N° IX
Auxilium vocat, et duros conclamat agrestes.
raptis concurrunt undique telis
Indomiti agricole.
(Virg., JEn., 1. VII.)
La cour est coupable envers la nation pour avoir entouré les pacifiques députés du peuple de soldats menaçants, pour avoir entamé la guerre civile en excitant les défenseurs de l'État contre ses restaurateurs. Toute la conduite du ministère prouve qu'il n'avait prévu ni compris ce que devaient être des États généraux, accordés après tant de prières, après tant de sujets de mécontentement, après de si longues déprédations : aussi, d'après ses mauvaises manœuvres, l'autorité royale, abandonnée de l'armée, annulée dans l'opinion publique, et heurtée par la masse d'une population énorme, s'est-elle brisée comme un verre.
Les torts de l'Assemblée nationale ne sont pas moins évidents, quoique plus nécessaires. En armant Paris, elle exposait également la tête du roi, la vie de ses sujets et la liberté publique. On
n'a qu'à supposer un moment que l'armée eût obéi; ou même, après la défection de l'armée, on n'a qu'à supposer que le roi eût résisté aux insolentes prétentions de Paris; on n'a, dis-je, qu'à poursuivre cette supposition par la pensée, si toutefois on peut soutenir l'image des horribles conséquences qu'elle présente. Heureusement le roi a déconcerté ses ennemis en ne leur opposant aucune résistance; et sans doute que si Charles Ier en eût fait autant, Cromwell était perdu.
Il faut donc que l'Assemblée nationale choisisse et avoue qu'il y eut en tout ceci imprudence ou trahison : imprudence, si on avait armé Paris sans être sûr de l'armée; trahison, si on avait gagné l'armée avant de soulever Paris. Maintenant que l'Assemblée peut compter le roi pour rien, elle doit compter Paris pour tout : le temps nous apprendra si elle a gagné au change. Quoi qu'il en soit, un peuple immense a déserté ses ateliers, les tribunaux sont fermés, les régiments n'ont plus de chefs , et la France sous les armes attend une constitution, ce paisible ouvrage des lois, comme si elle était menacée d'une descente sur ses côtes, ou d'une invasion de barbares. Il est donc vrai que l'Assemblée nationale cria au secours sans en pouvoir garantir ni prévenir les suites.
Les torts de la capitale, ou plutôt ses crimes, sont trop connus : elle a déjà fourni des sujets de
tragédie à la postérité, et des arguments terribles aux ennemis de la liberté. Les âmes douces et sensibles ne veulent plus d'un bien qu'il faut acheter par tant de crimes et par une anarchie dont on ne peut prévoir la fin. C'est, dira-t-on, la faute du despotisme, qui ne laisse de porte ouverte à la liberté que l'insurrection. J'en conviens; mais fallait-il, ville barbare! quand les troupes se furent retirées, quand l'Assemblée nationale vint Rapprendre combien elle était satisfaite de la dernière séance royale ; fallait-il exiger que ton prince, que le descendant de tes soixante rois vînt s'abaisser dans tes murs? Savais-tu si, du milieu de cette forêt de lances et de baïonnettes, quelque monstre ou quelque insensé, tel qu'il s'en est trouvé chez toi dans des temps plus tranquilles, ne te couvrirait pas d'un deuil et d'un opprobre éternels ' ? Mais Paris voulut faire le brave; il voulut montrer son sein hérissé de fer à son roi privé de tout appareil de puissance et de tout signe de majesté.
Ce crime contre la royauté a été suivi d'attentats sans nombre contre l'humanité. En vain le roi, pour prix de tant de condescendance, a-t-il demandé à l'Hôtel de ville que tous ceux que le cri public dé-
i . Cette crainte n'est point hasardée. Un coup de fusil parti d'une main inconnue blessa mortellement une femme tout près du carrosse du roi.
