N° VIII
Nimium vobis Romana propago
Visa potens, Superi, propria hsec si dona fuissent.
(Mn., lib. VI.)
Ce serait, en effet, le comble de l'hypocrisie ou de l'ignorance que d'appeler encore la France une monarchie. Ce serait tromper Louis XVI, qui, pour avoir signé quelques décrets, peut se croire membre et garant d'une constitution dont il est absolument exclu; ce serait tromper la nation, qui se figure que ses représentants ont parfaitement suivi ou interprété ses mandats, que le gouvernement est encore monarchique , et que le consentement du successeur de Louis XV est né-
cessaire aux actes de l'Assemblée nationale, tandis qu'il est certain que la couronne n'est plus qu'une ombre vaine, et que les signatures de Louis XVI sont à la fois inutiles et frappées de nullité, ainsi que je le démontrerai bientôt.
Je dois dire aussi, et le descendant de nos anciens rois ne saurait trop se le répéter, que sa personne n'est désormais inviolable que par le troisième décret de l'Assemblée nationale, et non par sa nature, comme ci-devant. Ce caractère sacré n'est plus la prérogative et l'essence du trône : c'est une grâce et un don de l'Assemblée; et c'est ce que M. de Mirabeau fit très bien entendre lorsqu'il demanda l'horrible permission de dénoncer la personne la plus sacrée de l'État après celle du roi.
Je le déclare donc à la face de l'Europe, l'Assemblée nationale ayant tué la royauté dans la personne de Louis XVI, je ne vois de souverain en Fiance que cette Assemblée, et je révère avec elle l'Hôtel de ville, les districts et le Palais-Royal. Voilà mes législateurs et mes rois; ils peuvent me compter au rang de leurs sujets; et malheur, dans une révolution, à qui, ne pouvant dresser des échafauds, ne dresse pas des autels !
Pour ne pas laisser plus d'excuse que de refuge aux victimes de la révolution, l'Assemblée nationale achève d'envelopper l'État dans ses vastes
filets, par son double travail sur l'organisation des assemblées futures et des municipalités. Le représentant du plus petit canton, une fois député, ne dépendra plus de ses commettants : il leur sera étranger et sacré, comme représentant de la France entière ; il leur sera également inviolable et irrévocable, comme membre du souverain. Une telle démocratie sera une des plus violentes aristocraties qui aient jamais existé. A la vérité, les sessions ou législatures sont bornées à deux ans ; mais 1 Assemblée sera perpétuelle : les commissions sont amovibles, et les pouvoirs immuables. De sorte que nos envoyés, librement élus, gouverneront forcément en souverains successifs, et, pmsqu il faut le dire, en despotes : car partout ou il y a réunion de pouvoirs il y a despotisme. Or telle est d'aprèsles décrets de l'Assemblée nationale, la constitution française: « Il n'y a point en France d'autorité supérieure à la loi [article ,er) ; et cette autorité réside dans l'Assemblée nationale (art. 8). » Y a-t-il là quelque équivoque ou quelque ressource pour la royauté?
Après avoir reconnu aussi hautement et sans détour la suprématie de l'Assemblée nationale qu'il me soit permis de dire que, si elle a d abord manqué à la fidélité due à ses mandats en abolissant de fait le gouvernement monarchique, e le ne pèche pas moins aujourd'hui contre la poli-
tique lorsque, pour la forme, elle laisse subsister des vestiges de ce gouvernement dans une véritable démocratie. Quand on a rendu le roi inutile, pourquoi ne pas le déclarer tel ? pourquoi laisser la nation chargée de l'entretien d'une cour , et pourquoi tendre le piège de la royauté à cinq ou six millions de bons Français qui seront toujours tentés de traiter Louis XVI en roi , et se rendront sans le savoir criminels de lèse-majesté nationale?
