assemblée nationale pour la prévenir que quinze mille hommes allaient partir pour éclairer les châteaux des députés qui soutenaient le veto absolu, et qu'une seconde armée irait à Versailles pour enlever le roi et la famille royale.
L'Assemblée, épouvantée de tant de zèle, trembla de tous ses membres, excepté pourtant de ceux qui étaient dans le secret, et c'était le petit nombre. Le marquis de La Fayette, sommé de répondre de la tranquillité publique, et ne jugeant pas que le moment d'enlever le roi fût venu, opposa des troupes et du canon au patriotisme du Palais- Royal, et le bon démocrate Saint-Huruge , coupable d'avoir proposé ce qu'on a depuis exécuté, fut mis en prison1. Mais on refusa de faire des perquisitions ultérieures, et M. Mounier, qui pro-
i . Si M. le marquis de La Fayette voulait opposer son caractère connu à ce que je dis ici, il prouverait peut-être qu'il n'avait pas de plan. Mais on le juge d'après ses principes, dont on n'est pas sûr.
posait cinq cent mille livres pour celui qui dénoncerait les auteurs d'une conspiration contre la personne du roi et la liberté de l'Assemblée nationale, ne fut point écouté.
L'émotion avait gagné les provinces , d autant qu'elles ne savaient pas trop de quoi il s agissait. La patrie de M. Le Chapelier se distingua; le petit peuple de Rennes proposa à tout hasard une armée au secours du veto suspensif : car c était là que la plupart voyaient la constitution ; d autres la voyaient dans les impôts; le parti d Orléans a
cherchait dans l'anarchie, M. Necker dans le vero absolu, mais secrètement. C'est ainsi qu un Français voit l'étoile polaire en Allemagne, un Allemand la voit en Suède, et un Suédois en Laponie. Au sein des fureurs démocratiques, des dissensions, des frayeurs et des corruptions de tout ,enre; avec de mauvaises intentions, de mauvaises actions et de mauvaises harangues; enfin avec tous les éléments d'une révolution , on croit bien que l'Assemblée nationale ne pouvait que réussir, et pourtant je ne saurais trop insister sur
l'habileté de sa conduite dans un moment s, cu-
tlC1Elle décréta d'abord que la France était un État monarchique; que la personne du roi était inviolable, et la couronne héréditaire de maie en mâle par ordre de primogéniture , à l'exclusion de,
femmes, sans prononcer sur les renonciations; mais elle décréta tout aussitôt que l'Assemblée était permanente (sans s'expliquer sur cette permanence), qu'elle ne serait composée que d'une chambre , et que le pouvoir législatif tout entier résidait dans cette chambre. De sorte qu'elle déclarait que la France était une monarchie, mais il fallait entendre une démocratie1 . Par là, toute discussion ultérieure sur la nature du veto devenait superflue; et c'est ce que MM. Mounier, Bergasse et Lally-Tollendal, membres du comité de constitution, comprirent si bien qu'ils donnèrent leur démission. Les autres membres du comité, MM . l'abbé Sieyès, l'évêque d'Autun, Le Chapelier et Clermont-Tonneire, qui semblaient partager le mépris qu'on avait fait de leur plan, furent obligés de donner aussi leur démission, ne fût-ce que par pudeur. Mais, comme ils ne pouvaient être à la fois humiliés et satisfaits de la décision de l'Assemblée, ils entrèrent sans rougir dans le nouveau comité que l'on forma.
M. de Mirabeau ne craignit point de se mon-
i . C'est ainsi que l'Assemblée nationale s'est souvent commentée elle-même, et c'est ce que certaines gens appelleront peut-être des contradictions. Les théatins ont commenté de même leurs statuts : il y est dit qu'ils seront habillés de blanc, et ils ont mis à côté : c'est-à-dire de noir. Le commentaire l'a emporté sur le texte sans contradiction .
être révolte les provinces; d'ailleurs, il aurait falb expulser ou massacrer la famille royale; mais le emps mûrit tout : au lieu que la démocratie, sous Je nom et les apparences de la monarchie, sera le mot secret de la constitution, le prix de nos lumières, et l'heureux lien de tous les partis et de tous les intérêts. »
M. Necker, voyant qu'il était dupe des démagogues et que l'anéantissement de la monarchie était force, tâcha du moins d'intervenir dans ce dernier acte. N'ayant pu obtenir au roi le veto absolu, , conçut le dessein de lui arracher à luimême la demande d'un veto suspensif, et se servit de la fermentât^ des esprits et des menaces du I ala.s-Royal pour intimider le conseil. Il communiqua sa prudence et même son effroi à tant de
députes quil aurait pu, au besoin, pratiquer une majorité dans l'Assemblée nationale. Enfin, pour influer d une manière plus incontestable dans cette décision il envoya son rapport, qui était tout en faveur du veto suspensif, s'obstinant à faire un tel présent à l'Assemblée et à la nation, et ne voulant pas mourir sans avoir été en France ministre republicain ou national.
M. Mounier, président de l'Assemblée, montra une dextérité et une finesse dont il est rare que les honnêtes gens aient occasion de faire usage Certain que le rapport envoyé par M. Necker était
favorable au veto suspensif, il feignit de craindre qu'il n'y fût contraire; et, comme il n'est pas probable qu'un ministre cherche à rabaisser son maître, M. Mounier se servit très bien de la vraisemblance contre la vérité, et de tous les partis contre le désir de M. Necker. Il fut donc décidé que, favorable ou non à la prérogative royale, la lettre ministérielle ne serait pas ouverte; et c'est à M. Mounier que M. Necker doit ou le bonheur de n'avoir pas trempé dans la coupable décision de l'Assemblée, ou le malheur d'être compté pour rien dans la moderne constitution.
