N° IX
Quo res cumque caâent, unum et commune periclum
(An.)
Il fallait donc, pour asseoir à jamais la constitution française sur ses vrais fondements, conserver la monarchie, établir les communes, et créer l'aristocratie dans un sénat essentiellement inamovible, c'est-à-dire héréditaire et peu nombreux 2.
i . Il n'y a jamais eu de grande république sur la terre qui ne se soit aussitôt changée en monarchie. C'est pour éviter les usurpations des généraux d'armée qui reviennent victorieux, et la tyrannie du gouvernement militaire, que les grands peuples donnent volontairement à leur constitution le poids du diadème. Si Marius, Sylla, ou César, au retour de leurs conquêtes, avaient trouvé à Rome un roi héréditaire, ils n'auraient pu se faire couronner par leurs soldats. La démocratie, dans un État comme la France, enclavée parmi des nations rivales et guerrières, et foicée à représenter sans cesse sur le grand théâtre de l'Europe, est donc une absurdité. Mais, disent les démagogues, voilà justement pourquoi nous avons laissé le roi; et moi, je leur réponds qu'ils ont laissé trop ou trop peu.
2. Nos démagogues disent toujours qu'il est absurde et odieux qu'un homme naisse magistrat; mais, sans compter
Il serait résulté de ces trois forces, dont chacune est despotique par sa nature, un gouvernement
que par là ils excluent le roi héréditaire qu'ils ont admis, je leur demande à mon tour si un homme naît père de famille. Il naît enfant, et la nature l'appelle à la paternité, comme la société à la magistrature ou à la propriété d'une grande fortune. Le temps le rend propre à faire des enfants et des lois. L'absurdité serait réelle si le fils d'un pair siégeait au parlement avant la majorité, qui est la permission d'être homme donnée par la nature. La brillante et véritable prérogative d'un aristocrate est de siéger en personne, ainsi que le monarque, dans le sanctuaire des lois, tandis que le peuple n'y assiste que par députés; et cela doit être dans un grand empire, où l'on est forcé de combiner les trois gouvernements. Le peuple est si près de la souveraineté par la force et le nombre qu'il peut et doit en être écarté par la représentation sans trop s'affaiblir. Les pairs, éloignés de la souveraineté par leur petit nombre, s'en rapprochent par leurs prérogatives, et surtout par le droit de présence dans l'Assemblée législative, sans pour cela devenir trop redoutables. Enfin le roi, réduit à sa seule personne, serait tout à fait hors de la souveraineté sans le veto absolu.
Mais on peut faire au gouvernement d'Angleterre un reproche fondé sur le privilège qu'a le monarque de faire autant de pairs qu'il veut. On aurait dû borner le nombre des membres de la chambre haute par une loi constitutionnelle, puisque ceux de la chambre basse sont limités sur le nombre des villes et bourgs qui ont droit d'envoyer au parlement. Si son intérêt ne s'y opposait pas, le roi pourrait accroître tellement le nombre des pairs qu'il transporterait la démocratie dans la chambre haute et l'aristocratie dans la chambre basse : ce qui subvertirait l'État, puisque, encore un coup, la démocratie est le gouvernement de plusieurs, l'aristocratie de quelques-uns, et la monarchie d'un seul.
J'ajouterai, car on ne peut se détacher de cette intéres-
sans despotisme, mais si énergique et si plein que la France serait rapidement montée au point de grandeur où sa nature l'appelle, tel qu'un arbre dont les sucs ne sont plus détournés remplit bientôt la terre de ses racines et le ciel de son feuillage '.
Rien ne devait donc arrêter l'Assemblée nationale dans la formation des deux chambres. MM. de Clermont-Tonnerre, de Mortemart et de La Rochefoucauld s'étant faits peuple, pourquoi MM. Pétion, Populus et Regnault n'auraient-ils pas été sénateurs? Mais aussi, en formant un sénat, comment refuser la préférence à cette minorité de
santé discussion, qu'en Angleterre les traces de la féodalité se font sentir dans la forme des députations, puisqu'il y a des villes considérables qui ont peu d'envoyés, d'autres qui n'en ont point, et de petits bourgs qui en ont plusieurs. Cela vient des anciens privilèges des lieux. Le temps et le commerce ont opéré de grands changements dans les villes, sans rien innover dans les prérogatives. La France, appelée à une nouvelle constitution, évitera cet inconvénient.
i. Toute force dans la nature est despotique, comme toute volonté dans l'homme. Un seul gramen peuplerait la terre en peu de temps, un seul hareng, à force de multiplier, remplirait les mers, si les autres plantes et les autres poissons les laissaient faire. Mais, comme chaque plante et chaque animal tend aussi avec la même énergie à occuper toute la terre, il en arrive que ces différentes forces également despotiques se répriment mutuellement; il se fait entre elles une compensation dont les lois nous échappent, mais d'où il résulte que, sans jamais se détruire, elles retiennent chaque espèce dans ses propres limites.