Riaarol. II. a
signait pour victimes fussent remis aux tribunaux; en vain a-t-il imploré pour ses sujets non une grâce, mais la simple justice; en vain a-t-on illuminé ia ville et rouvert les spectacles : c'est dans le moment de cette fausse paix que le peuple de Paris, roi, juge et bourreau, après quelques meurtres obscurs que nous passons sous silence, a traîné MM. Foulon et Berthier dans la place de Grève, et leur a fait éprouver des supplices et subir une mort dont on ne trouve d'exemple que chez les peuples les plus féroces de^ la terre, ou dans les temps les plus désastreux de l'histoire. M. Foulon, vieilli dans les affaires et connu par ses talents, était beau-père de M. Berthier, intendant de Paris. Il fut livré par les paysans de sa terre à la populace parisienne. On l'accusait, sans preuve, d'avoir dit une fois dans sa vie que le peuple était fait pour manger du foin. Cette phrase proverbiale ne l'eût pas conduit à la mort s'il n'eût pas été nommé un des ministres éphémères qui succédaient à M. Necker. Ce fut là son véritable crime. On a observé que ce même peuple, qui s'attendrit tous les jours sur la passion de Jésus-Christ, affecta de la faire endurer à cet infortuné ministre, comme si la dérision et l'impiété ajoutaient à la vengeance. On l'avait couronné d'épines; lorsque, excédé de tourments et de fatigues, il demanda à boire, on lui offrit du vinaigre. Sa tête, promenée dans les rues
de Paris, fut portée le même jour à son gendre, qui s'avançait vers la capitale, au milieu d'une foule de paysans et de bourgeois armés. Forcé de baiser cette tête sanglante, M. Berthier fut bientôt massacré sous les fenêtres de ce même Hôtel de ville, qui demandait en vain sa grâce aux tigres dont il n'était plus maître. Le soldat qui arracha le cœur de M. Berthier, pour l'offrir tout saignant à MM. Bailly et La Fayette, prouva à ces nouveaux sages que le peuple ne goûte de la liberté, comme des liqueurs violentes, que pour s'enivrer et devenir furieux. Malheur à ceux qui remuent le fond d'une nation! Il n'est point de siècle de lumières pour la populace ; elle n'est ni française, ni anglaise, ni espagnole. La populace est toujours et en tout pays la même, toujours cannibale, toujours anthropophage ; et, quand elle se venge de ses magistrats, elle punit des crimes qui ne sont pas toujours avérés par des crimes certains. Souvenez-vous, députés des Français, que lorsqu'on soulève un peuple on lui donne toujours plus d'énergie qu'il n'en faut pour arriver au but qu'on se propose, et que cet excédent de force l'emporte bientôt au delà de toutes les bornes. Vous allez en ce moment donner des lois fixes et une constitution à une grande nation, et vous voulez que cette constitution soit précédée d'une déclaration pure et simple des droits de l'homme. Législateurs, fondateurs d'un nouvel
ordre de choses, vous voulez faire marcher devant vous cette métaphysique que les anciens législateurs ont toujours eu la sagesse de cacher dans les fondements de leurs édifices. Ah ! ne soyez pas plus savants que la nature. Si vous voulez qu'un grand peuple jouisse de l'ombrage et se nourrisse des fruits de l'arbre que vous plantez, ne laissez pas ses racines à découvert. Craignez que des hommes auxquels vous n'avez parlé que de leurs droits, et jamais de leurs devoirs; que des hommes qui n'ont plus à redouter l'autorité royale, qui n'entendent rien aux opérations d'une assemblée législative, et qui en ont conçu des espérances exagérées, ne veuillent passer de l'égalité civile que donnent les lois à l'égalité absolue des propriétés, de la haine des rangs à celle des pouvoirs, et que, de leurs mains rougies du sang des nobles, ils ne veuillent aussi massacrer leurs magistrats. Il faut aux peuples des vérités usuelles, et non des abstractions; et, lorsqu'ils sortent d'un long esclavage, on doit leur présenter la liberté avec précaution et peu à peu, comme on ménage la nourriture à ces équipages affamés qu'on rencontre souvent en pleine mer dans les voyages de long cours. N'oubliez pas, enfin, députés de la France, que, si les rois se perdent pour vouloir trop régner, les assemblées législatives ne se perdent pas moins pour vouloir trop innover.
D'ailleurs, pourquoi révéler au monde des vérités purement spéculatives? Ceux qui n'en abuseront pas sont ceux qui les connaissent comme vous, et ceux qui n'ont pas su les tirer de leur propre sein ne les comprendront jamais et en abuseront toujours. Loin de dire aux peuples que la nature a fait tous les hommes égaux, dites-leur au contraire qu'elle les a faits très inégaux; que l'un naît fort et l'autre faible; que l'un est sain et l'autre infirme; que tous ne sont pas également adroits et vigilants, et que le chef-d'œuvre d'une société bien ordonnée est de rendre égaux par les lois ceux que la nature a faits si inégaux par les moyens1. Mais ne leur laissez pas croire pour cela que les conditions soient égales; vous savez, vous voyez même quels malheurs résultent de cette fausse idée, lorsqu'une fois le peuple s'en est préoccupé. Au premier bruit qu'on a semé de l'abolition des droits féodaux, les paysans n'ont voulu ni attendre ni entendre que l'Assemblée nationale distinguât entre les droits réels et les droits personnels ; ils ont marché par troupes vers les abbayes, vers les châ-
1. Ce pauvre M. de La Fayette, dans une ébauche de Constitution lue à l'Assemblée nationale, a dit, au contraire, que la nature faisait les hommes égaux, et que la société les rendait inégaux. Son discours, dans lequel on prétend que M. Marmontel a trempé, roule sur ce principe si faux et si funeste aux sociétés.