Tel fut le dernier essai politique de ce ministre sur l'Assemblée nationale. S'il y a paru quelquefois depuis cette époque, c'était pour obtenir des décrets en faveur de ses emprunts et d'une petite banque entée sur la caisse d'escompte. Nous en avons parlé. Pressé entre les besoins toujours renaissants de l'État et les aveugles et mauvaises intentions des démagogues, ce ministre n'a jamais pu parler que d'argent dans ses apparitions à l'Assemblée nationale, et n'a jamais osé en demander assez : de sorte qu'il a toujours eu le malheur d'être insuffisant dans un système qui ne suffit pas.
En rassemblant sous un même coup d'oeil les différents traits de M. Necker, on ne peut s'empêcher de regretter que ce ministre ait si peu connu ses forces, ou qu'il en ait si mal usé. Quel moment,
en effet, que son retour en France, je ne dis pas pour lui seulement, mais pour la monarchie! Je ne suis pas de ceux qui pensent qu'en rentrant dans le ministère il eût pu éluder les États généraux ; mais je crois fermement qu'au retour de son exil il aurait pu imposer à l'Assemblée nationale, qui ne pouvait se passer de lui pour maîtriser le royaume; qu'il l'aurait forcée de suivre ses cahiers, et qu'en cas de résistance il l'aurait dénoncée avec succès à la nation. Tout cela pouvait réussir à M. Necker, et c'était une assez grande gloire. Aujourd'hui le roi lui devrait un trône, la France une constitution, les capitalistes une solide garantie, et l'Assemblée nationale elle-même des actions de grâces pour l'avoir sauvée de la prévarication. Mais, trop occupé de son projet, au lieu de relever l'autorité royale, il se plut à triompher d'elle en faisant son entrée à Paris, accompagné de son épouse et de sa fille : faiblesse qu'on n'a pardonnée qu'à elles. On lui reprochera toujours de s'être si mal servi du prétexte que lui offrait la détention de M. de Bezenval, dont il demanda humblement la liberté à un Hôtel de ville, reconnaissant ainsi, en homme du peuple, une puissance subalterne née d'hier, et oubliant, comme ministre du roi, l'antique majesté de ses maîtres, au nom desquels lui seul peutêtre dans tout le royaume pouvait parler encore avec noblesse et fermeté. L'encensoir des peuples
lui fit croire qu'il pouvait négliger ou avilir le sceptre des rois. On le vit adresser le même discours à l'Hôtel de ville de Paris et à l'Assemblée nationale, et confondre ainsi deux pouvoirs si différents dans un seul et même hommage. Mais l'affront qu'il reçut des districts, au milieu de son triomphe, lui fit sentir avec amertume qu'il n'avait fait, par cette fausse démarche, qu'accroître l'influence de l'Assemblée nationale sur le peuple, la stupide admiration des provinces pour Paris, et l'irrévérence universelle pour le trône, au pied duquel il reste lui-même attaché sans force et sans éclat. Il n'y a plus qu'une conspiration contre sa personne, ébruitée avec art, qui puisse lui redonner ce qu'il a perdu, en réveillant pour lui les alarmes et la tendresse du peuple. Mais ce moyen, dont les démagogues se sont emparés, est un peu usé et finira par être absolument décrié '.
Cependant, le jour même où M. Necker envoyait son rapport à l'Assemblée nationale, M. de La Fayette écrivait au président de l'Assemblée qu'il ne répondait pas du sang prêt à couler : tous les ministres, plus frappés des maux présents, qu'on
1 . Le comte Louis de Narbonne, sachant l'état où en est réduit M. Necker, est parti en poste de Besançon pour venir lui appliquer ses lettres de citoyen enveloppées dans des feuilles de chêne. Il faut voir quel sera l'effet de ce remède civique.
pouvait éviter, que des maux à venir, qui sont inévitables, s'étaient réunis dans les mêmes frayeurs. Ce fut donc aux cris unanimes du Palais-Royal, des districts, des démagogues et même des ministres, qu'il fut décidé que tout le pouvoir législatif, c'est-à-dire que la souveraineté, appartenant à l'Assemblée nationale, le roi ne pouvait opposer aux actes du souverain qu'un refus suspensif, et on décréta que son refus cesserait à la seconde des législatures qui suivraient celle qui aurait proposé la loi refusée. On convint pourtant que le roi pouvait inviter l'Assemblée à prendre un objet en considération; mais toute proposition de loi lui fut interdite. Enfin le roi de France fut mis hors de la constitution française; et, si on dit encore que son consentement est nécessaire, il faut entendre qu'il est force.
M. de Mirabeau, qui feignait toujours de plaider pour la prérogative royale, voulut qu'on accordât au roi le pouvoir exécutif suprême; on en a fait un décret qui réunit dans un seul mot une dérision et une sottise. Le pouvoir d'exécuter les volontés d'autrui est toujours suprême; c'est la suprématie d'un intendant de maison ; tout domestique a le pouvoir exécutif suprême autour de son maître : Louis XVI n'est donc plus que le grand officier de l'Assemblée nationale. Le titre de roi lui est conservé comme une antique décora-
tion dont lrf politesse moderne n'a jamais privé les rois détrônés.
Ainsi fut abolie ou suspendue , le vendredi ii septembre 1789, la monarchie française, fondée l'an 420 de l'ère chrétienne, après quatorze siècles de fortunes diverses ; d'abord aristocratie royale et militaire, ensuite monarchie plus ou moins absolue, et maintenant démocratie armoriée d'une couronne.