la noblesse qui s'était montrée si populaire? Il était d'ailleurs si naturel que les premiers sénateurs français fussent nobles, il aurait paru si ridicule qu'ils ne le fussent pas, que cette considération arrêta beaucoup de membres dans l'Assemblée nationale; de sorte qu'on peut dire que les nobles de la minorité ont été deux fois bien coupables : d'abord envers le roi, auquel ils ont été si funestes; ensuite envers la nation, qu'ils aimaient de toute leur haine pour le roi, et qu'avec tant d'amour ils ont privée d'une bonne et véritable constitution en empêchant la division de la puissance législative. Au reste, il faut toujours convenir que le plus grand nombre n'entendait pas l'état de la question, et cela seul peut assurer leur innocence. On en a vu qui disaient naïvement : Nous n'aimons pas le gouvernement d'Angleterre , comme ils auraient dit : Nous n'aimons pas la géométrie. Et M. de La Fayette était si persuadé qu'une seconde chambre était inutile à la constitution, et que l'Assemblée nationale servait déjà d'exemple à l'Europe, qu'il disait à un Anglais qui retournait à Londres : Adieu, Monsieur ; vous ne trouverez plus de chambre haute à votre arrivée. Mot remarquable et rapporté à Londres, où il a beaucoup déridé la gravité britannique.
Voilà les raisons et les hommes qui ont balancé nos destinées : c'est par laque nous avons eu cette
constitution qui soumet les campagnes à l'aristocratie des villes, les villes aux municipalités, les municipalités et les villes à l'Assemblée nationale, et qui ne laisse au roi que l'exergue des monnaies. On parle maintenant de lui ravir ses domaines. Ce sera sans doute la dernière action de l'Assemblée contre le roi. Sur quoi nous observerons que jamais le domaine n'appartint mieux au roi que depuis que lui-même tient si peu à l'État ; mais on veut sans doute que ce prince soit d'autant plus dépendant de nous que nous dépendons moins de lui : Ne quid inausum intentatumve fuisset.
Je ne peux sortir de cette importante question sans répondre à la demande naturelle que font sans cesse les étrangers. « Nous concevons, disentils, que Paris, excité, soulevé, embrasé par les partis qui fermentaient dans son sein, ait tout à coup lié avec l'Assemblée nationale un étroit et rapide commerce de prévarications, de crimes et d'extravagances de toute espèce. Mais comment les provinces ont-elles reçu, rendu et donné tour à tour ces impressions furieuses? Comment n'ontelles pas été révoltées de l'infidélité de leurs représentants, lorsqu'elles ont vu que le roi était exclu de la constitution? »
Il faut d'abord convenir que l'impolitique rassemblement des troupes autour de l'Assemblée nationale fit tout à coup changer la nature des choses.
Le roi ne fut plus un père de famille environné de ses enfants, mais un maître ombrageux entouré de satellites; Paris, éternel objet de méfiance et centre de toutes les corruptions, attira subitement tous les voeux et toutes les espérances; enfin l'Assemblée nationale fut le vaisseau de l'État, et on le vit en péril : de sorte que, malgré les ordres précis qu'il avait reçus en partant pour sa destination, le cas du naufrage, qu'on n'avait pas prévu, étant arrivé, on laissa le vaisseau aborder où il voulut. Des courriers sans nombre, dépêchés par les factieux, fortifièrent ce sentiment universel par les terreurs qu'ils semèrent dans les provinces. Les curés en parlaient d'une bouche affamée , et le consacraient dans toutes les chaires '. L'exil inopportun de M. Necker mêla le deuil à la fureur, et son retour forcé par le peuple l'enorgueillit sans le calmer. Le roi perdait chaque jour une bataille
i. J'ai oublié de dire, lorsque je récapitulais les moyens de M. Necker, que le clergé, ayant enfin résolu d'améliorer le sort des curés à portions congrues en portant leurs gages à 1,200 livres, chargea l'abbé de Montesquiou, son agent, d'en parler à M. Necker : car cette opération ne pouvait se faire sans le concours du ministre des finances, à cause des engagements que le clergé avait pris pour le roi. Mais c'est précisément ce que M. Necker ne voulait pas : il se serait privé d'une foule d'instruments très actifs s'il eût souffert qu'on satisfît les curés avant l'ouverture des États généraux.
DEUXIÈME SÉRIE il-]
contre l'Assemblée nationale, et ses ministres se trompaient et le trompaient en tout. Une main peu connue, mais sûre ', lui présenta inutilement le tableau du présent et de l'avenir. On avait trop dissimulé à ce prince que, du jour où le monarque consulte les sujets, la souveraineté est comme suspendue. Il y avait interrègne, sans que Sa Majesté s'en doutât. Le silence raisonné de M. Necker fut d'autant plus perfide qu'il rassura la conscience des provinces, dont il était, encore plus que des finances, le véritable directeur. Ce silence sur les entreprises de l'Assemblée avait un double sens : il parut d'improbation à la cour et d'approbation à Paris et dans les provinces. En un mot, le silence de M. Necker était comme son discours d'ouverture aux États généraux. C'est dans ce discours, qui mécontenta tous les partis parce qu'il était fait dans l'intention de les contenter tous, c'est, dis-je, dans ce discours, que des yeux exercés trouvèrent les plis, les nœuds et les replis de la politique de ce ministre, qui ouvrit les Etats généraux comme Janus ouvrait l'année romaine , avec une tête à deux visages.