teaux, vers tous les lieux où reposent les archives de la noblesse et les titres des anciennes possessions; le feu, le sang, la ruine et la mort ont marqué partout les traces de ces tigres démuselés, et vous êtes déjà forcés d'implorer contre ces furieux le secours de ces mêmes troupes réglées dont vous avez trop loué la désobéissance pour que vous puissiez espérer jamais de vous en faire obéir.
Iliacos intra muros peccatur et extra.
(Hor.)
Direz-vous que mes craintes sont extrêmes ou chimériques, vous qui avez entendu un de vos députés, dans l'Assemblée nationale, lui annoncer qu'il existait au Palais-Royal une liste de proscrits, et lui avouer en frémissant que cette liste contenait les noms de plusieurs de ses membres; vous qui avez vu vos propres députés à Saint-Germain, sous le fer d'une populace dégouttante du sang de quelques citoyens, demander à genoux, au nom des lois et de l'humanité, la grâce d'un innocent, et l'obtenir à peine pour leur propre vie? Mais, sans parler du peuple, ne savez-vous pas, Assemblée nationale, qu'il existe aussi des hommes de sang
dans votre propre sein? Oubliez-vous qu'au moment où les corps des Foulon et des Berthier, tout morts, tout défigurés qu'ils étaient, trouvaient encore des bourreaux; qu'au moment, dis-je, où leurs têtes sanglantes pendaient aux colonnes du Palais-Royal, un de vos membres s'écria au milieu de vous : Le sang qui coule est-il donc si pur? Paroles exécrables, rendues plus horribles par la jeunesse de celui qui les prononçait! Si nous ne le nommons point, c'est que nous ne voulons pas dévouer les personnes à la postérité, mais seulelement les forfaits et les mauvaises maximes, plus criminelles encore que les mauvaises actions '.
Tremblez donc, Assemblée nationale, que la France ne devienne cruelle, et que sa capitale, qui l'épuisé et la corrompt depuis tant de siècles,
1 . L'Assemblée nationale étant environnée d'une foule considérable de spectateurs, il est certain que ses membre:ne sont pas tous libres de voter à leur gré. Ceux qui ont des principes modérés, ou qui montrent quelque respect pour l'autorité royale, sont d'abord hués, et ensuite notés au Palais- Royal, qui leur écrit des lettres menaçantes. Il n'y a d'applaudis que ceux qui ouvrent des avis violents.
Le bruit ayant couru que les Anglais avaient livré M. de Calonne, et que ce ministre allait être amené à Paris, la populace se préparait à le recevoir et à le traiter comme elle avait déjà traité Foulon et Berthier. Les ennemis de M. de Calonne, très populace en ceci, crurent que les Anglais allaient se déshonorer en leur livrant ce ministre ; et ils étaient si sûrs de son arrivée qu'ils en paraissaient affligés.