Il est certain qu'aux yeux de l'Europe et de la postérité, l'Assemblée se disculperait plus aisément de l'usurpation de la souveraineté que de l'usage qu'elle en a fait en constituant la France. Elle aurait du moins l'excuse de César, si on lui reprochait son injustice : non violandum jus, nisi regnandi gratta : il ne faut violer la justice que pour une couronne. Mais l'Assemblée pourrat-elle excuser sa mauvaise foi ou son ignorance, lorsqu'on lui objectera qu'il est contre la nature des choses, contre tout principe et contre l'exemple de tous les temps qu'une 'grande monarchie se change en république ? Moins les volontés particulières, dit Rousseau , se rapportent à la volonté générale (c'est-à-dire les mœurs aux lois), plus la force réprimante doit augmenter. Donc le gouvernement, pour être bon, doit être relativement plus fort à mesure que le peuple est plus
nombreux. Mais plus il y a de magistrats, plus le gouvernement est faible. Et voilà pourquoi Machiavel, Montesquieu et les écrivains législateurs ont observé que les républiques, en s'agrandissant, tombaient nécessairement dans l'aristocratie, et de celle-ci dans la monarchie , parce qu'il est de la nature des gouvernements de se resserrer à mesure que les Etats s'accroissent et se corrompent. D'où il résulte que la France n'a pu se relâcher brusquement de tout l'espace qui se trouve entre la monarchie absolue et la démocratie, et passer ainsi d'un extrême à l'autre, sans rouler vers l'anarchie par ce mouvement aveugle et rétrograde. Aussi tout y est frappé de paralysie, tout est ébranlé, tout est suspendu en France : l'armée , les tribunaux, le commerce, les établissements, les arts, les travaux, les devoirs, et jusqu'aux espérances et aux désirs les plus doux. L'amour se tait, la nature est interdite; on ne sait où placer ses enfants, on ne se marie qu'en tremblant, dans ce malheureux empire. Comme, au contraire, tout y aurait pris une face nouvelle, comme la France se serait rajeunie, si l'Assemblée y eût réglé les choses d'après leur nature éternelle, si elle eût réduit le despotisme ministériel à la véritable et franche monarchie, au lieu de rebrousser d'elle-même du despotisme d'un seul à celui de tous !
Voilà ce que tous les bons esprits vous crient Rivarol. IL 29
par ma bouche, députés de la France ; et leur voix fera pâlir ceux de vous qui ont connu ces principes, et rougir ceux qui les ont ignorés. Il est, n'en doutez pas, des juges redoutables pour vous, qui savent que dans tout événement le succès n'est qu'une imposture, et qui vous blâmeront encore plus d'avoir manqué la constitution que vous ne vous applaudissez d'avoir humilié le trône. Peutêtre aussi, puisque la perversité humaine a voulu qu'une sottise fût plus déshonorante qu'une violence ou qu'une injustice, peut-être conviendrezvous plutôt de votre perfidie que de votre ignorance; mais je vous le prédis: que vous ayez ignoré ou méconnu les lois d'une bonne constitution, vous ne jouirez pas longtemps de votre ouvrage! Les corps ne se reposent que dans leur centre de gravité; la France, que vous avez soulevée, mais que vous n'avez pas assise sur sa vraie base , va s'agiter dans les convulsions de l'anarchie et tomber enfin dans le gouvernement monarchique, ou se démembrer par sa chute et se former en provinces fédératives, comme la Suisse. Vous ne pouvez éviter une de ces deux révolutions. A quoi sert de dissimuler? La France, que vous avez façonnée, ne verra pas la troisième de vos législatures : il faut qu'elle devienne une véritable monarchie comme l'Angleterre, à moins que tout ne finisse encore par le despotisme royal ; et c'est à
vous que nous le devrons. Oui, nous vous devrons le despotisme d'un seul, Assemblée nationale, puisque vous l'avez voulu, et on le préférera à votre despotisme. Que le roi ait une armée ou que l'armée ait un roi, et la France expiera vos erreurs et vos crimes ! Tel est, en effet, votre véritable crime, Assemblée nationale : c'est d'avoir calomnié la révolution en lui faisant porter des fruits empoisonnés. Vous l'avez si bien calomniée, cette révolution, qu'elle sera maudite dans tous les siècles, et que nous aimerons mieux le repos d'une véritable servitude que les mouvements douloureux d'une fausse liberté '.
On se demandera toujours pourquoi la majorité de l'Assemblée, qui n'était pas dans le secret des ennemis du roi, s'opposa pourtant avec eux à la créaticjn d'une seconde chambre, ce qui entraîna le refus du veto absolu, et nous devons cette explication à nos lecteurs.