Toutefois, malgré les embûches de M. Necker, l'impéritie des ministres et la fièvre parisienne, si l'Assemblée nationale , délibérant sur la sanction
i. C'est l'auteur lui-même.
royale, eût dit : Le roi sera-t-il de la constitution ou n'en sera-t-il pas? La France sera-t-elle une monarchie ou un État démocratique? je ne doute pas que les provinces ne se fussent hautement décidées pour l'affirmative, et qu'elles n'eussent forcé la constitution monarchique entre les mains de l'Assemblée nationale. Mais les démagogues, ayant dressé la question d'une manière insidieuse, l'enveloppèrent de termes techniques et firent broncher également l'ignorance et la bonne foi de tous les Français. Il en est peu qui ne croient Louis XVI roi de France avec son veto suspensif; mais notre devoir est de les avertir qu'ils n'ont plus de roi; et nous l'avons dit assez clairement et assez hautement pour que la sottise et la mauvaise foi restent à jamais sans excuses.
Il faut encore observer, en terminant cette longue et ^importante discussion, que, s'il y a eu beaucoup d'adhésions de la part des provinces aux décrets de l'Assemblée, les protestations contre ces mêmes décrets n'ont pas manqué non plus. Mais TAssemblée a mis autant de prudence et même de bonté à dissimuler celles-ci que d'ostentation et de plaisir à proclamer les autres.
J'écrivais ceci pendant que tout ceci se passait; mais je suis la voix qui crie dans le désert. Le peuple, ébloui, se croit éclairé; atroce et furieux, il se croit libre, et n'est au fond qu'un esclave ré-
volté '. Les esprits les mieux intentionnés n'entendent rien depuis longtemps à notre situation : les cabales ont tellement croisé les intérêts et obscurci tous les faits ; l'Assemblée nationale a si bien démenti ses cahiers par ses principes, et ses principes par ses actions; toutes les têtes sont si pleines de comités et de districts, de départements et de municipalités, de crimes et de conjurations, que dans cet affreux chaos on distingue à peine le cri du malheur, toujours couvert par celui de con-
1. Le mot de liberté sera toujours une énigme tant qu'on y verra autre chose que l'ouvrage des lois et le fruit de la constitution, tant qu'on la confondra avec 1 indépendance naturelle. Il nous manque une bonne définition de la liberté. Pour parvenir à s'entendre, il faudrait d'abord se demander quels sont les éléments de la liberté. Il me semble que l'homme sortant de l'état naturel pour arriver à l'état social perd son indépendance pour acquérir plus de sûreté; la liberté est donc l'effet d'un contrat entre l'indépendance et la sûreté. L'homme quitte ses compagnons des bois qui ne le gênent pas, mais qui peuvent le dévorer, pour venir trouver une société qui ne le dévorera pas, mais qui doit le gêner. Il stipule ses intérêts du mieux qu'il peut, et, lorsqu'il entre dans une bonne constitution, il cède le moins de son indépendance et obtient le plus de sûreté qu'il est possible. C'est un vaisseau qui se fait assurer en quittant le rivage, et qui, pour la garantie du tout, diminue volontairement ses profils. Avec cette définition de la liberté, on explique tous les phénomènes qu'elle nous présente dans l'histoire ancienne et moderne. A Rome et dans Athènes, par exemple, l'indépendance l'emportait sur la sûreté; dans une monarchie, comme l'Angleterre, la sûreté l'emporte sur l'indépendance, etc.
stitution et de liberté : paroles de mensonge et de confusion, qui jettent partout l'erreur et l'effroi et chassent l'espoir et la lumière.
Il faut pourtant que je dévoile encore de nouveaux crimes : j'ai à parler de la naissance, des progrès et de l'explosion de la faetion d'Orléans, pour achever le tableau des causes de la révolution et m'approcher enfin, non sans horreur, de la nuit du 6 octobre, de cette nuit qui n'a pu couvrir nos attentats de son ombre, et qui correspond dans l'histoire à celle de la Saint-Barthélémy. Il était donc dans ta destinée, ô France! de rougir deux fois aux yeux de l'univers, d'abord du crime du roi contre son peuple, et ensuite de l'attentat du peuple contre son roi ! Qu'on nous pardonne si dans le récit de tant de complots et d'atrocités il nous échappe quelque fait. Tel est le malheur d'un historien dans les conjurations : le moindre complice en sait toujours plus que lui et peut l'accuser d'ignorance; et je ne doute pas en effet que M. de Mirabeau ne regarde cette liste effrayante de crimes avec le mépris d'un savant pour une nomenclature insuffisante. Mais quelle affreuse richesse que celle qui trouvera ces annales pauvres de forfaits et d'attentats !
[Ce numéro est complètement occupe par une adresse à MM. les Impartiaux, ou amis de la paix, réunis chez le duc de La Rochefoucauld, avec cette épigraphe:)
Secretosque pios, his dantem jura neminem.