n'achève de la déshonorer. C'est vous seuls qui serez responsables de tous nos maux, puisque vous avez envahi tous les pouvoirs. Des ministres choisis dans votre sein vous prient de rendre au roi la puissance executive : si vous ne voulez pas la lui restituer, s'il vous semble trop difficile de rendre quelque lustre à la royauté que vous avez avilie; si vous voyez, si vous souffrez, d'un œil sec et d'un bras léthargique, nos malheurs et nos misères, tremblez du moins pour vous-mêmes. Un jour, sans doute, six millions d'hommes armés demanderont l'abolition entière et absolue de tous les droits dont vous n'avez ordonné que le rachat. Ils vous accuseront d'avoir trompé leur espoir. Que n'attendent-ils pas en effet d'une assemblée qui a renversé le trône? Ils demanderont des lois agraires. Voilà où vous mèneront ceux à qui vous parlez trop d'égalité : car les législateurs ont aussi leurs indiscrétions, et le peuple est toujours prêt à les mettre à profit. Vous aurez armé celui qui n'a qu'une chaumière contre l'heureux possesseur d'une maison, et le simple batelier contre le maître d'un navire ; enfin, ceux qui n'ont rien s'élèveront contre ceux qui possèdent, je veux dire le très grand nombre contre le très petit nombre. La licence, ce fantôme effrayant de la liberté, vous poursuivra dans cette même salle, sous ces mêmes voûtes, où, comme Samson, vous avez rassemblé le peuple, et
vous vous ensevelirez comme lui sous les débris du temple, pour en avoir ébranlé les plus fortes colonnes : la sûreté personnelle et la propriété. Déjà même où en seriez-vous s'il se trouvait dans les provinces un Tartufe politique et courageux? Lui opposeriez-vousces soldats philosophes et patriotes auxquels vous avez appris à raisonner sur le serment? Un Cromwell vous accablerait des mêmes arguments dont vous avez accablé la royauté, et vous ne seriez pas le premier exemple d'une assemblée législative qui aurait travaillé pour un usurpateur.
C'est principalement sur Paris que doivent se porter les regards de l'Assemblée nationale. On peut compter dans cette malheureuse ville quarante ou cinquante mille hommes dont on ne connaît ni l'existence ni les intentions, et ces hommes sont armés! et ils sont mêlés aux bourgeois, qu'ils peuvent égorger d'un jour à l'autre! En supposant que ce malheur n'arrive pas, la capitale entend-elle ses intérêts lorsqu'elle reste sous les armes? Paris est-il donc une ville de guerre? N'est-ce pas au contraire une ville de luxe et de plaisir? Rendez-vous de la France et de l'Europe, Paris n'est la patrie de personne; et on ne peut que rire d'un homme qui se dit citoyen de Paris. Cette capitale n'est qu'un vaste spectacle qui doit être ouvert en tout temps; ce n'est point
la liberté qu'il lui faut : cet aliment des républiques est trop indigeste pour de frêles sybarites; c'est la sûreté qu'elle exige, et, si une armée la menace, elle doit être désertée en deux jours. Il n'y a qu'un gouvernement doux et respecté qui puisse donner à Paris le repos nécessaire à son opulence et à sa prospérité.
La capitale a donc agi contre ses intérêts en prenant des formes républicaines; elle a été aussi ingrate qu'impolitique en écrasant cette autorité royale à qui elle doit et ses embellissements et son accroissement prodigieux; et, puisqu'il faut le dire, c'était plutôt à la France entière à se plaindre de ce que les rois ont fait dans tous les temps pour la capitale, et de ce qu'ils n'ont fait que pour elle '. Ah! si les provinces ouvrent jamais les yeux, si elles découvrent un jour combien leurs intérêts sont , je ne dis pas différents, mais opposés aux intérêts de Paris, comme cette ville sera abandonnée à elle-même! Combien ses marchands gémiront d'avoir expulsé les nombreux chalands qui les enrichissaient, pour lever cette absurde milice qui les ruine. Était-ce donc
i . Paris a toujours été traité en enfant gâté par !e gouvernement. C'est toujours la capitale, dans les temps de disette, qui est la première approvisionnée, et on y maintient toujours le pain à plus bas pris que dans les provinces. C'est pourtant Paris qui s'est révolté le premier.
à toi à commencer une insurrection, ville insensée! Ton Palais-Royal t'a poussée vers un précipice d'où ton Hôtel de ville ne te tirera pas; l'herbe croîtra un jour daus tes sales rues. Pour te perdre, il n'est pas besoin de te prendre : il n'y a qu'à te quitter. C'est aux provinces à t'assiéger de loin; que, par un blocus aussi heureux pour elles que funeste pour toi, elles cessent de t'envoyer leurs denrées que tu consommes, leur argent que tu dissipes, leurs enfants que tu corromps; qu'elles cessent un jour, et tu n'es plus!
La postérité demandera peut-être ce que fut ce Palais-Royal dont nous parlons si souvent, et qui entretient aujourd'hui des communications si intimes et si sanglantes avec la place de Grève. Nous dirons en peu de mots que le Palais- Royal, appelé d'abord le Palais-Cardinal, fut le berceau du despotisme sous Richelieu, le foyer de la débauche sous la Régence, et que, depuis cette époque, tour à tour agioteur et politique, il est devenu comme la capitale de Paris. Dans une ville corrompue, ce jardin s'est distingué par la corruption. Telle a été son influence dans la révolution actuelle que, si on eût fermé ses grilles, surveillé ses cafés, interdit ses clubs, tout aurait pris une autre tournure. En ce moment, ses galeries sont des chambres ardentes où se prononcent des sentences de mort; et ses ar-
cades, où l'on étale les têtes des proscrits, sont les gémonies de la capitale. La liberté, si elle est le fruit de la révolution, ne pouvait avoir de berceau plus impur.