Quoique les nobles qui nous restent ne soient tout au plus que les mânes de leurs ancêtres , et
i. En dernier résultat, tous les philosophes, Aristote, Hobbes, Rousseau, et tous ceux qui ont parlé avec le plus de raison et d'enthousiasme de la liberté, ont fini par penser que la monarchie convenait parfaitement aux grands empires, et ils ne l'ont pas caché : nous y laissons réfléchir le lecteur. Ces philosophes ont parlé de la liberté comme d'une maîtresse, et de l'autorité comme d'une femme légitime.
que les rois les aient autant affaiblis par les collègues qu'ils leur ont donnés que par les privilèges qu'ils leur ont enlevés, c'est pourtant contre eux que la haine du petit peuple fut d'abord dirigée à l'ouverture des États généraux. On ne parlait que de leur aristocratie, et on en parlait la flamme et le fer à la main. L'Assemblée nationale, qui attisait cette fermentation, ne fut plus maîtresse de l'éteindre lorsque le moment de la constitution arriva, lorsqu'il fut besoin d'écarter les passions et de réunir les idées, lorsque enfin il eût été si nécessaire que la France , prête à se former en corps politique, ne se privât d'aucun de ses membres. On feignit de croire, et le plus grand nombre crut en effet, qu'il était impossible de former cette seconde chambre autrement qu'avec des nobles. Or de quel front présenter un sénat de nobles à un peuple qu'on avait tant excité contre eux, et à qui on avait fait croire qu'aristocrate et gentilhomme étaient synonymes? Mais l'Assemblée se trompait elle-même, et la punition d'avoir une fois égaré le peuple fut de ne pouvoir plus le ramener.
Les nobles sont des monnaies plus ou moins anciennes dont le temps a fait des médailles; ils sont inévitables dans la monarchie, mais ils ne sont pas nécessaires pour fonder un sénat. On peut introduire l'aristocratie dans une bonne constitution
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sans recourir aux anciens nobles. Un sénat de paysans serait très bien une assemblée d'aristocratesil est vrai qu'ils seraient bientôt patriciens et nobles. L'aristocratie jette de sa nature un grand lustre sur chacun de ses membres; mais, lorsqu'en formant un sénat on rejette les nobles, on se prive d'instruments déjà brillantes par le temps : on a des nobles nouveaux, et par conséquent un sénat moins vénérable.
L'Amérique septentrionale, n'ayant pas, comme les anciens royaumes d'Europe, un roi et une noblesse pour éléments de sa constitution, s'en est pourtant donné les simulacres dans son président et dans son sénat. Cette terre, encore neuve, n'a pu suppléer aux effets du temps que par des suppositions : elle feint que son président est roi, et que son sénat est noble; mais, comme la noblesse est un souvenir, le vœu des peuples, et même l'éclat des lettres, n'ont pu la confier, par exemple, à Washington ou à Franklin; tout ce qu'ils peuvent obtenir de leur réputation, comme Ciceron et tant d'autres grands hommes, c'est de commencer une race. On descendra d'eux, mais ils ne descendent que de leurs œuvres. J'ai vu le temps où nos démagogues connaissaient fort bien en quoi consiste l'essence de la noblesse. Nous méprisons, disaientils, le duc de Bouteville, mais nous ne pouvons mépriser son nom. Voilà, en un mot, ce que c'est
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que la noblesse : c'est un nom gravé par la main du temps dans la mémoire des hommes; et voilà ce que l'Amérique n'a pu donner. Ses éléments étaient tous de même nature, ils étaient homogènes en politique : elle n'a pu anoblir certaines familles en les déclarant sénatoriales, et laisser les autres dans l'obscurité plébéienne. Elle a donc fait son sénat électif : d'où il résulte que son gouvernement, qui s'appelle congrès, n'est au fond qu'une seule et même chambre, divisée en deux sections ou bureaux. Le président, pris dans le peuple, n'a pu aussi qu'être électif. Par conséquent, l'aristocratie et la royauté ne sont, à Philadelphie, que des apparences, des fictions, dont le législateur a cherché à fortifier le gouvernement; mais la démocratie l'emporte si bien qu'il n'est pas de petit canton qui ne se détache à son gré de l'intérêt général et même de l'Etat. L'Amérique septentrionale ne peut donc servir de modèle à la France, qui doit se conserver en masse si elle ne veut pas descendre de son rang en Europe. C'est cet orgueil national et politique, inné dans tous les Français et fondé sur l'honneur d'appartenir à un grand empire, dont je me sers comme d'un levier pour renverser l'édifice de l'Assemblée législative : car, si chaque petit canton en France se séparait de la cause et de la masse communes pour se gouverner à son gré, je ne trouverais plus d'autre absurdité dans la
constitution que le fantôme royal et l'entretien d'une cour1.