Nous avons exposé avec assez de franchise la politique, les progrès et les embarras de l'Assemblée nationale, les prétentions, les violences et les crimes de la capitale; nous ne finirons pas sans insister sur la pitoyable conduite de l'ancien ministère.
Quand une vaste monarchie prend une certaine pente, il faudrait d'abord s'arrêter sur les dépenses de toutes sortes, parce qu'en tout il vaut mieux dépendre de soi que des autres, et qu'un roi économe est toujours le maître de ses sujets et l'arbitre de ses voisins; un roi débiteur n'est qu'un esclave qui n'a ni puissance au dedans ni influence au dehors. Ensuite, lorsqu'on veut empêcher les horreurs d'une révolution, il faut la vouloir et la faire soi-même : elle était trop nécessaire en France pour ne pas être inévitable. Combien peut-être de gouvernements en Europe y seront pris, pour n'y avoir pas plus songé que le cabinet de Versailles!
On ne cesse de parler, en France et dans le reste de l'Europe, des causes de cette révolution. On peut les diviser en causes éloignées et en causes prochaines; les unes et les autres sont trop nom-
breuses pour les rappeler toutes. La populace de Paris et celle même de toutes les villes du royaume ont encore bien des crimes à faire avant d'égaler les sottises de la cour. Tout le règne actuel peut se réduire à quinze ans de faiblesse et à un jour de force mal employée.
D'abord on doit (sans être pourtant tenu à la
reconnaissance), on doit en partie la révolution
à M. de La Vauguyon et à M. de Maurepas, l'un
gouverneur et l'autre ministre de Louis XVI : le
premier forma l'homme, et le second le roi.
On doit presque tout à la liberté de la presse. Les philosophes ont appris au peuple à se moquer des prêtres, et les prêtres ne sont plus en état de faire respecter les rois : source évidente de l'affaiblissement des pouvoirs. L'imprimerie est l'artillerie de la pensée. Il n'est pas permis de parler en public, mais il est permis de tout écrire ; et, si on ne peut avoir une armée d'auditeurs, on peut avoir une armée de lecteurs.
On doit beaucoup aussi à ceux qui ont éteint la maison du roi : ils ont privé le trône d'un appui et d'un éclat nécessaires; les hommes ne sont pas de purs esprits, et les yeux ont leurs besoins; par là ils ont aliéné les cœurs d'une foule de gentilshommes qui, de serviteurs heureux et soumis à Versailles, sont devenus des raisonneurs désœuvrés et mécontents dans les provinces.
y 8 JOURNAL POLITIQUE NATIONAL
On doit encore plus au conseil de la guerre. Tous ses membres, et en général tous ceux que l'armée appelle des faiseurs, étaient, sans le savoir, les véritables instigateurs de la révolution. Les coups de plat de sabre et toute la discipline du Nord ont désespéré les soldats français. Ceux qui ont substitué le bâton à l'honneur mériteraient qu'on les traitât d'après cette préférence si la révolution n'entraînait que des malheurs.
Il ne faut pas oublier non plus ce qu'on doit à M. l'archevêque de Sens, qui aima mieux faire une guerre intérieure et dangereuse aux parlements qu'une guerre extérieure et honorable contre la Prusse. La Hollande, qu'on aurait sauvée, aurait donné des secours en argent, et cette guerre aurait sauvé le roi lui-même, en lui attachant l'armée, et en le rendant respectable au dedans et au dehors1.
Enfin, on doit tout au dépit des parlements, qui ont mieux aimé périr avec la royauté que de ne pas se venger d'elle. Voilà quelques-unes des causes éloignées de la révolution. Les causes prochaines sont sans nombre.
i. Observez que la France, au moment de la révolution, avait atteint son plus bas périgée en Europe. Elle avait abandonné successivement tous ses alliés, la Suède, la Prusse, la Turquie, la Hollande, la Pologne et les princes de l'Empire ; c'est aujourd'hui son traité de commerce avec l'Angleterre qui achève de la ruiner.